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Christiane Taubira, César de la meilleure démission du quinquennat

Christiane Taubira à l'Élysée, le 3 décembre 2015 | KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Christiane Taubira à l'Élysée, le 3 décembre 2015 | KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Contrairement aux précédents partants, la ministre de la Justice s'est offert le luxe de quitter le gouvernement en solo et sans sembler devoir y être totalement contrainte.

En ce jour d’annonce des nommés pour les Césars 2016, Christiane Taubira a accompli, en quittant le gouvernement, ce qui mériterait sans doute le César de la meilleure démission du quinquennat Hollande. La surprise n’est pas qu’elle parte du ministère de la Justice, éventualité envisagée dans le cadre d’un jeu de chaises musicales qui l’aurait vue migrer vers la Culture à l’occasion du départ probable de Laurent Fabius au Conseil constitutionnel; c’est qu’elle quitte le gouvernement tout court, même si le JDD évoquait cette hypothèse le week-end du 23-24 janvier. Et qu’elle le quitte non pas pile au moment d’un clash mais après une «digestion» du dernier en date pendant plusieurs semaines, prenant tout le monde de court: même si son départ, selon Le Monde, était acté au sein de l’exécutif depuis samedi 23, le quotidien évoque ainsi une «véritable surprise».

Fin décembre, la ministre de la Justice avait été sèchement désavouée par le gouvernement quand François Hollande avait maintenu l’inscription dans la révision constitutionnelle de la déchéance de nationalité, après qu’elle-même avait annoncé l’inverse à la télévision algérienne. L’éventualité d’une démission avait alors été évoquée mais l’idée semblait abandonnée, le poids symbolique de la ministre de la Justice paraissant trop fort dans l’électorat de gauche (le dernier baromètre Odoxa, par exemple, la situait encore parmi les ministres les plus populaires, même si en nette baisse, chez les sympathisants de gauche).

«On aurait pu faire ça le 23 décembre»

Le quinquennat de François Hollande n’en est pas à son premier départ fracassant, mais les précédents avaient eu lieu dans des timings plus resserrés et semblant laisser, en surface, plus de poids à l’Élysée et Matignon dans la décision. En comparaison, Christiane Taubira semble avoir davantage écrit le scénario de sa sortie, en faisant une sorte de twist lui garantissant, dans une certaine mesure, le beau rôle, et surprenant jusqu’à sa doublure.

En juillet 2013, Delphine Batho s’était insurgée, dans Le Monde, contre ce qu’elle présentait comme un mauvais traitement budgétaire de son ministère: il n’avait fallu qu’une journée pour qu’elle soit sèchement congédiée du gouvernement après avoir refusé de revenir sur ses propos, le communiqué élyséen précisant explicitement que François Hollande avait «mis fin [à ses] fonctions».

En août 2014, le ministre de l’Économie Arnaud Montebourg avait démonté la politique économique de son propre gouvernement lors d’un rassemblement organisé sur ses terres, à Frangy-en-Bresse. Là encore, il n’avait pas fallu vingt-quatre heures pour que Manuel Valls remette la démission de tout son gouvernement à François Hollande, «noyant» partiellement le départ de trois frondeurs (Arnaud Montebourg, Aurélie Filippetti et Benoît Hamon) dans un remaniement global. Cette démission avait fait l’objet de récits contradictoires, les partants affirmant que leur départ était volontaire tandis que l’exécutif en avait profité pour faire acte d’autorité, l’entourage de Manuel Valls affirmant dès le soir du discours d’Arnaud Montebourg qu’une «ligne jaune» avait été franchie et François Hollande réclamant à son Premier ministre «de constituer une équipe en cohérence avec les orientations qu’il a lui-même définies pour notre pays».

Ironie de l’histoire: Montebourg, Filippetti et Hamon avaient ensuite affirmé que leur décision de quitter le gouvernement avait été prise lors d’une réunion organisée dans le bureau de... Christiane Taubira, qui, elle, avait choisi de rester. Elle n’est donc pas partie en groupe en août 2014, pas plus qu’elle n’a voulu partir à chaud fin 2015, ou dans le cadre d’un remaniement plus large début février 2016. Elle a choisi elle-même l’heure de sa sortie, ce que semble pointer Matignon, avec regret, auprès du Monde: «Le petit regret, c’est qu’on aurait pu faire ça le 23 décembre, après la présentation du projet de révision constitutionnelle, mais la ministre avait voulu rester.»

«Héroïque»

Après de nombreux arbitrages perdus, Christiane Taubira s’offre donc, à défaut de remporter la bataille de la déchéance ou de gagner la rue de Valois, le luxe de partir en solo. Et sur un communiqué officiellement laudateur, où l’Élysée exprime «sa reconnaissance pour son action» et la façon dont «elle aura mené avec conviction, détermination et talent la réforme de la Justice et joué un rôle majeur dans l’adoption du mariage pour tous».

«Un ministre, ça ferme sa gueule ou sa démissionne»: l’inusable aphorisme de Jean-Pierre Chevènement avait été beaucoup cité en décembre, au moment du conflit sur la déchéance de nationalité. Christiane Taubira l’a «ouvert», puis a attendu un mois pour démissionner, partant sur un double tweet digne d’un discours de remise de récompense, après avoir tourné avant son départ le film de celui-ci avec Michel Denisot et en ouvrant bien sûr, déjà, toutes les spéculations sur la suite du scénario. D’ailleurs, un avenir hollywoodien lui semble ouvert, si on en juge par le tweet de Glenn Greenwald, l’un des protagonistes du documentaire oscarisé Citizenfour, qui juge sa démission «héroïque».

 

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