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En dix ans, l'explosion des laissés pour compte du monde du travail

REUTERS/Eric Gaillard

REUTERS/Eric Gaillard

Le nombre des chômeurs de très longue durée a triplé en sept ans dans les statistiques de Pôle emploi. Mais en réalité, ils sont encore bien plus nombreux. Cette progression sanctionne l’échec des politiques d’emploi et de formation engagées depuis deux quinquennats.

Le droit au travail? Il est affirmé dans le préambule de la Constitution de 1946: «Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi.» Mais c’est un droit inégalement partagé, notamment pour les chômeurs qui aspirent à revenir sur le marché de l’emploi. Et plus la période de chômage s’allonge, plus ils s’éloignent du monde du travail, et plus ce droit devient virtuel. 

Ainsi, avec le recul, on peut considérer que, depuis le déclenchement de la crise économique, tous les gouvernements qui se sont succédé ont échoué dans leur obligation de mettre en œuvre des politiques permettant à chaque citoyen de retrouver un emploi.

Certes, il arrive que des seniors proches de la retraite n’aspirent pas forcément à retrouver un emploi tant qu’ils touchent des indemnités de l’Unedic. Le phénomène existe, mais il y a tous les autres, véritables exclus…

Le noyau dur ne cesse de grandir

En décembre 2008 au début de la crise, 272.000 personnes inscrites à Pôle emploi depuis trois ans et plus représentaient 8,4% des demandeurs d’emploi sans aucun travail ou en activité réduite (catégorie A, B et C).

En décembre 2012, après le départ de Nicolas Sarkozy et alors que François Hollande entamait le sien, ce chômage de très longue durée touchait 502.000 personnes, soit une progression de 85% pour représenter près de 11% des inscrits à Pôle emploi en catégorie A, B et C.

En décembre 2015, le nombre de demandeurs d’emploi de trois ans et plus a continué d’augmenter: ils étaient 815.000 recensés par Pôle emploi

La crise laissait des séquelles, et les multiples tentatives des gouvernements Fillon pour sortir de l’exclusion ces chômeurs de longue durée se soldaient par un échec. Pour Jean-Marc Ayrault, chargé à Matignon de mettre en œuvre la politique définie par François Hollande, l’héritage était lourd. Trop lourd… aussi bien pour lui que pour son successeur Manuel Valls.

Car, trois ans plus tard, en décembre 2015, le nombre de demandeurs d’emploi de trois ans et plus a continué d’augmenter: ils étaient 815.000 recensés par Pôle emploi à la fin de l’année dernière, en progression à nouveau de 62% sur trois ans seulement et représentant dorénavant près de 15% des chômeurs de catégorie A, B et C. Notons qu’en sept ans, leur nombre a presque triplé!

Non seulement la courbe du chômage ne s’est pas inversée, mais le noyau dur des exclus s’est encore alourdi, soulignant l’échec des tentatives de réinsertion. Les réformes à répétition des politiques de formation ne sont pas parvenues à enrayer le processus d’exclusion sociale que ces personnes subissent à cause d’un éloignement prolongé du monde du travail.

Une réalité encore plus lourde que les statistiques

En outre, les statistiques de Pôle emploi ne portent que sur les personnes régulièrement inscrites. Mais il convient de tenir compte également des chômeurs de longue durée qui ne sont plus indemnisés par l’assurance chômage et qui, de plus en plus démotivés et exclus, abandonnent toute recherche active et ne sont donc plus recensés par l’organisme de placement. Ainsi, pour le Conseil d’orientation pour l’emploi, «l’éloignement durable du marché du travail concerne environ deux millions de personnes, soit près de 5 % de la population en âge de travailler».

Certes, l’action des gouvernements n’est pas seule responsable de cette aggravation du chômage de très longue durée. «Pour prévenir et combattre l’éloignement du marché du travail, tout le monde peut mieux faire: les entreprises, les pouvoirs publics nationaux et locaux, les services sociaux, les associations», note le Conseil.

Lorsque d’autres pays ont réussi à stopper la progression du chômage et à inverser la tendance, le nombre de demandeurs d’emploi continue de progresser en France

Malgré tout, c’est bien aux pouvoirs publics qu’il incombe de «mettre en œuvre une politique permettant à chacun d’obtenir un emploi». C’est d’ailleurs le sens du droit au travail tel qu’il est défini dans le préambule de la Constitution.

Un échec français

Tous les pays, notamment dans l’Union européenne, ont été confrontés à la même crise économique. Tous ont engagé des réformes des conditions de travail pour s’adapter au contexte économique créé par la crise et améliorer la fluidité du marché de l’emploi. Choisissant notamment d’assouplir le droit des contrats de travail, de décentraliser les négociations collectives et de baisser le coût du travail. Et trouvant des accords de compromis avec les entreprises pour que l’État et les acteurs économiques travaillent dans la même direction –ce qui est rarement le cas en France malgré les efforts de Manuel Valls et de son ministre de l’Économie Emmanuel Macron pour se rapprocher des entrepreneurs. Mais rien n’y fait: comparée à d’autres pays, la France se caractérise par son manque de résultats.

Les statistiques, malgré tout, méritent d’être nuancées. Car par exemple, si l’économie française crée aujourd’hui moins d’emplois que l’économie espagnole, c’est aussi parce qu’elle en a détruit beaucoup moins au plus fort de la crise.

Mais c’est un fait: lorsque d’autres pays ont réussi à stopper la progression du chômage et à inverser la tendance, le nombre de demandeurs d’emploi continue de progresser en France où le taux de chômage est maintenant supérieur à la moyenne européenne… et deux fois plus élevé qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni.

Un caillou dans la chaussure de Hollande

Dans ces conditions, quand rien ne freine la progression globale du chômage, il se révèle particulièrement dur d’en résorber le noyau dur, toujours plus complexe à traiter même quand la situation est moins dégradée. De là à considérer que les chômeurs de très longue durée forment une population de laissés-pour-compte… c’est en tout cas le sentiment de  ceux dont l’existence a progressivement dérivé faute d’ancrage dans un univers professionnel.

Le bilan du chômage de très longue durée sanctionne l’échec général des gouvernements sur l’emploi, et les faillites des politiques de formation qui se sont accumulées. C’est malheureusement un constat qui revient périodiquement dans l’actualité, malgré l’ampleur des moyens disponibles noyés dans des discours sans lendemain. Cet échec, déterminant dans l’évolution des résultats électoraux de certaines régions, apparaîtra dans le bilan de l’action de François Hollande à l’issue de son quinquennat. Et une simple inflexion des statistiques du chômage espérée courant 2016 pourra difficilement le faire oublier à la prochaine élection présidentielle.

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