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Taubira et le montreur d’ours

Manuel Valls, François Hollande et Christiane Taubira à l'Élysée, le 23 septembre 2015. REUTERS/Philippe Wojazer.

Manuel Valls, François Hollande et Christiane Taubira à l'Élysée, le 23 septembre 2015. REUTERS/Philippe Wojazer.

A-t-elle jamais été ministre, l’égérie de la vraie gauche, ou juste une distraction passée de mode que François Hollande nous offrait?

Dans la comédie du pouvoir, il faut que sortent les fauves quand leur numéro ne sert plus. Christiane Taubira n’est plus ministre, mais l’a-t-elle jamais été? Quand se dissiperont les vapeurs du lyrisme et des méchancetés, on restera face à un vertige: il ne s’est pas passé grand-chose en quatre ans –ou plus exactement: ce qui s’est produit aurait eu lieu sans Taubira. La gauche de pouvoir ne pouvait que nettoyer quelques aspérités du sarkozysme judiciaire, libérer un peu le mammouth et convier les homosexuels au mariage: cela, même David Cameron l’a fait. Tout serait arrivé à peu près à l’identique, mais avec un autre bruit, un moindre bruit sans doute, moins de musique et un verbe ténu.

C’est cette musique qui comptait, cette musique seule qui restera, et c’est pour elle que Taubira exista. Non pas nulle, mais non avenue, décevante dans l’exercice quotidien de sa tâche? Mais indispensable pourtant, un moment, comme le personnage majeur d’un cirque qu’on appelle politique.

Derrière chaque cirque, il y a le montreur d’ours. Taubira fut le plus chatoyant de ses fauves. La droite la détestait tant que le pouvoir semblait de gauche; elle prenait si bien la lumière, on pouvait croire que Valls n’était pas seul... Le montreur d’ours s’appelle François Hollande. C’est son métier, de les faire danser pour nous. Le président de la République n’est pas un inventif en politique mais un classique, le meilleur d’entre tous. Il connaît, entre autres, les figures des couples dialectiques, ces personnages symboliques que l’opinion oppose et identifie, et qui permettent au chef d’apparaître en prince réconciliateur –dans leur langage, on dit la synthèse.

A son meilleur, Jospin faisait ainsi parader Aubry et Strauss-Kahn, Guigou et Chevènement… Il arbitrait des joutes politiques, qui –toute la différence est là– n’étaient alors pas feintes. En 2012, Hollande imite. Il crée des camaraderies conflictuelles qui mimeront le débat, à défaut de le structurer. Ce seront Taubira et Valls, la droit-de-l’hommiste et le sécuritaire, ou, à Bercy, l’européen Moscovici et l’anti-mondialisation Montebourg. Tout ne se passe pas comme prévu, mais en gros, ça fonctionne et ça dialectise, pour la galerie. Taubira et Valls enchantent des publics antagonistes, et si Moscovici refuse le combat, les raisonnables Macron, de l’Elysée, et Ayrault, de Matignon, font le match avec le bel Arnaud.

Qu'un autre spectacle commence

Le seul souci du cirque, c’est la réalité, et puis l’imagination des ours. Dans le monde réel, dans les tangos hollandais, c’est le danseur de droite qui passe la jambe en premier. Valls et la sécurité l’emportent sur les générosités de Taubira. Montebourg perd avec constance ses arbitrages face aux sociaux-libéraux; il ne nationalisera pas Mittal ni ne bloquera General Electric sur Alstom. Est-ce si grave? Hollande agite ses ours. Il en fait gouverner certains, danser d’autres. Il faut simplement que la pantomime soit crédible. Montebourg et Taubira existent dans apparences glorieuses, dont ils sont dupes, pas moins que nous. Lui a son made in France, elle son verbe de libératrice des gays et son aura de victime des racistes. Est-ce confortable! Hollande ne leur demande rien d’autre que d’apparaître. Leur existence prouve la gauche et sa vivacité. Il suffit de mimer la diversité, de figurer glorieusement. Manuel, Emmanuel, Jean-Yves et Bernard feront le travail, Christiane et Arnaud peuvent se contenter de jouer?

Cela marche, un moment, parce que l’orgueil soutient les ours. On applaudit, ils croient qu’ils existent, qu’ils savent danser pour eux-même, et puis voilà: un jour, ils se découvrent enchaînés, et découvrent que cela se voit.

Montebourg s’en lasse le premier; il organise sa chute dans un acte manqué. Il ne pouvait plus faire semblant explique-t-il, viré et intensément soulagé. Taubira, qui a une plus haute idée d’elle-même, que la droite cible mieux, dont l’existence est donc plus valorisante, tient dix-sept de plus que lui. Il faut la crise constitutionnelle pour qu’elle admette ne servir à rien, et qu’on risque de s’en apercevoir. Elle reprend son image. On appelle ça ses valeurs. On ne les lui retirera pas. Qu’un autre spectacle commence.

Le hollandisme, une histoire de pantomime

La pantomime est l’histoire du hollandisme. En 2012, la danse de la dialectique devait nourrir l’aficionado politique. Le social-libéralisme s’installerait abrité par cette comédie. Evidemment, le pouvoir virait à droite, mais ce n’était pas si grave, il pouvait toujours faire autrement, regardez-les boxer, nous ours réfractaires! En 2016, c’est de cohérence et d’éthique collective que l’on nous abreuve, et les ours désormais doivent marcher au même rythme, alignés en virile parade pour nous dire que le pouvoir sait où il va, n’hésite plus, et il veut le montrer. La guerre est là, vous comprenez, et l’économie s’impose. Montebourg ou Taubira, jadis décoratifs, sont devenus une perte de substance. On sera mieux sans eux, et vous verrez, au fond, les juges aimeront Urvoas? Bien sûr se nourrissent des regrets: les socialistes aussi ont cru au montreur d’ours. Ce sont leurs illusions qu’ils applaudissent poliment. C’est humain. C’est fini. François Hollande a repris son violon, sa baguette rythme le jeu.

Il flotte pourtant –c’est le charme des spectacles sans fin– une sorte de doute, à cet instant de la pièce. Est-ce enfin vrai, ce que l’on nous montre, ou une nouvelle illusion? Au fil du temps, les charges de Macron semblent des épopées au sabre de bois, tant le social-libéralisme peine à s’installer au-delà du verbe, quand Badinter repousse la révolution du travail et les syndicats sabotent le travail du dimanche… Quant à la Sécurité, est-elle une politique de fer ou une posture virile, pour nous rassurer, sur nous-mêmes ou sur eux? Les marionnettes bougent, les ours se dandinent, et tout ce monde gère l’Etat, c’est un métier, il faut bien nous distraire pour les protéger.

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