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En politique comme en sport, on peut disputer le match de trop

Nicolas Sarkozy au fort de Brégançon, le 24 juillet 2011. BERTRAND LANGLOIS/AFP.

Nicolas Sarkozy au fort de Brégançon, le 24 juillet 2011. BERTRAND LANGLOIS/AFP.

À l'occasion de la promotion de son livre, Nicolas Sarkozy a évoqué la peur du «match de trop». Que peut-il apprendre de la fin de carrière ou du come-back compliqué de quelques grands champions?

Filer la métaphore sportive est une habitude pour Nicolas Sarkozy. Alors quand, sur TF1, dimanche 24 janvier, il s’est posé la question de sa possible candidature aux prochaines élections présidentielles, l’ancien occupant de l’Elysée a évoqué presque naturellement «le match de trop», celui qu’il n’a pas envie de jouer –et surtout de perdre. En a-t-il vraiment envie au fond de lui-même? N’est-il pas déjà gavé de trop de titres et d’honneurs pour souhaiter repartir de zéro, ou presque, et dans quel but? Ses coéquipiers autour de lui sont-ils encore désireux de se dépenser sans compter pour sa personne afin de lui permettre d’être décisif et de se propulser en vainqueur vers la ligne d’arrivée? Les spectateurs, autrement dit les électeurs, souhaitent-ils encore l’encourager avec la ferveur d’hier et le voir triompher?

Autant d’interrogations qui semblent le tarauder tel un sportif de haut niveau parti à la retraite et qui regrette de s’être laissé aller à cette décision trop hâtive avant de se lancer vaille que vaille dans un hasardeux «come-back». Ou tourments qui le tracassent comme un sportif longtemps mis sur la touche à cause d’une blessure (morale en politique, mais qui peut aussi altérer la vitalité physique) et qui rêve de retrouver sa place au sommet de l’olympe. Ah, goûter à nouveau au contact de la foule qui vous acclame, à l’ivresse de la victoire qui vous réinstalle sur un trône, au bonheur de prouver une fois de plus d’être toujours le n°1.

Président le plus sportif de la Ve République, Nicolas Sarkozy est un habitué du macadam avec ses baskets ou avec son vélo. Sols rugueux, pentes sévères, rien ne le rebute. À Roland-Garros, il lui arrive de venir taper la balle quand les allées du stade de la Porte d’Auteuil ont été désertées par les spectateurs au début du printemps. Et il est devenu rare de ne pas le voir au Parc des princes pour encourager son équipe préférée, le PSG, y compris un soir de premier tour d’élections régionales.

En visite à Pékin, lors des Jeux olympiques de 2008, celui qui était alors chef de l’état n’avait pas hésité à motiver les sportifs tricolores avec des formules qu’il pourrait essayer de s’appliquer à lui-même en ces jours où il pèserait donc le pour et le contre: «Allez-y à fond! Soyez vous-mêmes! Il faut tout donner! Tout lâcher! Après, c’est trop tard. Je parle en spécialiste

Sport individuel

L’élection d’un Président de la République est, assure-t-on, le rendez-vous d’un homme ou d’une femme avec le peuple français. En cela, l’exercice relève plus du sport individuel même si l’encadrement a évidemment toute son importance. Dans un sport collectif, un come-back réussi ne dépend pas que de vous. Michael Jordan, qui avait quitté les parquets en 1993 pour se lancer dans une étrange carrière de joueur de base-ball, était revenu en 1995 à ce qu’il savait faire de mieux. Mais il n’avait pas choisi de prendre tous les risques en rejoignant l’équipe de basket qui avait fait sa fortune –celle des Chicago Bulls qu’il avait emmenée à trois nouveaux titres NBA. Mais lorsqu’il était sorti une deuxième fois de sa retraite en 2001 après avoir jeté l’éponge en 1998, il avait fait un flop au sein des Washington Wizards. Alors, naturellement, Les Républicains de 2016, ce n’est pas l’UMP de 2007 et c’est peut-être ce qui doit faire vaciller les certitudes de Nicolas Sarkozy.

Le match de trop, ou plutôt les matches de trop, Björn Borg connaît, par exemple, le prix qu’il en coûte. Parti à la retraite à l’âge de 25 ans au soir d’une quatrième défaite en finale de l’US Open en 1981, l’icône au célèbre bandeau, vainqueur six fois à Roland-Garros et cinq fois à Wimbledon, avait décidé de reprendre la direction des courts dix ans plus tard. Et il n’avait été que l’ombre de lui-même, d’abord au tournoi de Monte-Carlo, où il avait refait une réapparition en mondovision en 1991, avant d’enchaîner douze défaites de suite jusqu’en 1993 sans jamais gagner un match.

Toutefois, le bouillonnant Nicolas Sarkozy n’a pas grand-chose à voir avec l’impassibilité et le calme d’un Suédois. Il ressemblerait plutôt à un électrique John McEnroe, à la fois brillant et bruyant, incapable souvent de garder son calme, mais avec des intuitions parfois géniales. Les sept victoires en Grand Chelem de McEnroe se sont concentrées sur un presque septennat (1979-1984). Puis le New-Yorkais, âgé de 26 ans, a commencé à perdre sa motivation à partir de 1985, non seulement parce qu’Ivan Lendl, une sorte de «François Hollande personnel» tant le Tchécoslovaque ne lui ressemblait pas et tant il lui inspirait une sorte de mépris, était devenu plus fort que lui, mais parce qu’il n’avait pas envie de s’adapter à un tennis qui devenait de plus en plus physique et douloureux. En 1986, John McEnroe s’était marié à l’actrice Tatum O’Neal (toute ressemblance avec Carla B…) et il avait commencé à prendre du recul avec le circuit professionnel l’espace de six mois avant de s’offrir de nouvelles vacances en 1987. Il n’était ensuite jamais revenu à son meilleur niveau et s’était même banalisé au fil du temps jusqu’à devenir une sorte de caricature vieillissante de lui-même.

Quand Armstrong voulait «retrouver la souffrance»

Mais s’il y a un athlète auquel Nicolas Sarkozy peut s’identifier, c’est bien sûr Lance Armstrong, dont il n’a cessé de prendre la défense malgré les soupçons, les accusations et les condamnations. Armstrong sorti, lui aussi, de sa retraite de trois ans pour deux Tours de France supplémentaires, en 2009 et 2010, où il avait terminé 3e et 23e avant d’être emporté par le torrent du scandale. Dans le livre Sarkozy côté vestiaires, signé de Bruno Jeudy et Karim Nedjari et paru en 2010, il y avait ce passage: «La politique, Armstrong y pense en pédalant le matin… Sarkozy pédale en pensant à la politique. Les deux hommes se ressemblent sur bien des points.» Puis quelques lignes plus tard, au sujet de Lance Armstrong, cette citation d'une interview du cycliste à Vanity Fair: «Je n’aime pas perdre. En rien. J’ai peur de l’échec. J’ai presque une phobie de l’échec.» Lance Armstrong est tombé lourdement, mais Nicolas Sarkozy, son plus fidèle supporter en France, n’a jamais estimé qu’il avait fait le ou les Tours de trop. «On lui reproche de gagner, notait l’ancien président dans le même ouvrage. Je ne suis pas sûr que ce soit le public qui ait un problème avec ça, mais plutôt certains commentateurs.» Comme s’il se parlait à lui-même.

«J’ai repris le vélo parce que j’avais besoin de retrouver cette souffrance», avait dit Armstrong avant le Tour de France 2009. Sur les chemins de la politique en 2016, Nicolas Sarkozy ne pense pas différemment, sans savoir s’il aura le braquet suffisant pour être encore le premier tout près des Champs-Elysées en 2017. Pas facile, en effet, d’accepter la dureté du quotidien du travail de fond, des kilomètres engloutis au cœur de l’hiver sur les routes françaises, des passages obligés des épreuves d’une campagne électorale qui ressembleraient pour lui à une visite dans une exploitation agricole en Bretagne, région où son style n’a jamais plu. La Bretagne, c’est, en quelque sorte, l’Alpe-d’Huez de Nicolas Sarkozy. Mais au plus profond de lui-même, a-t-il envie, par exemple, de l’affronter? 

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