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Pour la sociologue Nilüfer Göle, la France est avec l'islam dans la même situation que la Turquie il y a dix ans

Nilüfer Göle I Görkem Ünal

Nilüfer Göle I Görkem Ünal

La directrice d'études à l'EHESS, autant respectée ici qu'elle est mise à l'index dans son propre pays, a beaucoup travaillé sur le rapport du monde musulman à la modernité.

Comme souvent avec elle, Nilüfer Göle a récemment connu un étrange télescopage entre son histoire personnelle et la grande Histoire, entre la France et la Turquie. Et ce fut, dit-elle, «un jour noir».

Invitée par Frédéric Taddeï le 15 janvier, cette sociologue turco-française, dont la chevelure rousse passe rarement inaperçue, s’est sentie mise en cause lorsque Manuel Valls a dit en avoir «assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles et sociologiques à ce qui s’est passé» bref, qu’«expliquer, c’est déjà un peu excuser».

 

Or, Nilüfer Göle pense au contraire qu’il faut essayer de comprendre, non pas pour excuser, mais pour éviter les amalgames, voire mieux combattre. D’ailleurs voilà plus de vingt ans que l’ancienne étudiante d’Alain Touraine tente d’«expliquer» aux Français ce qu’est un «musulman ordinaire» et son rapport à la modernité. Et elle fut l’une des premières à critiquer les propos du Premier ministre français, dans Libération.

Haro sur le couvre-feu

Mais ce dont les téléspectateurs français ne se doutaient pas en regardant cette femme élégante parler sur le plateau de «Ce soir ou jamais», c’était que Nilüfer Göle était aussi, ce jour-là, l’objet d’une virulente campagne politique et de presse en… Turquie. Yeni Akit, un journal pro-gouvernemental, avait mis sa photo en Une, l'accusant ainsi que treize autres universitaires d’être des «adorateurs des Arméniens», autrement dit des «traîtres à la patrie». Un parrain de  la mafia, Sedat Peker, a d’ailleurs juré vouloir prendre une douche avec leur sang.

L'État turc viole les droits fondamentaux, pourtant garantis par la Constitution et les conventions internationales dont il est signataire

La raison de cette mise à l’index? Une pétition signée par près de 1.200 universitaires turcs et plus de 300 de leurs collègues étrangers. «L’état turc, en imposant depuis plusieurs semaines le couvre-feu (…) dans de nombreuses villes des provinces kurdes, condamne leurs habitants à la famine. Il bombarde avec des armes lourdes utilisées en temps de guerre. Il viole les droits fondamentaux, pourtant garantis par la Constitution et les conventions internationales dont il est signataire», ainsi commence ce texte rendu public le 12 janvier par les «universitaires et chercheurs pour la paix». Ces derniers appellent le gouvernement à un «cessez-le-feu» et à la «reprise des négociations».  

Risques de représailles

«Je ne suis pas une intellectuelle politique, précise Nilüfer Göle dans ce français guttural qui la distingue. Et je ne signe que très rarement des pétitions; je n’étais d’ailleurs pas complétement convaincue par la formulation de celle-ci. Mais l’heure n’est plus à la discussion, il  faut réagir à ce qui se passe dans les régions kurdes du pays», conclut-elle, rejoignant les propos du célèbre écrivain turc Orhan Pamuk qui expliquait dimanche 31 janvier: «Je suis du genre à dire: parlons uniquement de littérature. Mais ce n'est plus possible.»

Si elle n’est pas aussi exposée que ses collègues turcs moins connus et vivants dans les petites villes d’Anatolie (plusieurs d’entre eux ont été arrêtés), Nilüfer Göle, dont l’époux professeur d’économie vit à Istanbul, n’est pas complètement à l’abri de représailles.

Née en 1953 dans une famille qui comptait un grand-père magistrat, un oncle ministre et un père député du parti républicain du peuple (CHP), Nilüfer Göle a grandi «au cœur de l’élite républicaine» nationaliste, kémaliste et laïque.   

Chez elle, on ne badinait pas avec la «laïcité version autoritaire, investie d’une mission civilisatrice». Une laïcité inspirée du modèle français, mais contrôlant l’islam plutôt que le séparant de l’État.

Virage autoritaire

Diplômée de l’université d’Ankara, la jeune Nilüfer Göle prend courageusement ses distances à l’égard de cet héritage idéologique quelque peu rigide. Elle refuse de faire de  l’islam un tabou. Son travail sur la fonction émancipatrice du foulard chez certaines jeunes filles turques fut jugé subversif par l’establishment séculariste turc. 

L’intégration d’un parti basé sur l’islam, comme l’AKP aurait permis de sortir du cercle vicieux entre laïcité autoritaire et islamisation violente

Nilüfer Göle

«Il y a vingt-cinq ans, le monde musulman en Turquie était content d'avoir été entendu par Nilüfer Göle, quelqu'un qui n'était pas des leurs et qui disait qu'ils étaient “modernes”», se souvient l’universitaire turc Ferhat Kentel. D’ailleurs, l’année dernière encore, la municipalité islamo-conservatrice (AKP) de la ville de Kars –dont sa famille est originaire– a voulu que le nom de Nilüger Göle soit donné à un lycée de sciences sociales.

Comme quelques intellectuels démocrates turques , elle avait espéré que «l’intégration d’un parti basé sur l’islam, comme l’AKP [Parti de la Justice et du développement, au pouvoir depuis 2002, ndlr] aurait permis de sortir du cercle vicieux entre laïcité autoritaire et islamisation violente de la société mais le Président Erdogan a mis la police, la justice et les médias sous sa coupe et il montre maintenant le visage d’un État autoritaire».

«Le parti et surtout la presse AKPiste n’apprécient pas du tout que désormais Nilüfer Göle les critique. Et puis, elle est une cible facile car elle vit à Paris, ce qui est une façon pour le pouvoir de “prouver que le “complot anti-AKP est dirigé par l'étranger», précise Ferhat Kentel. 

«Musulmanes et modernes»

Boulevard Raspail, le bureau de cette directrice de recherche à l’Ehess donne sur les toits de Montparnasse. C’est une petite pièce blanche –décorée de quelques discrets objets rapportés de Turquie–, son «atelier» dans lequel elle a mis en mots une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam: «Musulmans au quotidien».     

L’originalité de Nilüfer Göle est d’avoir travaillé très tôt sur la question de la visibilité des musulmans, en France comme en Turquie. «Lorsque dans les années 1990, j’expliquais que la question du voile était débattue en termes quasi-similaires en France et en Turquie, personne ne voulait m’entendre», raconte la sociologue avec une pointe d’amertume. Ainsi, son premier éditeur parisien a refusé de publier «Musulmanes et modernes» qu’il aurait perçue comme une «bizarrerie turque».

La France refuse d’apprendre d’un pays qui n’est pas son “égal” d’autant que c’est un pays musulman 

Nilüfer Göle

Décorée de la légion d’honneur en mai 2014, Nilüfer Göle apprécie «en France une terre paradoxale, d’élégance et d’ambiguïtés; pas un pays manichéen qui pratiquerait le scénario de la catastrophe».    

Réflexions sur l'espace public

Elle évoque l’effet de miroir entre ses deux pays: «La France a du mal à accepter la part d’elle-même qui existe en Turquie. Et elle refuse d’apprendre d’un pays qui n’est pas son “égal d’autant que c’est un pays musulman pour lequel elle éprouve une antipathie profonde.»

Or, à propos de l’islam, la France de 2016 est, prétend Nilüfer Göle, dans la situation de la Turquie d’il y a dix ans: «On y voit l’islam comme une affaire religieuse alors qu’il devient une affaire publique, de mœurs et de normes.» 

Autrement dit, en France, «les musulmans “ordinaires qui n’ont rien à voir avec les djihadistes terroristes cherchent à élaborer des normes, à inventer des pratiques, bref à se fabriquer une culture publique, c’est-à-dire visible, tout en maintenant leur relation à l’islam et en restant hallal.»

L'ennemi intérieur

Un autre effet de miroir entre Paris et Ankara serait, selon Nilüfer Göle, à chercher du côté du concept d’ennemi intérieur.  

Une pensée politique construite sur l’ennemi intérieur conduit à la désinhibition puis à l’autoritarisme

Nilüfer Göle

«Apparaît en France cette idée que nous connaissons bien en Turquie selon laquelle si tu n’es pas avec moi, tu es l’ennemi, le mal. Or, une pensée politique construite sur l’ennemi intérieur conduit à la désinhibition puis à l’autoritarisme», poursuit la sociologue, également membre du comité exécutif de l’Institut du Bosphore, où se rencontrent régulièrement quelques décideurs, universitaires et politiques français et turcs.

En dénonçant les intellectuels turcs qui ont signé pour la paix, en ouvrant des procédures judiciaires contre eux et en en arrêtant certains, le pouvoir turc «vise à anéantir l’hégémonie culturelle de la gauche dans l’université, un des seuls domaines qui ne lui soit pas totalement inféodé. Ce qui lui permet de plus, en attisant la haine nationaliste envers les Kurdes, la gauche et les intellectuels, de conquérir des secteurs plus importants de la base de l’extrême droite», analyse d’Istanbul le sociologue Ferhat Kentel.

On n’en est bien sûr pas là en France. Mais dans les deux cas, c’est bien du rapport du pouvoir politique aux intellectuels et au débat public qu’il est question. Le même jour,  Nilüfer Göle a été qualifiée de «traître à la patrie» en Turquie et s’est sentie disqualifiée comme sociologue en France. On peut comprendre qu’elle trouve que cela fait beaucoup.

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