Culture

Pourquoi il faut regarder «Salafistes»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 14 h 06

Le documentaire controversé de François Margolin et Lemine Ould Salem laisse la parole à «l’ennemi». Mais lui laisser la parole, c’est aussi mieux le connaître.

Un communiqué du 27 janvier du ministère de la Culture précise que la commission de classification des œuvres cinématographiques préconise de nouveau, pour la deuxième version du film, une interdiction aux moins de 18 ans avec avertissement.

Fleur Pellerin précise: 

Compte tenu du parti pris de diffuser sans commentaires des scènes et des discours d’une extrême violence, j'ai décidé de suivre l'avis de la commission. En tant que ministre de la Culture et de la Communication, mon rôle lors de la délivrance du visa d’exploitation de toute œuvre cinématographique est de respecter le travail de l’auteur qui est le seul responsable de son œuvre, tout en ayant à chaque fois à l’esprit la nécessaire protection de la jeunesse.

Ce film sera donc interdit aux moins de 18 ans, avec avertissement. Le visa est en cours de délivrance.

Sortira-t-il en salle ou pas? Et si oui, avec une interdiction pour les mineurs? Comme il est désormais d’usage, l’agitation médiatique déclenchée par les menaces d’interdiction, ou en tout cas l’exigence de restrictions exceptionnelles à la vision du film Salafistes tend à évacuer la question de ce qu’on y voit.

La réalisation signée par le producteur et réalisateur français François Margolin et le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem[1], qui doit être projetée dans quelques salles à partir de ce mercredi 27 janvier, se compose de trois types d’images, entrelacées. Il y a des reportages filmés au Nord Mali sous occupation djihadiste en 2012, des entretiens avec des porte-paroles salafistes, et des vidéos mises en ligne par l’État islamique. Ce montage s’ouvre sur un carton indiquant «Ce film choquera peut-être mais nous le croyons nécessaire. Nous avons choisi d’écouter des propos que l’on ne veut pas entendre, de montrer des images que l’on ne veut pas voir. Il ne s’agit pas d’un petit groupe terroriste mais d’une école de pensée et sans doute même d’un état en formation. Qui nous fait la guerre.» Ensuite, aucune voix off ni aucune autre forme de commentaire n’accompagnent le montage. 

De Timbuktu à Salafistes

Le film s’ouvre par une vidéo postée sur YouTube où des djihadistes en 4x4 poursuivent une gazelle dans le désert. Soit aussi le plan d’ouverture du film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Sauf que cette fois les djihadistes abattent l’animal, puis l’égorgent. 

Cette proximité entre Timbuktu et Salafistes n’est pas fortuite: la vidéo, trouvée sur un combattant islamiste au Mali, a inspiré le réalisateur du film de fiction. Surtout, Sissako avait à l’origine envisagé de réaliser un documentaire, et demandé à Lemine Ould salem, qui pouvait y avoir accès, de se rendre dans Tombouctou et Gao soumis à la loi islamique. Ce sont les images alors tournées qui occupent l’essentiel du début du film, des images enregistrées sous le contrôle des organisations djihadistes, et émaillées d’entretiens avec leurs responsables. Y figure en particulier l’exécution (non montrée à l’écran) d’un Touareg qui a tué un pêcheur noir, soit la péripétie principale autour de laquelle sera construite Timbuktu.

C’est à partir de ce matériel, images, sons, situations, que Sissako a choisi d’abandonner le documentaire (que devait alors produire Margolin) pour la fiction. Il a fait en cela son travail de cinéaste, qui prend en charge une réalité pour en faire une œuvre qui, loin d’édulcorer ou de dévoyer les faits, comme on le lui a plutôt stupidement reproché, en déploie les ressources imaginaires et réflexives.

Une telle démarche, bien entendu, ne disqualifie pas en principe les ressources du documentaire, à condition d’avoir, comme documentariste, la possibilité de construire un point de vue –ce que n’a pas cru pouvoir faire Sissako dans ce contexte. Là se joue la limite, ou le cadre, dans lequel Ould Salem et Margolin ont, eux, choisi de se placer.

Point de vue

Cela disqualifie-t-il, cette fois, ce qu’ils présentent? Toujours pas, mais cela inscrit leur travail dans un autre cadre, qui n’est plus celui du cinéma, de la construction d’une forme, mais dans celui du reportage. Le journaliste et le producteur se sont retrouvés avec les images tournées en vue du documentaire de Sissako, ils en ont fait le matériau initial d’un montage qui incorpore, donc, des vidéos djihadistes et de nouveaux entretiens avec un certain nombre de représentants du salafisme militant, en Mauritanie et en Tunisie.

Ce montage, seul geste significatif encore à la portée des réalisateurs, travaille d’ailleurs de son mieux à suggérer un message opposé à celui des djihadistes. Alors que le principal message sur lequel ceux-ci insistent porte sur le caractère essentiellement pacificateur de la charia, ramenant la morale et l’honnêteté au sein des populations auxquelles elle est imposée par un usage revendiqué de la force, l’organisation des images et des discours dans Salafistes montre toujours plus de violence, de meurtres, de massacres et un discours de plus en plus brutalement intolérant et tourné vers l’extermination des «ennemis d’Allah».

Déplacement de l’imagerie habituelle

Ces images brutales (pourtant pas les pires), toutes issues de la propagande de Daech, sont ou ont été largement accessibles en ligne. Dans Salafistes, elles sont toujours clairement identifiables grâce à la présence du logo de l’organisation intégriste. Et si la question de leur offrir ainsi un relai est légitime, il semble possible, notamment dans ce cas, d’y répondre par le refus des deux effets que recherche, et trop souvent obtient, l’État islamique: la fascination et la terreur. Elles peuvent être là regardées en face, et «désenchantées» de leur indéniable pouvoir maléfique.

 

Ces images servent de contre-point à l’apport principal de Salafistes que constituent les interviews. Leur intérêt tient à plusieurs facteurs. D’abord à un déplacement de l’imagerie voulue d’ordinaire par les intégristes, et entièrement fondée sur la terreur, la menace et l’excès. La dizaine d’intervenants sont tous paisibles, ils expliquent et argumentent.

Le risque existe-t-il que ces paroles convainquent des indécis? On ne peut en conscience l’exclure. Et à aucun moment il n’est indiqué que ces paroles ne sont pas celles de l’Islam, que beaucoup d’affirmations sont contraires au Coran, ou sont des interprétations que la majorité des musulmans réfutent. Il y a, en effet, un risque à laisser la parole à l’ennemi, puisque ces gens-là sont clairement des ennemis, des pays occidentaux, de mœurs plus libres, de l’idée même de démocratie, de l’égalité entre les sexes, comme ils le revendiquent explicitement. Des ennemis et pas seulement des adversaires, puisque l’usage de la violence est tout aussi clairement revendiqué.

Mais laisser la parole à l’ennemi, c’est aussi mieux le connaître. C’est entendre des êtres humains, et non pas des monstres, puisque tels sont bien les ennemis. C’est aussi accéder aux agencements rhétoriques complexes, à la diversité des approches, des modes d’expression, des références politiques, historiques et dogmatiques (et à la multiplicité des idiomes) qui font la puissance d’attraction et de conviction auprès de dizaines de milliers de potentiels ou actifs djihadistes dans le monde entier. Parmi ces nombreux registres figurent en particulier les versions en apparence cool ou branchées des animateurs de sites basés en Tunisie, ou même sous les auspices du petit commerce et du fétichisme marchand.

C’est à la fois mesurer le bénéfice que l’intégrisme sait tirer de ses contradictions et retrouver la terreur dont est porteuse toute idéologie, religieuse ou non, qui prétend régenter le privé et le public à l’identique au nom d’un savoir absolu.

 

Autoriser la pensée critique

Margolin et Ould Salem, eux, ne nous disent pas ce que nous devons penser: ils se positionnent ainsi à l’opposé de tous ceux qu’ils ont interviewés. Auraient-ils pu néanmoins laisser davantage entendre une alternative à cette parole qui, malgré et en partie grâce à sa diversité, est une parole de domination et d’oppression? Ils s’y essaient timidement via l’apparition un peu avant la fin d’un vieux touareg, musulman qui affiche un tout autre usage de sa religion que celui qu’on a voulu lui imposer, et quelques instants avec la véritable Zabou, ancienne danseuse du Crazy Horse établie à Gao où elle a opposé sa différence aux djihadistes, et qui a inspiré le personnage de la «folle» dans Timbuktu.

Ces contrepoints sont bien maigres. Et malgré le titre du film, il est douteux qu’ils suffisent à faire entendre clairement que le film est consacré aux seuls salafistes –avec la continuité des prêches, des mœurs, des mutilations, des suicides meurtriers et des assassinats– et pas à l’islam lui-même. Encore cette dénomination, «salafistes» peut elle être à son tour interrogée: contrairement à ce qu’affirment ensemble les djihadistes (notamment ceux qui sont ici interviewés), les réalisateurs du film qui porte ce nom et ceux qui cherchent à stigmatiser uniformément tous les musulmans, tous les salafistes (observants traditionalistes) ne sont pas des soutiens de Daech ou d’al-Qaida. Même si on peut avoir les plus hautes réserves sur leurs conceptions de l’existence, il est important au contraire de prendre acte que certains d’entre eux sont même parmi les adversaires les plus efficaces, aujourd’hui, du terrorisme.

Le manque de mobilité intérieure est à nouveau ce qui éloigne Salafistes des ressources du cinéma (documentaire ou fiction), le situant du côté d’un document dont la place logique aurait ainsi été plutôt à la télévision qu’en salles. Mais à l’heure où ceux qui entendent eux aussi décider ce que nous devons penser quitte à contredire les principes au nom desquels ils agissent, avec la menace d’interdiction que le ministère de l’intérieur réclame à son encontre, les salles vont devoir assumer un espace de visibilité à un produit qui ne leur était pas a priori destiné.

Salafistes, 

de François Margolin et Lemine Ould M. Salem

1 — En 2001, François Margolin a cosigné avec le journaliste Olivier Weber en 2001 le documentaire L’Opium des Talibans. Ancien correspondant à Paris du service français de la BBC et collaborateur de plusieurs médias français dont Libération, Lemine Ould M. Salem est actuellement correspondant pour le Sahel de La Tribune de Genève et de Sud-Ouest. Il est l’auteur de Le Ben Laden du Sahara (La Martinière), consacré au chef djihadiste Mokhtar Belmokhtar. Retourner à l'article
 

Mise à jour: Une précision a été ajoutée pour expliciter le fait que tous les salafistes ne soutiennent pas les djihadistes. 

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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