L'industrie musicale, ou le sexisme branché

Aux MTV Music Awards 2008. REUTERS/Phil Noble.

Aux MTV Music Awards 2008. REUTERS/Phil Noble.

Comme la scène indépendante américaine, actuellement secouée par une affaire de harcèlement et d'agressions sexuelles, le milieu français des musiques actuelles est marqué par des comportements sexistes intériorisés par les femmes elles-mêmes.

Il y a eu ce jeune groupe plus intéressé par la couleur potentielle de mes sous-vêtements que par mes questions. Le «Tu viendras les baiser plus tard» d’un tour manager en réponse à une simple demande d’interview de ma part lors d'un festival pour lequel je travaillais. Ce manager bien connu qui m'a empoigné le bras, puis serrée contre lui un soir de concert en me demandant si j'étais vraiment sûre de vouloir rentrer seule. Et de quoi faire trois fois le tour de la Terre en insultes sexistes postées en commentaires de mes critiques d’albums, gestes déplacés, regards appuyés, sous-entendus graveleux, questions inappropriées et remarques sur mes vêtements, mon corps ou ma silhouette.

Sans même évoquer la différence de salaire homme/femme ni le manque de parité aux postes de direction dans le milieu musical, je pourrais continuer cette liste jusqu'à la fin de cet article. Et je croyais jusqu’à présent que toutes mes consœurs journalistes, attachées de presse, chefs de projet de label, productrices, manageuses, DJ, ingénieures du son, musiciennes, régisseuses ou agents d’artistes pourraient, sans exception, en faire autant. Or, ce n’est pas totalement le cas: sur la quarantaine de femmes que j’ai contactées pour témoigner, un quart affirment que rien de tel ne leur est jamais arrivé ou estiment qu’elles n’ont rien à dire d’intéressant sur la question.

La motivation qui m'a amenée à recueillir leurs témoignages vient d'une série de tweets que la chanteuse du groupe américain Dirty Projectors a postés le 19 janvier. Amber Coffman y raconte comment, il y a plusieurs années, elle a été agressée sexuellement à une fête par Heathcliff Berru, le fondateur de l’importante agence de management et de relations publiques américaine Life or Death PR & Management, qui compte parmi ses clients D'Angelo, Of Montreal, Odd Future ou encore Killer Mike de Run The Jewels. Des révélations suivies d'une avalanche de soutiens d'artistes, hommes et femmes, et surtout de récits d'autres artistes et femmes de l’ombre de l'industrie de la musique relatant leurs terribles rencontres avec Berru, allant de situations de harcèlement à des cas graves d’agressions sexuelles. Un petit tsunami à l'échelle du milieu de la musique indépendante américaine, qui s’est conclu par la dissolution de Life or Death.

Ces déclarations sont familières. Elles rejoignent celles de centaines d’autres femmes en réaction au tweet posté, l’été dernier, par Jessica Hopper, ex-critique musique du site américain Pitchfork; celles de la Canadienne Grimes; de Lauren Mayberry du groupe Chvrches; ou encore de Björk –pour ne citer qu’elles–, dénonçant le sexisme dont elles sont régulièrement la cible.

Il n'y a donc rien de nouveau dans cette affaire, et c'est bien ce qui me dérange. Parce que l’histoire d’Amber Coffman et d’autres paraît se répéter à l’infini, et parce que tout cela pousse à croire que la culture du sexisme dans cette industrie n’a pas beaucoup évolué depuis qu'elle a cessé d’être un repaire de vieux roadies et managers pour lesquels les filles ne sont que de simples faire-valoir passe-Kronenbourg.

Clichés

Comment le sexisme, dans l’industrie des musiques actuelles française, est-il perçu et géré par les femmes qui s’en disent victimes? Et pourquoi autant de femmes considèrent, à l'inverse, être totalement épargnées par des discriminations qui touchent pourtant le reste du monde de la musique? Peut-être parce que ce sexisme semble plus accepté qu’ailleurs, parfois par les premières concernées.

«Je pense, et j'ose espérer, que le cliché de l'attachée de presse n'existe plus», confie Marion, dont c’est le métier, avant d’affirmer n’avoir jamais connu la moindre situation sexiste depuis qu’elle l’exerce. «Un jour, on m’a dit qu’être attachée de presse, c’était "faire la pute"», se souvient à l'inverse sa consœur Mélissa, qui dit pourtant ne pas ressentir de sexisme au quotidien. Juliette*, elle, se souvient très bien de la fois où un journaliste l’a prise à part pour lui dire qu’elle était «trop froide pour une attachée de presse».

Tweet posté par Amber Coffman (Dirty Projectors) le 19 janvier.

Les clichés sexistes sur les femmes de l’industrie de la musique sont légendaires: l’attachée de presse sexy et écervelée, donc, la chef de projet de label prise pour la secrétaire, la chanteuse que la presse qualifie régulièrement de «capricieuse» ou de «diva» –quand elle n’évoque pas sa «blondeur ou son androgynie, alors qu’on parlera assez peu du bide ou de la raie sur le côté de tel ou tel chanteur», souligne Alexandra*, attachée de presse et manageuse. Des clichés d’autant plus ancrés qu’ils sont considérés comme une norme à accepter en intégrant un milieu longtemps, et encore particulièrement, dominé par les hommes.

Marion Gabbaï, directrice de l’agence de booking My Favorite, raconte que lorsqu’elle a monté sa boîte avec son associé, «les gens n’arrêtaient pas de dire qu’il était [son] patron». Ancienne employée d’une autre agence de booking, Claire se souvient d’un groupe qui était persuadé qu’elle était «la femme de son boss. Non seulement ça m’annihilait en tant que femme, mais ça dépréciait aussi complètement mon travail». Musicienne depuis dix ans, Morgane Imbeaud explique, quant à elle, qu’on ne lui a jamais dit de but en blanc que son sexe pouvait être un frein à sa carrière: «Le constat est bien plus triste puisque cela semblait être une évidence.»

La situation n’est pas meilleure pour celles qui ont choisi des métiers techniques et physiques. Si l’affreux cliché de la technicienne de plateau bâtie «comme un homme» et/ou lesbienne existe encore, celui de la femme à l’inverse trop faible pour ce métier semble aussi avoir de beaux jours devant lui et pousse souvent les femmes à travailler plus dur que leurs collègues masculins.

Lydie*, roadie et régisseuse: «Les mentalités changent peu à peu, car de plus en plus de femmes travaillent dans ce milieu, mais certains continuent d'avoir une vision macho et "à l'ancienne". Ils pensent que pousser des caisses, tirer des câbles et conduire un camion n'est pas un métier pour femme.» Et Sophie, également roadie, de rajouter: «Faire ce job, c’est parfois travailler dans un ratio de cinq femmes pour cent cinquante hommes. Et c’est malheureusement un choix qui demande souvent des efforts supplémentaires. Une fois, il fallait tiper [mettre à la verticale, ndlr] un flight case vide. J’étais d’un côté du flight et un confrère de l’autre, quand il a lancé "Un gars ici pour soulever le flight, s’il vous plaît!". Bien énervée, j’ai tipé le flight case toute seule, et lui a juste subi mon geste.»

Pour les mères ou les femmes enceintes, considérées comme disqualifiées dans un monde qui travaille le soir et la nuit, la pression est encore plus forte. «Assez récemment, un agent concurrent a contacté l’un des artistes avec lesquels je travaille pour savoir s’il ne cherchait pas un nouveau partenaire étant donné que j’étais enceinte», raconte Alice*, agent d’artistes. Une semaine après la naissance de son premier enfant, Élodie* a d’abord essuyé un cinglant «Maintenant que tu es maman, tu ne vas plus trop être dans le coup. Comment on va faire?» de la part de son boss, avant de voir ce dernier organiser une réunion chez elle dans son propre salon. «J’ai fini par demander une rupture conventionnelle après un an et demi de harcèlement régulier. Et j’ai mis un an à retrouver du boulot parce que j'avais l'impression qu'être maman était une tare, que plus personne ne voudrait de moi dans ce milieu», se rappelle-t-elle.

Hypersexualisation

Le cliché le plus répandu reste cependant celui de la femme-groupie, opposé à celui, tout aussi vivace, de chanteur-tombeur –merci le film Presque célèbre! Après quatre années passées en maison de disques, Emily Gonneau se rappelle du «brief donné par le patron du label le jour de [son] arrivée sur la règle d’or à respecter: "Tu ne dois jamais coucher avec un artiste"», et de celui de son boss lui conseillant de tomber enceinte de l’artiste à succès dont elle s’occupait et qui «l’aimait bien» pour «s’assurer un avenir radieux». Justine*, journaliste musique, s’étonne encore qu’un attaché de presse lui présente un artiste comme un «petit mec à guitare qui va beaucoup te plaire», précisant, non sans cynisme, que le fait d’être mariée à ses débuts lui a «facilité la vie».

Quand un homme sera d’office vu comme un simple fan, on n’hésite pas à blâmer les femmes du monde de la musique français pour leurs supposées intentions cachées. Comme l’explique Dali Zourabichvili, attachée de presse indépendante et fondatrice du label Field Mates Records, «les femmes passent encore souvent pour des groupies qui veulent se faire baiser par le chanteur. On considère que c'est bien triste pour nous, mais quand c’est un homme qui dit vouloir sauter une musicienne, tout le monde trouve ça cool».

Le mythe de la femme prête à tout pour coucher avec un artiste, y compris par choix de carrière, perdure parce qu’il est entretenu par une partie des hommes, mais aussi parfois, par les femmes elles-mêmes. «Il est arrivé qu’on ne me prenne pas au sérieux parce que je fais "midinette", mais ce n’est pas tant les hommes que les femmes d'un certain âge qui m'ont mis des bâtons dans les roues au début», explique Julie, directrice de production. «Il y a deux phrases qui m’ont marquées dans ma carrière, se souvient Morgane Imbeaud. L’une, assez récente, lorsqu’un homme auquel je présentais un projet de spectacle assez conceptuel s’est permis de me suggérer, en blaguant, de me "déguiser en lapin" sur scène. L’autre venant d’une femme d’une société de production de spectacles qui a conseillé à mon entourage de me remplacer dans le groupe parce que je n’étais pas assez "baisable".»

L’hyper-sexualisation forcée des femmes dans le milieu de la musique est aussi valable pour celles qui évoluent dans les coulisses. «On m’a un jour affirmé qu’un programmateur avait booké un groupe dont je m’occupais parce qu’il me trouvait jolie. Non seulement, on remettait en cause mon travail, mais aussi celui du programmateur ainsi que la qualité du groupe», s’agace Marion Gabbaï. Sarah*, régisseuse générale d’une salle de concert, souligne que le mythe du «il faut coucher pour réussir» reste aussi indétrônable et s’applique tout aussi bien aux professions techniques. Lydie* confirme, et précise qu’on lui a déjà demandé pourquoi elle mettait «un pantalon aussi moulant pour bosser» alors qu’elle portait un simple jean.

Sortir avec un confrère (ou pire, un artiste) est à coup sûr le meilleur moyen d’être disqualifiée dans un milieu où les femmes devraient être sexy sans avoir de sexualité, féminines sans jamais être proactives –une problématique qu’avait soulevée Christine & The Queens lors du choix de sa photo de couverture du magazine Elle. En découle un silence de plomb sur le sujet de la part d’une grande majorité des femmes du secteur, mais aussi un déséquilibre total dans la richesse de la sexualité de ceux et celles qui y travaillent, comme l’avaient très bien souligné la musicienne américaine Neko Case et la bassiste du groupe gallois Los Campesinos! dans des textes sur leur absence de sexualité en tournée.

Image cool et «entre potes»

En dehors de ceux qui font encore preuve d’un sexisme à toute épreuve, comment réagissent les hommes du milieu face aux clichés dont souffrent leurs consœurs? Si quelques-unes affirment qu’un confrère est déjà intervenu pour les soutenir, la plupart d’entre elles se désolent de l’absence totale de réaction de la part de leur entourage masculin.

Je ne suis ni leur copine, ni leur mère, ni leur infirmière

Claire, ancienne employée
d'une agence de booking

Il y a une explication à cela: le milieu de la musique ne se restreint pas à un cadre de bureau et aux horaires qui vont avec, avec bien souvent la moitié, voire la totalité, du temps passé en dehors d’un cadre dit «classique» de travail –salles de concerts, soirées, clubs, évènements promotionnels, festivals, et ceci en horaires principalement nocturnes. Des lieux habituellement considérés comme un espace de loisirs, et même de drague, alors que, et c’est là que réside toute la subtilité du problème, pour les femmes du milieu de la musique, ils n’en sont pas un.

«J’ai appris à cadrer les choses dès le début auprès des groupes avec lesquels je travaille pour éviter des situations embarrassantes», explique Claire. «On peut s'amuser, mais je suis avant tout là pour travailler et je ne suis ni leur copine, ni leur mère, ni leur infirmière. L'équilibre est mouvant, toujours à déterminer, mais si on ne veut pas se faire avaler par ce milieu, c’est important de s'y tenir.»

Quand la frontière entre vie privée et vie professionnelle devient quasi-invisible, le lourdaud du bar n’est plus anonyme: c’est un collègue, un confrère, un supérieur, un client auquel il est plus difficile de se confronter. Audrey*, chef de projet dans un label, se souvient:

«À la fin d’un concert, un réalisateur, qui était venu filmer le show d’un groupe dont je m’occupais avec une équipe exclusivement masculine, m’a dit: "Tu pars? Mais qui va amuser mon équipe?" J’ai répondu assez froidement qu’on était à Pigalle et qu’ils trouveraient bien.»

Ces comportements sont souvent justifiés par un pseudo-contexte de fête et d’enivrement général. À l'image du «Oh ça va, il était bourré» qu’on m’a répliqué après l’épisode du manageur-peloteur, l’alcool et les drogues peuvent servir à justifier un acte passible de poursuites (Heathcliff Berru l’a d’ailleurs bien compris). La gravité des attaques sexistes et agressions sexuelles en ressort alors diminuée par les hommes qui les considèrent comme de simples gestes de drague ou des dérapages –hé, Pitchfork et Stereogum, caresser les fesses d’une personne contre son gré n’est pas un «mauvais comportement sexuel», c’est un acte puni par la loi, en France comme aux Etats-Unis–; et en conséquence, par les femmes, qui n’osent pas s’en plaindre ou réagir de façon appropriée faute d’être écoutées, prises au sérieux ou soutenues.

À cela se rajoute un autre facteur, l’image cool que l’industrie des musique actuelles véhicule depuis toujours. Cet «entre potes», l’atmosphère plutôt détendue et blagueuse qui y règne laissent la porte ouverte à des remarques qui ne seraient pas tolérées dans d’autres milieux. Là encore, le sexisme ambiant en ressort minimisé, déguisé en vannes qu’il faut accepter. Comment réagir à ce «Mets une jupe, ça pourra nous aider» lancé à Pauline*, chargée de production, ou ce «T'es tellement bonne que je te baiserais bien» assené à Sarah* par l’un de ses supérieurs «qui est à fond pour la parité» précise-t-elle, sans passer pour celle qui manque d’humour?

«On est dans un milieu où tout le monde se doit d’être à l’aise et amical; c’est facile de ne pas se rendre compte qu’une blague va un peu trop loin. Et c’est toujours un peu compliqué de remettre quelqu’un à sa place gentiment sans passer pour la féministe de service», résume Marion Gabbaï. Elle ajoute: «Le pire cliché, c’est peut être que le milieu de la musique est soi-disant en avance sur les questions de sexisme. Les statistiques montrent pourtant que le pourcentage de femmes à des postes de direction est le même que dans tous les autres milieux professionnels.»

«Les femmes perdent toujours au jeu de la réputation»

Si ces raisons peuvent expliquer la persistance des comportements sexistes, elles ne justifient pas pourquoi autant de femmes interrogées évoquent «les traditionnelles mains au cul», les «"miss" et "ma belle"» condescendants en tête de mail professionnels d’inconnus, les «pelotages systématiques de certains», l’impression d’être parfois considérée comme une «décoration souriante» et «les "blagues" auxquelles on s'habitue presque, tellement on en entend souvent», sans pour autant considérer qu'elles évoluent dans un milieu sexiste. La réponse tient en une phrase: à force d’être banalisé par leur entourage, le sexisme finit par être banalisé par ses victimes.

Un tweet posté par la journaliste Jessica Hopper, le 24 août 2015.

L’une des explications peut être le jeune âge auquel ces femmes commencent à travailler. Stage compris, et à de rares exceptions près, la plupart de celles que j’ai interrogées ont débuté entre 18 et 22 ans, un âge auquel une remarque sexiste peut être facilement mise sur le compte d’un certain manque d’expérience.

Alice*: «Quand j’ai commencé il y a douze ans, j’écrivais des emails à des programmateurs de salles qui répondaient directement à mon boss en m’enlevant de la copie. Il était cependant difficile de savoir si c’était parce que je débutais ou parce que je suis une femme.» Chef de projet pour le label Warp, Marine De Bruyn estime aussi que la question du sexisme ne l’a préoccupée que bien plus tard dans sa carrière: «À 19 ans, je ne pensais pas au sexisme. C’est plus tard, en évoluant en tant que femme, que je me suis rendu compte de l'absolu sexisme de certaines remarques ou de certaines blagues de bureau.»

La peur de se bâtir une «mauvaise» réputation nuisible à une carrière dans un petit milieu français où tout se sait très vite peut aussi être avancée. Dali Zourabichvili s’offusque d’une «culture sexiste à laquelle on se plie par habitude», mais confie aussi avoir «peur d'être taxée de nana hystérique» si elle «râle trop sur des choses qui sont, de manière objective, complètement inadmissibles. Je sais qu'on va me prendre pour une sale chieuse parce que je suis une femme, et pas pour quelqu’un qui se fait respecter, comme ce serait le cas pour un mec».

On ne s’étonnera pas, alors, que certaines préfèrent éluder la question, ne pas réagir ou fermer les yeux plutôt que de risquer d’ajouter aux clichés qu’elles subissent déjà, une réputation de femme difficile ou, au contraire, de bonne poire. Si Alice* remarque que «les femmes agents sont soit étiquetées bitch, soit trop gentilles», Emily Gonneau rappelle également qu’être une femme dans l’industrie de la musique, «c’est voir ses collègues féminines se faire labelliser "putes" parce qu’elles sont sorties avec un de leurs collègues à la fête de Noël du bureau, et "attention whores" si elles s’en plaignent par la suite».

Il en va de même du côté des mères. «Quand j’ai repris le travail après avoir eu ma fille, se rappelle Justine*, soit j’entendais des "Tu viens d’avoir un bébé et tu sors en concert?" qui sous-entendaient que j’étais une mère indigne, soit des "Trouves une babysitter et viens voir tel groupe" qui impliquaient, au contraire, que le fait de vouloir rester avec mon enfant n’était pas cool".»

«Les femmes perdent toujours au jeu de la réputation», résume Emily Gonneau dans une tribune publiée sur le blog du Midem. À quoi bon jouer, alors, si l’on se sait déjà perdante?

Celles qui ne relèvent pas ou plus les attaques, qu’elles jugent anodines, le font, d’une part, parce que les possibles répercussions leur semblent plus lourdes; et d’autre part, pour se faire accepter plus facilement dans un monde d’hommes pas toujours prêt à les accueillir à bras ouverts. L’absence fréquente de ressources humaines, de hiérarchie et la précarité de certains métiers du monde de la musique finissent de normaliser ce sexisme dans la tête des premières concernées. Si elles n’ont pas vécu de graves cas d’agression sexuelle, nombreuses sont celles qui ne se considèrent pas légitimes pour aborder ces questions.

«Préjugés entendus et bien intégrés»

Certaines femmes modifient parfois leur attitude et leur psychologie, jusqu’à «singer» des comportements sociologiquement attribués aux hommes de ce milieu

Une première conséquence de cette banalisation est la tendance de celle qui ne s'en estiment pas victimes à mettre leur relative tranquillité sur le compte d’attributs physiques ou comportementaux, vus comme un rempart naturel à la discrimination. «Au-delà des petites remarques à double tranchant, j'ai eu la chance de ne jamais me faire emmerder, peut-être parce que je suis grande, peut-être parce que je n’étais pas toujours très avenante et parfois un peu autoritaire, et peut-être aussi parce que j'étais entourée de gens biens», avance Emmanuelle*, ex-chef de projet d’un label. «Je suis heureusement passée à travers les gouttes. La voix grave et le ton cinglant qui font qu’on m’appelle monsieur au téléphone, probablement», continue Laurence, manageuse. Mélissa, elle, se questionne: «Je ne sais pas si c’est parce que je suis grande et pas hyper sexy, mais je me suis rarement faite embêter.»

«J’ai l’impression qu’on n'a même plus besoin de se prendre des réflexions dans la gueule: les préjugés sont entendus, bien intégrés et modifient notre façon d'interagir», avance Dali Zourabichvili. Elle pointe du doigt un second point important: plus que simplement intégré, le sexisme est intériorisé par certaines femmes qui modifient parfois leur attitude, et leur psychologie, pour s’en défaire. Jusqu’à «singer» des comportements sociologiquement attribués aux hommes de ce milieu.

«J’ai changé un peu d’attitude lorsque j’ai commencé le métier d’agent. Beaucoup plus dure, autoritaire», raconte Alice*, quand Morgane Imbeaud évoque s’être «mise à répéter devant un miroir quelques phrases avec un air affirmé, en faisant même attention à [sa] posture». «Dans un milieu masculin, j'ai un peu adopté la façon qu'ont les hommes de parler, de réagir. J’ai essayé de les imiter, d'abord, pour me faire respecter, et ensuite, pour devenir quelqu’un qui "avait des couilles" parce que j'étais la boss», concède enfin Julie.

Claire va plus loin dans l’analyse: «Il y a un autre cliché encore très fort : c’est qu’une fille qui réussit est une fille qui sacrifie sa vie, qui n’a donc pas d'enfants, pas de mari, et qui ne fait que travailler. Les filles qui sont au sommet de cette industrie sont regardées avec respect par les hommes, qui parlent d'elles en disant qu'elles ressemblent à des hommes... La boucle est bouclée.»

Que faire, alors, quand la réalité du sexisme est à la fois balayée d’un revers de la main par une partie des hommes, et si fortement intériorisé par certaines femmes qu’elles finissent par ne plus le voir? Emily pense qu’il faut d’abord «faire ce travail soi-même pour se rendre compte que ces remarques ne sont ni acceptables, ni de notre faute». Elle ajoute: «Le meilleur moyen de changer les choses dans cette industrie –et c’est aussi ce que dit Amber Coffman– est de montrer aux hommes comment régler le problème avec nous […] et comment ils peuvent avoir un impact positif. J’ai eu la chance de travailler avec des hommes féministes à leur manière, donc il y a de l'espoir.» Reste que cette étape cruciale de la prise de parole et du dialogue semble encore lointaine quand on sait que près de la moitié des femmes qui ont témoigné ici ont demandé à le faire sous pseudonyme.

* — Certains témoins ont demandé à ne pas être citées sous leur nom complet. Les prénoms accompagnés d'un astérisque sont des prénoms d'emprunt.

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