Le yoga, c’est chaud

Photographe: Rudy Waks pour Stylist. Stylisme: Céline Marioni assistée d’Audrey Louis-Amédée. Mannequin: Aria Crescendo @Sport models. Maquillage: Mademoiselle Mu. Coiffure: Brigitte Meirinho.

Photographe: Rudy Waks pour Stylist. Stylisme: Céline Marioni assistée d’Audrey Louis-Amédée. Mannequin: Aria Crescendo @Sport models. Maquillage: Mademoiselle Mu. Coiffure: Brigitte Meirinho.

Mais pourquoi tout le monde veut faire du yoga un truc de cul?

«Ouvrons notre cœur à ce qui peut arriver», «Allumer sa petite flamme intérieure», «Vulnérable et forte»… En plus d’avoir l’air de sortir d’un bouquin de Paulo Coelho, ces petits mantras, issus de l’Instragram de Stretchylicious, ont la particularité d’illustrer des photos vachement plus sexy que L’Alchimiste. Parfois nue, parfois en talons aiguilles, mais la plupart du temps en string et microsoutien-gorge, cette aspirante prof de yoga poste régulièrement à ses 15.000 abonnés ses postures les plus spectaculaires. Namasté, mais à l’arrivée, ça ressemble quand même un peu à un calendrier de routier (certes qui mangerait du kale). 

Attention, on n’a rien contre la nudité (surtout pas) ni l’érotisme (encore moins) mais on s’étonne quand même un peu de sa collision avec le yoga et sa spiritualité millénaire. Pourtant, sur Instagram, en pleine vague des postures selfies, les yogis sont de plus en plus nombreux(ses) à poster leurs asanas en mode Anaconda (la chanson de Nicki Minaj, pas le petit surnom de Thierry Henry). Des poses ultra-sensuelles, qui privilégient les écrasements faciaux, la flexibilité quasi inhumaine et les angles sur les fesses en liberté. Vous imaginiez encore que faire du yoga, c’était s’habiller en orange pour manger des graines dans des bols tibétains? Ohm que non. Aujourd’hui, le yoga vous promet d’atteindre vraiment le nirvana.

#YOGAPORN

Une leçon de yoga dans un jardin bucolique. Une jeune femme blonde s’étire, sous le regard et les mains attentives de son coach personnel. Elle entame une posture classique du yoga, le downward facing dog ou chien tête en bas: une pyramide, les mains et les pieds au sol, le bassin levé. Une profonde inspiration, et la jeune yogi se voit arracher son yoga pants afin de recevoir les précieux fluides corporels de son maître (et de passer à des postures plus proches du Kamasutra que de la première série d’ashtanga). Cette vidéo, «Sexy Yoga with Mia Malkova» –une actrice porno réputée pour sa grande souplesse– a été vue plus de 10,6 millions de fois sur Pornhub. Et des cours de yoga qui dérapent, il y en a de plus en plus sur les tubes. Rien que sur Pornhub, on pouvait trouver 1.045 vidéos hashtaguées yoga (dont ses déclinaisons telles que yogapants, naughtyyogainstructor ou yogaorgy) en 2015, selon Alex Klein, l’attaché de presse de la plateforme. 

Et s’il n’y a pas de profil type du fétichiste du yoga, ce sont surtout les millenials qui veulent renforcer leurs bandhas (ils sont deux fois plus nombreux que leurs aînés à chercher ces vidéos). «Cela reste une niche mais on sent un frémissement pour ces vidéos, constate Gerome Lorenzo, journaliste à Hot Video. Le porno a toujours été réceptif à ce qui se passe dans la société. Avant, il y avait un attrait pour le fitness. Dans les années 1970, c’était les joueuses de tennis. Aujourd’hui, c’est le yoga.» Avec 2,5 millions d’adeptes rien qu’en France, le yoga fait aujourd’hui partie du paysage, «ce qui permet un effet de réel immédiat, explique Stephen des Aulnois, du magazine en ligne dédié à la culture pornographique Le Tag Parfait. Un tapis, un legging et on sait où on est. C’est bien plus excitant qu’un scénario avec une soucoupe volante ou une planète inconnue».

Éloge du yoga pants

Et on voit bien dans ces vidéos (oui, on a dû faire un long travail de recherche) que finalement le yoga n’est qu’un prétexte: on ne dit rien mais elles sont quand même un peu limites niveau salutations au Soleil. 

«L’intérêt de ces vidéos de yoga, confirme Gerome Lorenzo, c’est surtout la tenue: le yoga pants. Le déchirer, c’est comme déchirer symboliquement l’hymen d’une vierge. D’ailleurs, ce sont surtout de très jeunes femmes que l’on voit dans ces vidéos. Par ailleurs, c’est un vêtement qui permet de voir les contours du corps sans le voir nu. Il existe même des séquences où les filles portent juste un yoga pants et ne font rien à part se pisser dessus.»  

Rien que sur Instagram –hormis Jen Selter, son «plus beau cul du monde» moulé dans un pantalon de yoga et ses 8,2  millions d’abonnés–, on trouve 1 million de posts hashtagués yogapants. Et le compte de Yogapantchiks (où les filles ne font même plus semblant de faire du yoga, ni parfois de porter un legging) compte près de 600.000 abonnés.

La faute aux Beatles

Du downward facing dog au doggy style? Dans son clip «Yoga» sorti en avril, Janelle Monáe, entourée de danseuses en yoga pants et en talons hauts, n’hésite pas à demander à son partenaire Jidenna: «Baby bend over, let me see you do that yoga» («Bébé, penche-toi en avant, laisse-moi te regarder faire ce yoga»). Bien réceptif grâce à ses chakras super-ouverts, Jidenna répond: «So when she downward dog I jump up on her» («Quand elle a fait le chien tête en bas, je lui ai sauté dessus»). 


Pratiquer le yoga nous rendrait donc hautement désirable. En 2014, une vaste enquête de Ok Cupid, le Meetic US, a recensé les termes qui rendaient un profil attractif. Le yoga arrive en deuxième position chez les hommes (après le surf), en troisième chez les femmes (après New York et Londres). Certes, cela peut présager d’une relation plus détendue, mais pas que. «L’idée selon laquelle le yoga est une émancipation sexuelle, qu’il permet de rechercher le plaisir et d’augmenter les prouesses sexuelles est certainement un développement moderne», explique Andrea Rene Jain du Department of Religious Studies de l’université d’Indiana (1). Une dimension aphrodisiaque du yoga, qui a tout pénétré, des magazines santé aux salons de massage.

La faute à qui? Notamment aux Beatles qui, en pleine période hippie et révolution sexuelle, reviennent d’Inde avec, dans leurs bagages, une version aussi parcellaire que séduisante du yoga et du tantrisme. «Dans les années 1970, plusieurs gourous ont profité de la contre-culture pour introduire et populariser des types de yoga qui transgressaient les normes, notamment celles qui concernaient le sexe et le genre», poursuit Andrea Rene Jain. 

Tantra et méditation

Un malentendu renforcé au début des années 1980, quand Osho, un mystique contemporain parti d’Inde arrive aux États-Unis pour fonder son mouvement. Là, il y acquiert le surnom de Sex Guru (même après plusieurs scandales sexuels), inspire le mouvement New Age et démocratise le tantra: «Quand on a ramené ça en Occident, on n’en a gardé que l’idée d’un super-orgasme alors que la partie sexuelle ne représente qu’un dixième de la philosophie tantrique, regrette Heberson Oliveira, prof dans plusieurs centres parisiens et créateur de l’appli Sex & Yoga. Le but du tantra, c’est surtout ne pas violenter son corps, ni exercer de violence. Et d’arriver à la méditation.»

Mais réussir à rester des heures à faire le vide sur son troisième œil, ce n’est pas ça qui fait tourner un centre de yoga ni un compte Instagram. La promesse érotique plus bankable s’est, elle, infusée partout et même dans les cours de yoga. C’est ce que décrit Summer Chastant dans sa web série «Namaste, Bitches», en cours de diffusion. Dans l’épisode 3, Sacred Space, cette ex-prof de yoga qui y joue son propre rôle s’agace après avoir été pressurisée par sa boss pour bien fidéliser la clientèle: «Je ne vais pas agresser sexuellement mes élèves pour qu’ils reviennent comme si j’étais une putain de strip-teaseuse!» «Je voulais raconter l’atmosphère très physique et parfois sexuellement chargée d’un cours, nous débriefe Summer Chastant. Travailler comme prof de yoga, cela signifie travailler avec beaucoup d’élèves différents et constamment toucher les gens.»

Dessine-moi un serpent

N’empêche que tous ceux qui font du yoga le savent: une pratique régulière améliore, quand elle ne la transforme pas, la vie sexuelle. D’une part grâce à des techniques de respiration, de contractions autour du périnée mais aussi par la stimulation de la Kundalini. 

«Cette énergie vitale est représentée par un serpent lové dans le bas de la colonne vertébrale, au niveau du sacrum, détaille Heberson Oliveira. Et cette énergie est d’ordre sexuel. C’est très semblable à la libido. Mais comme cette dernière, même si elle est de nature sexuelle, elle n’est pas forcément à dépenser par le sexe. Elle peut aussi servir à aller mieux, à désirer plus, à écrire, à être plus en forme…» 

Étonnamment, Stretchylicious (Lindell Nyuttens dans la vie civile et aspirante prof de yoga) nous explique que ses posts très kama yoga sur Instagram ne disent pas autre chose: «Les postures se font avec le corps, ce même corps qui véhicule l’érotisme ou la sensualité, mais elles ne sont qu’un outil pour arriver à une paix intérieure.» Sauf que la paix intérieure est parfois difficile à atteindre à la vue de ces corps parfaits en équilibre (en vrai, ça fait mal à la rétine). Une inquiétude soulevée notamment par Andrea Manitsas, prof de yoga basée en Californie, qui s’émouvait en novembre 2015 sur le blog des Yoganonymous –ils sont légion– que ces images puissent créer de nouveaux complexes. 

«Je me fiche que les personnes qui ont un corps “parfait” partagent beaucoup trop d’images d’eux et de leurs asanas. Je fais ma part en ne les suivant pas sur Instagram, nous explique-t-elle deux mois plus tard. Mon problème est que nous sommes coincés dans la poursuite du corps parfait, qui doit être aujourd’hui absurdement flexible et fort comme si c’était la combinaison magique pour une plus grande spiritualité. C’est vraiment du bullshit. Le potentiel du mental, ça, c’est putain de révolutionnaire!» 

Et en plus, on n’a pas fait plus puissant pour doper sa vie sexuelle. 

1 — Selling Yoga: From Counterculture to Pop Culture, Oxford University Press Retourner à l'article

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