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Le FBI a pris le contrôle d'un site pédopornographique pour arrêter des criminels. Est-ce éthique?

Aude Lorriaux, mis à jour le 26.01.2016 à 17 h 00

L'avocat d'un des suspects interpellés estime que cette pratique est comparable à «inonder d'héroïne un quartier pour espérer ensuite hameçonner quelques utilisateurs».

A backlit laptop computer keyboard / Colin via Wikimédia License by

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Jusqu’où la police peut-elle aller pour capturer des criminels? C’est la question juridique, philosophique et éthique soulevée par des révélations du journal USA Today, qui affirme que pendant deux semaines, des agents du FBI ont pris le contrôle d’un site de pédopornographie, laissant quelques 100.000 utilisateurs du site naviguer librement dessus et télécharger des images et vidéos afin d’identifier des criminels.

C’est la troisième fois que le FBI procède à une telle prise de contrôle depuis 2012, selon USA Today. Pendant ces opérations, les enquêteurs américains infectent le site à l’aide d’un logiciel qui leur permet ensuite de remonter la piste de centaines d’utilisateurs, bien qu’il se trouve dans le «dark web», le web réputé intraçable qu’est Tor. La dernière opération en date a eu lieu du 20 février au 4 mars 2015 sur le site Playpen, devenu depuis sa création, en 2014, le plus important lieu de consultation de pédopornographie.

Enquête ou participation au crime?

James Marsh, un avocat de victimes de pédopornographie, défend dans les colonnes du journal ces pratiques, même si elles le surprennent: «Ce sont des sites sur lesquels les gens savent exactement ce qu’ils vont trouver quand ils arrivent dessus.» Près de 1.300 adresses IP de consommateurs d’images pédopornographiques ont été identifiées et une procédure a été lancée contre 137 personnes, selon USA Today.

Mais pour un avocat d’un des hommes arrêtés pour consultation de site pédopornographique, c’est un peu comme si le FBI «inondait d'héroïne un quartier pour espérer ensuite hameçonner quelques utilisateurs de second rang». «A partir d’un certain point, le travail des investigateurs devient indistinct du crime lui-même, et nous devons nous poser la question de savoir si c’est véritablement éthique», se demande Elizabeth Joh, professeure de droit à l’université de Californie, qui réclame qu'une évaluation des coûts et bénéfices de ce genre d'opération soit conduite.

Des personnes atteintes de troubles mentaux visées

Ces dernières années, la police judiciaire américaine a été sous le feu des critiques pour une autre série d’infiltrations impliquant des jeunes musulmans. Le FBI va parfois très loin pour attraper des potentiels criminels. Jusqu’à parfois…«créer» des terroristes, selon l’ONG Human Rights Watch (HRW), qui a produit un rapport sur le sujet en juillet 2014: «Dans certains cas, le FBI pourrait avoir créé des terroristes chez des individus respectueux de la loi en leur suggérant l'idée de commettre un acte terroriste.»

Selon HRW, la moitié des condamnations résultent de coups montés ou guet-apens, et l’agent infiltré aurait joué un rôle actif dans près de 30% des cas. Les quelques 15.000 informateurs souterrains en activité aux Etats-Unis peuvent aller jusqu’à fournir des armes aux suspects ou leur désigner des cibles. Ils vont aussi viser de jeunes musulmans fragiles, atteints de troubles mentaux ou facilement manipulables, pointe l’ONG.

«On dirait que le FBI a tout orchestré»

Dans un cas raconté par la journaliste Virginie Vilar sur France TV Info, le frère de Sami Osmakac, une des personnes arrêtées après avoir été piégée par un agent fédéral, raconte que le jeune homme de 27 ans souffrait de schizophrénie et a commencé à s’habiller en habits traditionnels musulmans après y avoir été incité par l’informateur. Le FBI lui a ensuite fourni des armes et a tenu la caméra de la vidéo de propagande qui a servi à son inculpation, toujours selon ce témoin. Sami Osmakac a été condamné à 40 ans de prison. «On dirait que le FBI a tout orchestré, chaque détail», soutient Trevor Aaronson, un journaliste qui a enquêté huit ans sur le sujet.


«Envoyé spécial»: «Anti-terrorisme, le FBI pousse-au-crime?»

 

Vies parallèles

Contactée par Slate.fr, Anya Degenshein, chercheuse américaine à la Northwestern University et qui étudie ce phénomène, estime que le problème est qu’il est impossible d’affirmer avec certitude que les individus ainsi hameçonnés auraient commis de tels actes s’ils n’avaient pas été en quelque sorte «aidés» par le FBI. Quelles auraient été l’attitude et la vie des nouveaux utilisateurs inscrits pendant les deux semaines où le site Playpen a été opéré par le FBI s’ils avaient trouvé porte close à la place? Comment exclure que certains de ces utilisateurs, ne tombant jamais sur le site, auraient pu à la place amorcer un changement de vie ou faire cette semaine-là une rencontre décisive? Comment prétendre qu’une personne aurait agi de telle ou telle manière dans un cas similaire puisque par définition, il nous est impossible d’explorer ces possibles, d’envisager des vies parallèles? Or, toute la démonstration du FBI est de prouver que ces personnes auraient dans tous les cas fauté.

Les cas de sites de pédopornographie infiltrés par le FBI et ceux des musulmans infiltrés par de faux djihadistes sont différents, estime néanmoins Anya Degenshein, parce que dans le premier cas, les agents du FBI sont plus «passifs». Mais il n’y a dans les deux cas, pense-t-elle, «aucune certitude que ces personnes auraient commis de tels crimes sans cette action» du FBI.

«Je ne tends pas un piège déloyal, c'est lui qui se fait prendre»

Un exemple qui illustre cette ambiguïté, cette frontière ténue entre ce qui aurait pu ou non se passer, est donné par le journal Paris Match, qui décrit le cas du jeune Adel Daoud, 19 ans, accusé d'un attentat à la voiture piégée à Chicago. L’adolescent, qui n’était pas encore majeur au moment des faits, aurait été recadré par son imam et ses parents, qui lui ont expliqué que «le djihad c’est donner de l’argent aux pauvres, rester auprès de ses parents qui ont besoin de lui [phrase qui témoigne de la polysémie attachée au mot, ndlr]». Adel Daoud aurait ensuite compris le message, selon sa mère. En résumé, soutiennent ses proches, ce sont les incitations répétées des informateurs du bureau fédéral qui l’ont poussé à commettre un attentat, alors qu’il est «incapable d’aller dans l’épicerie d’à côté pour aller faire des courses», selon sa mère.

La culpabilité des uns et l'innocence des autres est au contraire très claire pour Mubin Shaikh, un ex-agent clandestin auteur de l'ouvrage Undercover Jihadi, interrogé par l’AFP. «Je lui ai dit: il se pourrait que nous organisions en décembre un camp [d'entraînement au djihad]. Tu ne voudrais pas venir former quelques gars? Il m'a parfaitement compris, mais a répondu: "Non mon frère, je suis là pour étudier la religion". Très bien, j'en ai conclu qu'il n'était pas le genre de type qu'on recherchait, il n'a pas mordu à l'hameçon. Mais si je dis exactement la même chose à quelqu'un d'autre et qu'il répond: "Oh oui", je ne tends pas un piège déloyal, c'est lui qui se fait prendre», explique-t-il.

Dans un autre cas, un informateur aurait déclaré à des Albanais, pour les pousser à l’acte:  «Vous vivez selon le Coran, et pourtant vous ne combattez pas pour les musulmans!  [...] Arrêtez de vous interroger!»

Une nouvelle ère de surveillance du crime

«Quand de tels gars se connectent, prêchent les idées du groupe Etat islamique, tentent d'endoctriner et de recruter les gens, n'est-on pas forcé d'agir?», se défend Mubin Shaikh. Les critiques des méthodes du FBI se désolent cependant que des moyens ne soient pas au contraire investis pour ramener à la raison des êtres jugés faibles et influençables, au lieu de chercher à les piéger. «Ils pourraient par exemple contacter les familles pour les prévenir des dérives de leurs proches», pense Anya Degenshein.  

«Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de surveillance du crime», estime la chercheuse. «Si nous ne mettons pas des limites légales claires à ces infiltrations, cela peut se révéler très dangereux.» Pourrions-nous être tous manipulés de la sorte et conduits à commettre des crimes? Où commence et où s’arrête le libre-arbitre? Autant de questions philosophiques posées par ces cas.

Aude Lorriaux
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Journaliste
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