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L'histoire des hommes s'écrit dans leur barbe

Amanda Hess, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 07.02.2016 à 15 h 46

En fonction de l’époque, elle est vue comme cachant ou mettant en valeur la masculinité de l’homme qui la porte.

 Jeune homme se faisant raser la barbe dans les années 1950 | UH Digital Library via Wikimedia Commons License by

Jeune homme se faisant raser la barbe dans les années 1950 | UH Digital Library via Wikimedia Commons License by

En décembre 2015, en attaquant deux chocolatiers de Brooklyn dont il mettait en doute l’intégrité d’une opération présentée comme une entreprise authentique, artisanale, maison et «bean to bar», soit directement de la fève à la tablette, un critique gastronomique a attaqué juste en dessous... du menton. Scott Craig avance que les frères trentenaires exagèrent en prétendant avoir érigé leur empire chocolatier grâce à des techniques innovantes, des machines sur mesure et en ne travaillant qu’avec les ingrédients holistiques les plus basiques. Et, par dessus le marché, ajoute Craig, les frères Mast sont barbus. Ils portent de grosses barbes rousses et broussailleuses. Des barbes de capitaines au long cours. Des barbes de généraux de la guerre de Sécession. Des barbes de hipsters. Le titre de sa série en quatre parties? «Les Mast Brothers: ce qui se cache sous les barbes

En plus de ses déclarations chocolatières, Craig propose des preuves en photo du relooking assorti des frères Mast au moment où leur affaire de chocolat est passée à la vitesse supérieure. Sur des photos datant de 2007, ils ont un duvet couleur pêche au menton, des cravates d’écolier autour du cou et des Coronas à la main. En 2008, ils cultivent un style beau gosse de daguerréotype, regards d’acier, costumes sépias et longue barbe moutonneuse à l’appui. Michael Mast, prétend Craig, «a même teint ses cheveux et sa barbe en roux». Les frères bean-to-bar, observe un analyste, ont méticuleusement mis au point leurs personnages de «frères à la barbichette.» Ce qui leur a valu d’être vraiment détestés.

La pilosité faciale a longtemps été associée à l’idée de quelque chose de frauduleux, de faux et de louche. «La barbe, étant un demi-masque, devrait être interdite par la police» estimait en 1851 le philosophe allemand Arthur Schopenhauer. La fausse moustache n’est-elle pas, après tout, l’élément de base du magasin de farces et attrapes? Lorsque le droit d’un prisonnier à porter la barbe a été débattu à la sour suprême américaine en 2014, un gardien a mis en garde contre la possibilité que des armes se baladent sous le menton des criminels. Même après que le tribunal a confirmé le droit à porter une barbe de 1,2 centimètre pour raisons religieuses, les prisons du Texas ont refusé d’étendre ce privilège pileux aux détenus ayant déjà tenté de s’évader, opposant que les poils représentaient un danger s’ils réussissaient à sortir: un fugitif rasé de près doit trouver un déguisement pour changer d’apparence, alors qu’il suffit à un barbu de se raser. En 1840, Louis-Napoléon, neveu et héritier de Napoléon Bonaparte, parvint d’ailleurs à s’échapper d’une forteresse française en rasant sa barbe et sa moustache horizontale caractéristiques et, adoptant la démarche bravache d’un ouvrier, à franchir à pied les portes de sa prison.

Ce genre de réflexions négatives prend souvent une connotation sexuelle. En anglais, une femme qui sort avec un homme gay qui n’a pas fait son coming out pour l’aider à afficher une image hétéro est appelée une beard [barbe; NDLR]. En 1960, l’industrie du rasoir exploitait la mauvaise réputation de la barbe en prévenant les femmes que «les hommes barbus sont souvent dangereux, indépendants jusqu’à l’excès et enclins à découcher sans que leur menton n’affiche la moindre preuve compromettante.» Voyez plutôt: après avoir essuyé derrière une barbe de la honte hirsute un scandale estival lié à la nounou de ses enfants, Ben Affleck s’est récemment soumis au fil du rasoir, poussant les tabloïds à se demander si son menton rasé de près était censé symboliser un nettoyage spirituel, voire un vidage de sac auprès de sa femme, Jennifer Garner, dont il est séparé. Et lorsque Drake, à l’éternelle barbe de trois jours, s’est mis à arborer une barbe de grand garçon en 2015 au plus grand bonheur d’un contingent bruyant de fans féminines, certains haters ont mis en question le naturel de la toison du rappeur: si vous tapez «barbe de Drake» sur Google, le moteur de recherche vous suggère d’explorer des concepts tels que «fausse barbe de Drake» et «greffe de barbe de Drake». S’il s’y était livré, il rejoindrait les sujets d’un article tendance d’octobre du New York Times sur les hommes en quête d’un «look plus costaud, plus viril» et prêts à débourser des dizaines de milliers de dollars pour des greffes de poils faciaux.

La volonté d’identifier une barbe à un caractère trompeur représente l’antidote à une autre tradition culturelle: celle qui fait le lien entre les barbes et un certain type de masculinité séduisante et authentique. Cette année, Nathan Heller, du New Yorker, a inventé l’expression «achievement beard», la barbe de la réussite, en référence au débraillé cultivé pour marquer la fin d’une carrière nécessitant de se raser tous les jours pour aller travailler. (Le visage de David Letterman est en train de s’offrir un tour d’honneur en ce moment avec une barbe blanche à mi-longueur.) Et, après un siècle d’association avec la rébellion gauchiste –voir Marx, Lénine et Lennon–, les barbes sont aujourd’hui adoptées par des conservateurs qui espèrent signaler un retour vers ce qu’ils considèrent comme un ordre culturel plus «naturel». Voyez le bouc du pasteur évangélique Rick Warren; l’association barbes hirsutes et homophobie bien ancrée du clan de la série Duck Dynasty; et le président de la Chambre des représentants des États-Unis, Paul Ryan, qui impute sa barbe à un pacte passé avec son club de chasse à l’arc.

Bites du visage

«L’histoire des hommes est littéralement écrite sur leur visage», affirme l’historien Christopher Oldstone-Moore dans sa vaste œuvre d’anthropologie folliculaire Of Beards and Men [soit des barbes et des hommes; NDT], et le «langage des poils faciaux se construit sur le contraste entre le rasé et le non-rasé». Les hommes se laissent pousser la barbe, se la rasent ou philosophent sur la signification des barbes en tant que stratégie de domination sociale sur leurs rivaux masculins (et sur toutes les femmes) depuis des millénaires. Les poils faciaux des hommes sont un caractère stylistique ambigu –ils expriment à la fois un phénomène naturel et un choix personnel– et, parce que le fait de se raser est aujourd’hui devenu la norme par défaut chez les hommes blancs occidentaux qui se considèrent comme des porte-étendards, un homme qui affiche une barbe fait forcément passer un message. L’homme barbu représente «la dignité masculine dans une époque d’égalité sexuelle croissante, écrit Oldstone-Moore. On entend souvent dire qu’il s’agit d’une expression d’un moi authentique.»

Les hommes se laissent pousser la barbe, se la rasent ou philosophent sur la signification des barbes en tant que stratégie de domination sociale sur leurs rivaux masculins (et sur toutes les femmes) depuis des millénaires

L’idée ne date pas d’hier. Les premiers théoriciens de la barbichette ont établi des liens entre les poils du visage et l’essence même de la masculinité. Dans la Grèce antique, écrit Oldstone-Moore, Hippocrate et ses contemporains croyaient en l’existence d’une force de vie masculine qu’ils appelaient «chaleur vitale», une invention utilisée pour justifier les revendications de la supériorité masculine naturelle dans les domaines de la force, de la raison et de la barbe (l’histoire de la barbe peut aussi être vue comme une histoire des hommes qui avancent des arguments irrationnels pour prouver la supériorité de leurs capacités de raisonnement). Ces hommes étaient également persuadés que le sperme était stocké dans la tête, qu’il se diffusait dans le visage lorsque l’homme adoptait la position du missionnaire et qu’il s’épanouissait sous forme de barbe lorsqu’il était fertilisé par une copieuse portion de chaleur vitale.

En 1603, le philosophe italien Marco Antonio Olmo, qui avait compris d’où venait le sperme, lança l’idée d’un lien plus psychique entre le menton et l’entrejambe, en qualifiant la pilosité faciale de manifestation extériorisée des «esprits génitaux» de l’homme. (Le mouvement «Movember», qui encourage les hommes à se laisser pousser la moustache en novembre pour sensibiliser au cancer de la prostate et des testicules, en est un avatar moderne.) Des siècles plus tard, Charles Darwin, barbu et dégarni, réaffirmerait la puissance sexuelle de la barbe en affirmant que les poils faciaux des hommes sont apparus afin de servir d’ornements avantageux d’un point de vue évolutionniste, et ce, dans le but d’attirer les femmes. Les freudiens opinèrent: les barbes étaient les bites du visage.

Mais elles sont également les fenêtres de l’âme. Bien que Charlemagne ait plutôt été moustachu, il fut souvent représenté avec une barbe blanche frisée, même de son vivant. Cette licence artistique, écrit Oldstone-Moore, avait pour intention de raconter «l’histoire de son âme» plutôt que de refléter sa réalité physique. (Des siècles plus tard, l’invention du «soul patch» [petit carré de barbichette juste sous la lèvre inférieure; NDT] serait comme un clin d’œil à cette association). D’autres descriptions artistiques créatives de la pilosité faciale ont reflété les changements de l’air du temps: Jésus Christ, représenté au départ sous les traits d’un chérubin aux joues glabres dans le style d’un héros ou dieu grec antique, ne laissa pousser sa barbe emblématique que des siècles plus tard lorsque des chefs religieux appelèrent un Fils de Dieu moins soigné à la rescousse pour insister sur la primauté des rôles sexués jusque dans l’au-delà. Des membres de certaines sectes religieuses se rasaient même le visage dans l’espoir de concentrer leurs efforts sur la culture de ce qu’ils appelaient «la barbe intérieure.» Pour eux, l’homme qui se caressait la barbe en pensée accédait à son essence même.

Barbes opportunistes

La théorie de la barbe a également eu des usages politiques. Comme le souligne Oldstone-Moore, «les philosophes formèrent le premier lobby pro-barbe» et se battirent contre l’influence du clergé rasé de près et des femmes féministes en élaborant des théories qui reposaient sur leur système pileux. Les contemporains de Christophe Colomb considéraient la pilosité faciale comme primitive et non civilisée, jusqu’à ce que les marins au poil en bataille n’aperçoivent les glabres habitants du «Nouveau Monde» et là, devinez quoi, d’un seul coup, les blancs se mirent à considérer le port de la barbe comme un signe de sophistication. Le tract de 1862 Apology for the Beard [apologie de la barbe; NDT], écrit juste après la naissance du mouvement pour le droit des femmes, postulait que les poils de l’homme protégeaient sa bouche et sa gorge afin de faciliter son noble objectif: «Il est du devoir de l’homme d’enseigner avec la voix, pouvait-on y lire. Il est de celui de la femme “d’apprendre en silence”.»

La popularité de la barbe a fluctué au rythme des évolutions de la société mais, à certains moments de l’histoire, des lois ou des campagnes de harcèlement ont accéléré le mouvement. Pierre le Grand, désireux d’aligner la culture russe avec la mode de l’Europe de la Renaissance moderne, imposa une taxe aux citoyens qui refusaient de se la raser. Au début du XXe siècle, alors qu’en Europe la barbe était sur le déclin et que le menton glabre façon homme d’affaires gagnait du terrain, une chasse au trésor puérile se mit à faire fureur en Grande-Bretagne: il s’agissait de gagner des points en étant le premier à hurler «beaver!» [barbu; NDT] à chaque fois que l’on croisait un homme rétif au rasoir. Aujourd’hui, le nouveau jeu consiste à montrer du doigt et à crier: «Hipster!»

Ou «frimeur.» La controverse autour des Mast Brothers rappelle l’humiliation pileuse de 2013 des hommes de la série américaine Duck Dynasty: alors qu’ils s’attifent comme des richards ploucs et sympas de téléréalité avec bandanas camouflage et barbes à la ZZ Top, sur internet circulent de vieilles photos où ils ressemblent à des ringards rasés de près, en shorts kaki et mèches décolorées façon hérisson. Ces barbes opportunistes ennuient l’opinion parce qu’elles essaient de tirer parti d’un symbole d’authenticité masculine au moment propice –elles poussent juste quand les foodies se mettent à y réfléchir ou que les caméras commencent à tourner. Ces phénomènes brandissent le spectre de la possibilité que, sous les poils, il n’y ait pas de «barbe intérieure» fondamentale –que la différence entre hommes et femmes soit une distinction de style, pas de substance. La remise en circulation de photographies de ces hommes à des époques plus glabres joue le rôle d’un genre de débarbification numérique.

Dans une interview accordée à l’Associated Press en décembre 2015, Rick Mast a nié la résonnance symbolique de ses poils de menton. «Avant d’avoir une barbe, je n’avais pas de barbe» a-t-il sifflé. «Je sais, c’est un scandale». Bien essayé. Rick Mast est un type qui loue «l’esprit farouchement indépendant, presque emersonien» de son chocolat et suggère de le grignoter en lisant Feuilles d’herbe de Walt Whitman. (Whitman s’est positionné clairement dans «Chant de moi-même»: «Lotions et rasoirs pour dandins –pour moi taches de son et barbe hirsute.») Mast découpe méticuleusement ses emballages de chocolats «à l’épaisseur d’un papier de boucher d’autrefois» et les imprime à l’aide d’une presse ancienne remise en état. Il fait venir ses fèves de cacao de Puerto Plata, en République dominicaine, jusqu’à Red Hook, Brooklyn, sur un voilier qui ne transporte pas seulement des marchandises mais «toute l’histoire» de l’entreprise. Il prétend que son chocolat à 10 dollars «représente davantage qu’une tablette de chocolat: il incarne une nouvelle façon de préparer la nourriture à la main» ou bien «une ancienne manière, une mentalité ancienne aujourd’hui redevenue nouvelle». Lorsque Rick Mast se fait pousser la barbe, il faut que ça veuille dire quelque chose. Si une barbe n’est rien d’autre qu’une barbe, alors peut-être qu’une tablette de chocolat n’est rien de plus qu’une tablette de chocolat.

Amanda Hess
Amanda Hess (35 articles)
Journaliste
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