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Quand le titre de «meilleure bière du monde» se révèle un cadeau empoisonné

La Westvleteren 12 | Christer Edvartsen via Flickr CC License by

La Westvleteren 12 | Christer Edvartsen via Flickr CC License by

Depuis que la Westvleteren a été plébiscitée par un magazine américain en 2005, la bourgade flamande a perdu toute sa tranquillité. Et près de onze ans après, rien n'a changé.

Calme et silence. Deux mots portés disparus à Westvleteren. Dans la rue principale de cette bourgade flamande, plusieurs centaines de personnes débarquent chaque jour, le visage caché derrière une pile de cartons. Rares sont ceux à poser leur regard sur l'imposante et moderne abbaye cistercienne qui domine de ses briques rouges les quelques habitations. S'ils ont parcouru parfois plus de 300 km, ce n'est pas pour la prière, mais bien pour remplir leur coffre de bières. Après deux semaines de discrétion, la brasserie trappiste a embouteillé mi-janvier plusieurs litres de Westvleteren 12, brune corsée (10,2% d'alcool) réputée être la «meilleure bière du monde». Un or noir que s'arrachent les visiteurs, à n'importe quel prix, mais dont les moines auraient préféré garder le secret.

Dès le premier jour de distribution, les voitures ne désemplissent pas du drive-in qui longe les murs de l'abbaye de Saint-Sixte. Un laïc rempli à la chaîne les coffres des clients pendant qu'un moine reçoit les paiements. Chacun a droit à deux caisses estampillées Westvleteren, soit 48 bouteilles de 33 centilitres sans étiquette (pour 108 euros au total, consignes comprises). Pas plus, pas moins. Impossible ici d'obtenir une seule bouteille de bière sans avoir passé commande une semaine plus tôt, et c'est l'unique point de vente autorisé dans le monde, outre le café situé en face de l'abbaye. Un système radical imposé aux moines après l'apparition de la Westvleteren 12, le 15 juin 2005, en tête du classement d'un site d'amateurs de bières américains, Ratebeer.

Ruée vers la bière

Le village comme les moines ne sont pas près d'oublier l'événement. En quelques semaines, la bourgade d'à peine un millier d'âmes se retrouve envahie d'acheteurs et de journalistes, venus des cinq continents. «Tout a explosé», se souvient Mark Bode, qui s'occupe du «Claustrum», le musée de la vie monastique. «La file de voitures était telle que les parents ne pouvaient plus accéder à l'école. Il y avait chaque jour plus de deux kilomètres de bouchons.» Les moines, peu habitués à une telle affluence, n'avaient établi aucune restriction de vente au drive-in de l'abbaye. Surpris par l'assaut des touristes, ils ont tenté de se réorganiser en mettant en place un service de réservation par téléphone, avec un horaire de retrait bien précis. «La file s'est déplacée de la rue au téléphone, au point que même les lignes téléphoniques ont explosé, avec plus de 12.000 appels par heure», ajoute Mark Bode, devenu porte-parole de l'abbaye en 2005 pour aider les moines, débordés. «Et il y avait encore des gens qui trichaient, qui prenaient plusieurs voitures, voire des camions. Il a fallu réduire à deux caisses par voiture, en prenant la plaque d'immatriculation lors de la réservation.»

J'en ai vu, une fois, venir en hélicoptère. Tout ça pour de la bière, une simple bière

Mark Bode

La ruée est telle que certains n'hésitent pas à traverser l'Europe, voire l'Atlantique, uniquement pour acheter cette bière, quitte parfois à revendre une caisse de 24 à plus de 199 euros sur eBay. «J'en ai vu, une fois, venir en hélicoptère, soupire Mark Bode. Tout ça pour de la bière, une simple bière...»

À 50 mètres de l'abbaye, des murmures s'échappent du café In de Vrede (Dans la paix, en français), caché par une dizaine d'arbres de la vue et de l'ouïe des moines. Le musée sur lequel veille Mark Bode se situe à l'intérieur, vide. Les visiteurs le boudent, ou ne le remarquent pas. «Ça fait dix ans que je viens, je ne l'avais jamais vu», reconnaît Martine, à peine visible derrière ses «6-packs» de Westvleteren. Près de la porte de l'estaminet, une vingtaine de personnes font la queue pour obtenir quelques Westvleteren 8. Twan et ses amis sont venus des Pays-Bas dans la matinée pour récupérer leur élixir. «On a réussi à avoir de la Westvleteren 12, après avoir passé des centaines d'appels. Là, on se prend quelques extras, pour la route.» Ils repartiront dans la soirée.

Appel de la bière vs. appel de la prière

Et c'est bien là le problème pour les moines. «Ils veulent que Saint-Sixte soit une abbaye avec une brasserie, et pas une brasserie avec une abbaye», précise Mark Bode. Dès 1945, les frères de Westvleteren, cisterciens de stricte observance, ont décidé de ne plus commercialiser leur bière et d'en limiter la production à environ 4.850 hectolitres par an. Chiffre qu'ils se refusent catégoriquement de revoir à la hausse. «Ils sont très fiers du classement américain, assure le spécialiste des bières trappistes Jef Van Den Steen, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur le sujet. Mais cela pose beaucoup de problèmes. Les moines reçoivent beaucoup de pression pour brasser plus, ce qu'ils ne veulent pas faire. Leur but est de faire vivre et d'entretenir l'abbaye, pas de faire du commerce.»

Un peu plus de dix ans après, rien n'a changé. Ou presque. Les moines refusent toujours de répondre aux journalistes. La ruée ne s'est pas calmée. Il faut dire que les votants de Ratebeer ne se sont pas contentés d'offrir une seule fois le titre de meilleure bière du monde à la Westvleteren 12. Elle l'a encore remporté pour les années 2006, 2007, 2010, 2012 et 2013. Et à chaque nouvelle apparition en tête du classement, les articles se multiplient, le téléphone ne cesse de sonner et  l'estaminet est pris d'assaut. Au détriment des 24 moines de Saint-Sixte, venus à Westvleteren pour le recueillement et la prière, bien plus que pour produire de la bière, mais aussi des habitués, qui se sentent perdus face à cette publicité indésirée.

La relation chaleureuse du vieux café populaire d'avant a disparu. C'est la rançon du succès

Cyrille Pagniez

Vœux de silence

«Avant, quand on allait au drive-in, il n'y avait personne. On prenait autant de bières qu'on voulait. La demande était faible», se souvient Cyrille Pagniez, collectionneur renommé d'objets trappistes. Pour lui, Westvleteren, c'est du passé. «Ça fait bien longtemps que je n'y suis pas allé. La fréquentation de l'estaminet a changé et décuplé. Trop de clients, plus assez de temps pour discuter... La relation chaleureuse du vieux café populaire d'avant a disparu. C'est la rançon du succès.» Il déplore l'impact d'un classement qui pour lui est biaisé: «C'est un site américain, avec une majorité de votants attirés par les bières fortes, qui n'ont pas la culture de la bière que nous avons ici, en Flandre.» Un avis partagé par le président de l'Association internationale trappiste (AIT), frère Xavier, qui rappelle qu'à Westvleteren comme dans les onze brasseries trappistes reconnues, «simplicité et éthique au niveau de la communication sont la règle».

Les moines ne comprennent pas. Leur porte-parole non plus. Comment un simple classement a-t-il pu bouleverser autant le calme de cette cité flamande? «Ce que je ne parviens pas à expliquer, ce que les gens refusent de comprendre, c'est le point de vue des moines. Le monde n'arrive pas à s'accorder avec lui. Alors qu'eux demandent le silence et sept moments de prière par jour, le reste du monde crie: "On veut de la bière! Les moines ont besoin de la bière pour vivre, mais ils aimeraient qu'on cesse de les identifier à la bière.»

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