Partager cet article

Le calvaire des Américaines prénommées Isis

En Californie, le 18 decembre 2015 I REUTERS/Patrick T. Fallon

En Californie, le 18 decembre 2015 I REUTERS/Patrick T. Fallon

La flambée médiatique de l'État islamique a déclenché de nombreux amalgames.

Imaginez que votre prénom soit quotidiennement et publiquement associé aux mots «terroriste», «assassin», «ennemi» et que vous soyez amenée à lire, souvent, que vous devez être «éradiquée».

C’est ce que vivent plusieurs Américaines qui ont la malchance de se prénommer Isis. Isis est le nom d’une déesse mythique de l’Égypte antique. C’était aussi, en tout cas, jusqu’à ces trois dernières années, l’un des prénoms issus de la mythologie les plus populaires aux États-Unis depuis le milieu des années 1990, comme le montrent les données américaines.

Il figure même dans le top des 1.000 prénoms féminins depuis 2000. En 2014, 396 fillettes ont été prénommées Isis par leurs parents.

Mais Isis, c’est aussi l’acronyme et surtout la dénomination anglo-saxonne de l’organisation État islamique. Islamic State in Iraq and in Syria est la traduction quasi-littérale de «Dowlat al-Islamiyah f'al-Iraq wa Belaad al-sham», le nom que s’était donné l’EI avant d’opter en juin 2014, dans la foulée de la proclamation du califat, pour État islamique.

Harcèlement et vandalisme

Depuis la sombre expansion du groupe terroriste, et l’irruption, dans les médias, du mot «Isis», difficile de trouver nom plus négativement connoté pour les personnes, comme pour les entreprises.

Nombreux sont, en effet, les sociétés et commerces qui ont été contraints de changer de nom après avoir été victimes de critiques voire de sérieuses attaques. Juste après les attentats de novembre, la librairie Isis Goods & Gifts de Denver a été saccagée (mais la propriétaire refuse de changer sa devanture et son nom). Un groupe pharmaceutique américain spécialisé dans les traitements anti-cancéreux a, lui, choisi d’abandonner son nom car «lorsque les gens voient ou entendent notre nom, nous voulons qu'ils l'associent aux médicaments qui sauvent des vies».

Pour les femmes, porter le même nom que des terroristes est encore plus compliqué. Les plus jeunes étant évidemment les plus vulnérables aux amalgames.

En novembre 2015, une Australienne, Kim, mère de la petite Isis, avait appelé sur Facebook, les Anglo-saxons à préferer l’appellation «Daesh». Elle avait alors accompagné son message d’une photo de sa fille pour montrer qu’Isis pouvait «être beau». Son post avait été signalé et supprimé sur la plateforme. De nombreux internautes avaient néanmoins eu le temps de lui témoigner une absence totale de compassion, voire une franche hostilité.

(Je n'ai pas liké ou partagé ce poste parce que je ne crois pas en Dieu ou en n'importe quelle déesse égyptienne, ça c'est certain. C'est un choix absolument ridicule d'avoir affublé votre fille d'un tel prénom, maintenant vous comme elle doivent en assumer les conséquences. À l'école, les enfants peuvent être très méchants, notamment au lycée. J'en suis vraiment désolée pour elle).

(Ce n'est pas notre problème que vous ayez choisi ce prénom pour votre fille... Dommage pour elle cependant!)

C’est la même animosité qu’a dû affronter chaque jour Isis Brown, une adolescente de 14 ans. Ses camarades de son école de Tulsa, dans l’Oklahoma, l’ont harcelée durant de longs mois au son de «tu es une terroriste». La jeune fille a également vu son activité de DJ sous le nom de DJ Isis souffrir du même amalgame. Les insultes et les menaces se sont poursuivies en dehors des heures de classes sur des pages Facebook où elle était accusée par les élèves de faire partir de l’organisation terroriste et de «tuer des Américains».

Dans une vidéo postée le 8 janvier 2015, Isis explique tout ce par quoi elle est passée, et appelle les jeunes filles qui portent le même prénom à «le chérir» et à en être fières. Elle a d’ailleurs expliqué au Washington Post que cette vidéo a conduit ses camarades d’école à lui présenter leurs excuses pour le harcèlement dont elle a été victime.

Isil, Daech, État islamique?

Refuser de plier et conserver son prénom à tout prix, c’est ce que revendique Isis Martinez. En 2014, cette femme avait elle aussi publié une vidéo dans laquelle elle racontait les réactions à son prénom. Elle confiait refuser vouloir en changer et appelait «les milliers de femmes qui partagent ce magnifique prénom» à faire de même.

Elle avait alors mis en ligne une pétition qui appelle les médias américains à cesser d’utiliser l’acronyme Isis et à lui préferer «Isil» («Islamic State of Iraq and the Levant»).

Mais au-delà de ces affaires de harcèlement dont les Isis sont victimes se pose la question de la sémantique qui entoure le groupe terroriste. En septembre 2014, Laurent Fabius déclarait que «le groupe terroriste dont il s'agit n'est pas un État» et estimait que c’était «lui faire un cadeau que de l'appeler État». Tout comme l’AFP dont la directrice de l'information, Michèle Léridon, expliquait que l’agence n’utilisait pas le nom «État islamique» parce que «les valeurs dont se réclame cette organisation ne sont en rien islamiques».

Ainsi, en France, politiques et médias préfèrent largement le nom de Daech, l’acronyme en arabe de «Dowlat al-Islamiyah f'al-Iraq wa Belaad al-sham», dont le journaliste Wassim Nasr rappelle les connatations péjoratives et le fait que son utilisation fait enrager le groupe terroriste.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte