France

Frédéric Mitterrand, une cible trop facile

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 09.10.2009 à 10 h 20

La virulence soudaine des attaques personnelles contre Frédéric Mitterrand cache mal une façon de faire de la politique qui est celle de l'extrême droite.

«Je condamne le tourisme sexuel et la pédophilie»: invité de Laurence Ferrari lors du journal de 20heures de TF1 jeudi 8 octobre, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a répondu aux attaques dont il fait l'objet depuis son soutien au cinéaste Roman Polanski. «Je ne rajouterai pas l'indignité à l'injustice du traitement qui m'est fait», a-t-il dit. Reçu «en audience» par le chef de l'Etat, le ministre a affirmé que Nicolas Sarkozy et François Fillon lui avaient témoigné leur «confiance».

Au centre de la polémique, des extraits de son roman La mauvaise vie. Ce livre paru en 2005, n'est pas «un récit totalement autobiographique», a précisé l'auteur. Il n'y cache rien de sa vie la plus intime, y compris son recours à la prostitution masculine dans les bordels de Bangkok en Thaïlande. Mais il réfute avoir commis un quelconque acte pédophile: «J'étais chaque fois avec des gens de mon âge ou de cinq ans de moins.». «Je n'ai jamais fait de mal à personne dans ma vie, jamais», a-t-il insisté, «même si un des chapitres est précisément une traversée de cet enfer, avec la fascination que cet enfer peut susciter.»

«On n'écrit pas la littérature avec des bons sentiments», a-t-il poursuivi, reprenant à son compte une citation d'André Gide. La seule chose que le neveu de François Mitterrand peut reconnaître c'est d'avoir commis «une erreur oui, un crime non, une faute, même pas». Cet article revenait sur les attaques contre Frédéric Mitterrand et ce qu'elles reflètent de la société actuelle à la veille de cette intervention télévisée.

***

«The politics of spite»: que l'on pourrait traduire par la politique de la rancœur, avec une notion pavlovienne d'automaticité dans la rancœur qui précède et empêche toute réflexion. L'expression est de Paul Krugman, prix Nobel et éditorialiste au New York Times, pour qualifier la façon qu'ont les Républicains de faire de la politique aux Etats-Unis. Il cite à l'appui de cet article en forme de cri d'alarme, le champagne sablé par l'état-major d'un journal néo-conservateur à l'annonce de la défaite de Chicago en faveur de Rio de Janeiro pour l'organisation des Jeux olympiques de 2016. Eh bien en France, c'est copie conforme: nous vivons à l'heure de la rancœur systématique, de l'attaque tous azimuts; pourvu que cela fasse des dégâts.

Le plus récent exemple en est l'affaire Polanski et sa victime collatérale, mais qui en sera peut-être la principale, à savoir Frédéric Mitterrand. Le ministre de la culture est mis en cause par Marine Le Pen et Benoit Hamon le porte-parole du PS, pour ses écrits dans «Mauvaise vie», apologie, nous dit-on, du tourisme sexuel quand ce n'est pas de la pédophilie. A l'origine de ce tir groupé, se trouve la prise de position de Frédéric Mitterrand en faveur de Roman Polanski dès l'annonce de l'arrestation, en Suisse, de ce dernier; on nous dit maintenant que c'est la façon dont Frédéric Mitterrand a défendu Roman Polanski qui est en cause, à savoir la dénonciation d'un mauvais côté de l'Amérique, le côté puritain pour parler clair.

Il ne s'agit pas ici de défendre ou d'excuser, voire de comprendre en quoi que ce soit, le crime du jeune Polanski aux dépens d'une enfant de 13 ans. Pas plus qu'il ne s'agit de  cacher le dégoût que peuvent inspirer les pages du livre de Frédéric Mitterrand consacrées à son attirance pour le commerce sexuel avec les jeunes hommes. Le mot commerce, au sens propre du terme, étant ici en cause. Il s'agit plutôt de regarder comment, lorsque quelqu'un peut apparaître comme une cible politique, tous les moyens sont bons. Ce qui peut conduire à tenir un point de vue, puis son contraire: peu importe pourvu qu'on ait l'ivresse de voir son ennemi à terre!

Petit rappel donc: il y a, en France, depuis que la droite est au pouvoir, des polémiques récurrentes sur sa vision et sa pratique de la sécurité et son goût immodéré pour réformer le code pénal dans un sens chaque jour plus répressif. Avec le procès permanent fait par la droite à la gauche de préférer toujours le sort de l'agresseur à celui de la victime. C'est au nom de la légitime défense des victimes que la droite justifie chaque ajout dans notre arsenal répressif. Il en a été ainsi de la plus récente des polémiques sur ce sujet, consécutive à l'assassinat d'une jeune femme qui avait eu «le tort» de jogger au moment où passait un criminel sexuel récidiviste, libéré depuis peu.

On a aussitôt parlé de «castration chimique», sans doute pour ne pas évoquer la réalité médicale  dont il est question, à savoir un traitement hormonal. Mais parler d'un traitement eut été paraitre laxiste et accepter l'idée que la prison est faite pour réinsérer et, s'agissant des criminels sexuels, pour soigner aussi. Le président de la République avait déjà fait voter une loi ouvrant la possibilité de garder enfermés des criminels sexuels qui auraient purgé leur peine, mais dont les experts considéreraient qu'ils sont toujours dangereux. Donc l'enfermement à vie. La gauche avait objecté que dans notre droit et selon nos principes, la prison doit permettre de s'amender, de se soigner, de se réinsérer.

Arrive l'affaire Polanski et les petites phrases en défense du cinéaste de Frédéric Mitterrand. Et là, le ministre est aussitôt jugé coupable de défendre un criminel sexuel. Où est donc passé tout l'argumentaire sur nos grands principes et sur ce que doit être la justice dans un pays? Qui a simplement rappelé que Roman Polanski est citoyen français et, qu'à ce titre, il mérite l'intérêt des autorités pour sa défense? Comme on le fait par exemple pour cette jeune femme emprisonnée au Mexique, Florence Cassez, dont on peut penser qu'elle a eu quelques liens avec une bande mafieuse. Il eut été plus normal de rappeler alors que dans notre droit, et dans le droit européen, il existe le droit à la prescription. Et que, de ce point de vue, les faits reprochés à Roman Polanski étant vieux de plus de 30 ans, sont prescrits. [edit: la prescription est effective à partir de la fin de l'instruction] Ou plutôt le seraient, car ils ne le sont pas aux yeux de la justice américaine. Le reproche que l'on peut faire, que l'on doit faire, au cinéaste est de pas s'être présenté au juge américain qui réclamait sa présence. Il a méconnu le dogme de la justice aux Etats-Unis: le respect du juge.

Mais on a préféré ne retenir que l'éloge par Frédéric Mitterrand de Roman Polanski. Et le voilà à son tour, pris dans la tourmente du fait de ses écrits. Ce qui suscite le malaise dans la façon dont cette séquence s'est ordonnée, c'est qu'on ne voit que trop bien à quel point la virulence soudaine d'un porte-parole du PS, abrité derrière la dénonciation du tourisme sexuel, a aussi à voir avec ce que Frédéric Mitterrand incarne avec d'autres, à savoir l'ouverture.

Peut être la tempête aboutira-t-elle au départ de ce dernier du gouvernement. Brice Hortefeux a déclaré jeudi matin sur RTL qu'il «prendrait le temps de regarder les faits». C'est d'ailleurs tout le problème des livres dits d'auto-fiction. Mais personne ne pouvait imaginer, lorsque le livre de Frédéric Mitterrand est sorti, que celui-ci se retrouverait membre d'un gouvernement. En tous cas, s'agissant de Roman Polanski et de Frédéric Mitterrand, on voit aussi que le côté implacable des sentences qui sont maintenant prononcées contre eux tient aussi au fait qu'ils sont des gens connus, voire, comme l'a dit Benoit Hamon «qu'ils ont de l'argent».

On peut regretter que l'on puisse ainsi changer de doctrine et ne pas appliquer aux uns les principes dont on se réclame. On peut aussi regretter que l'inspiration humaniste des Jaurès et des Blum soit éclipsée par un certain goût du robespierrisme. Il ne se passe plus de jours d'ailleurs sans qu'une démission soit demandée.

Quand, dans des circonstances il est vrai très différentes, François Mitterrand était sollicité par certains de ses amis socialistes pour punir celui-ci, faire une loi contre celui-là, il allait chercher dans sa bibliothèque, un jour les œuvres de Chateaubriand, un autre l'Histoire des Girondins de Lamartine, pour susciter précisément la réflexion. On trouve ainsi dans le récit par Lamartine de l'arrestation de Madame Roland la description du spectacle donné par ceux qui suivent la voiture sans voir qui y est enfermé, ni même le demander en criant: «à la guillotine». «La foule aime à voir tomber toute chose», commente Lamartine.

Et ces climats-là ne naissent jamais hors contexte; et le contexte est celui d'un retour des thématiques anti-élites: la crise financière est passée par là. Et, pour un président et son gouvernement, celui d'une équipe qui, dans un match de football, aurait perdu le ballon au bénéfice de ses adversaires. En témoigne le succès de la votation citoyenne sur La poste, première préemption d'un terrain, jusqu'alors contrôlé par le gouvernement; mais on pourrait aussi citer l'admonestation d'Alain Juppé. «On se fout de nous», vient-il de dire à l'adresse du Président concernant la suppression de la taxe professionnelle; ce qui en terme politique veut dire expédier une torpille sous la ligne de flottaison! Ou bien encore la façon hâtive, sans y regarder de près, dont est dénoncée l'expérimentation dans des lycées professionnels de cagnottes collectives destinées à financer des activités collectives; ou le mécontentement des producteurs de lait et la conduite de Grenoble, il est vrai à Clermont Ferrand (sic) dont a été victime le ministre de l'agriculture.

Partout le pouvoir est désormais sur la défensive. C'est le jeu: si le pouvoir perd la main, c'est son problème. Mais la vie politique gagnerait tellement à ce que le débat soit d'abord nourri par la réflexion plutôt que par ceux qui veulent, avant toutes choses, voir des têtes au bout des pics ou par les émules des néo-conservateurs américains sablant le champagne à l'annonce d'une défaite d'Obama.

Jean-Marie Colombani

Lire également: Sarkozy piégé par les intellos de gauche.

Image de Une: Frédéric Mitterrand  Olivier Pon / Reuters

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte