Le destin hors norme de Stéphanie St-Clair, baronne du crime new-yorkais

Illustration de Sylvie Serprix pour Stylist France

Illustration de Sylvie Serprix pour Stylist France

La vie est une drôle de loterie... Baronne des paris illégaux et muse de l’intelligentsia afro-américaine, Stéphanie St-Clair a traversé le New York du XXe siècle en mettant le syndicat du crime à genoux et Harlem à ses pieds.

Un soir de décembre 1929. Une liane d’ébène quitte le Fulton Theatre, célèbre club de jazz de Broadway. Manteau de fourrure, fume-cigarette en or à la bouche, elle rejoint son chauffeur qui l’attend au volant d’une Ford T pour regagner son appartement dans le quartier huppé de Sugar Hill, à Harlem. Avant de se faire cueillir par le NYPD. Elle est arrêtée pour corruption de policiers et de magistrats. Son nom: Stéphanie St-Clair. Signe particulier: elle a monté son propre gang de malfrats et a bâti sa renommée en détournant des sommes importantes avec la loterie clandestine.

Si son procès et son transfert à la prison de Welfare Island pour y purger une peine de huit mois ont rempli les rubriques faits divers de la presse –le New York Times en tête–, l’histoire semble avoir préféré oublier son destin hors norme. ll ne reste d’elle qu’une tombe à Manhattan et Novella Nelson, jouant brièvement son rôle dans le film Cotton Club, de Francis Ford Coppola. L’écrivain Raphaël Confiant vient de réparer cette injustice en lui consacrant son dernier roman, Madame St-Clair. Celle que la mafia blanche appelait «Queenie» et les noirs des ghettos «Madame St-Clair» a réussi à transformer le New York des années 1930-40 en Verdun de la racaille. Mais comment cette immigrée martiniquaise s’est-elle imposée dans les milieux interlopes tout en devenant un symbole de l’éveil culturel des noirs américains?

Rêve américain

L’histoire des escrocs ambitieux s’écrit souvent sur une page vierge: partir de rien, réussir à tout prix. Celle de Stéphanie St-Clair était prédestinée à un futur sans gloire. Née Sainte Claire en 1886 dans une case d’un quartier pas très rupin de Fort-de-France, de père inconnu, orpheline de mère très jeune, elle quitte l’école à 12 ans pour un emploi de petite bonne soumise aux assauts charnels du fils de la maison.

Le roman balzacien est en marche. En 1900, à la Martinique, l’aristocratie blanche créole et la bourgeoisie mulâtre ne donnent aucune chance aux noirs et aux gens nés du mauvais côté de la rue. Stéphanie décide très vite que sa vie ne ressemblera pas à celle de ses compatriotes, peu importe le sacrifice. En 1912, elle fuit l’existence misérable de son île pour New York. Elle anglicise son nom en St-Clair et entame à 26 ans sa quête de gloire à Five Points, l’un des bidonvilles les plus sordides de New York.

Celle que la mafia blanche appelait «Queenie» et les noirs des ghettos «Madame St-Clair» a réussi à transformer le New York des années 1930-40 en Verdun de la racaille

«Stéphanie arrive avec le triple handicap d’être à la fois femme, noire et française, souligne Raphaël Confiant. Les femmes n’avaient pas le droit de vote, les noirs subissaient les exactions du Ku Klux Klan [alors en pleine renaissance; NDLR] et les Français étaient une espèce rare. Si le terme “improbable” a un sens, c’est bien dans son cas.» À l’époque, le sud de la ville peuplé majoritairement d’Irlandais est le théâtre d’affrontements entre clans mafieux. La gouaille et le fort caractère de Stéphanie lui valent d’être embauchée dans une organisation spécialisée dans le racket: les quarante voleurs. Pour eux, elle repère et signale les bars et les bordels qui génèrent le plus d’argent.

Sur le tas, elle apprend à baragouiner le gaélique (patois irlandais) et l’anglais. Son incapacité à prononcer correctement le mot «the» l’empêche d’être prise pour une noire américaine. Elle compense en jouant du pistolet et en ne craignant pas d’être cruelle quand il s’agit de défendre son indépendance. Comme ce jour où, en pleine rue, elle émascule avec un rasoir le chef des quarante voleurs après qu’il lui a mis une gifle. «Elle avait un culot monstre», rappelle Raphaël Confiant.

Véritable bourreau des cœurs, sa galerie d’amants compte son premier garde du corps, Duke, qui trempe dans des affaires de prostitution. Stéphanie ferme les yeux sur ses activités à une condition: elle veut de l’aventure. Duke la fait rêver jusqu’au jour où il l’oblige à accomplir quelques passes. Elle l’expédie à l’hôpital l’œil droit ensanglanté par une fourchette et part se cacher pendant quelques mois à La Nouvelle-Orléans. Dans la précipitation, Stéphanie monte par erreur dans un bus pour le Minnesota et se fait agresser sexuellement par la horde du Ku Klux Klan. Malgré le supplice du Klan, elle n’a qu’une idée en tête: ne pas redevenir une petite bonne de Fort-de-France. Même si la reconnaissance doit passer par les alternatives criminelles.

Guerre des gangs

Elle s’installe finalement en 1915 au nord de Harlem. Pour éviter les rivalités avec la mafia juive et italienne qui tient les night-clubs réservés aux blancs, la mafia noire se limite aux jeux illégaux. Stéphanie St-Clair trouve sa poule aux œufs d’or: la loterie clandestine. Elle érige, en patronne toute-puissante, une pyramide très structurée.

Rapidement, une quarantaine de banquiers et une centaine de preneurs de paris travaillent sous ses ordres. Dès 1921, son chiffre d’affaires annuel s’élève à plus de 200.000 dollars. Stéphanie parade dans Harlem, entourée d’une armada de molosses patibulaires. La justice l’accuse toutes les deux semaines d’agression à main armée? Chaque fois, son avocat (et tendre ami) Elridge McMurphy réussit à lui éviter le pénitencier. D’autant que, magistrats, juges ou policiers, la reine de la loterie graisse les bonnes pattes. Ceux qui s’opposent à elle se font éliminer par Ellsworth Johnson, son homme de confiance et amant qu’elle a dressé pour tuer sur ordre. Dans la frénésie généralisée des années folles, la Martiniquaise s’achète un appartement dans un immeuble de la très chic Edgecombe Avenue, à Sugar Hill, berceau de l’élite noire de la Harlem Renaissance.

Ses voisins de palier ont pour nom W. E. B. Du Bois, militant panafricain, et le jeune poète Countee Cullen. Stéphanie devient, sans le vouloir, un repère de l’émancipation noire, à une époque où le concept n’est accessible qu’à la bourgeoisie cultivée. «Même si son combat est avant tout individuel, sans vision morale, ni perspective collective, et si sa trajectoire se distingue totalement de celle des mouvements pour les droits civiques, elle est devenue de son vivant une représentante des noirs de Harlem», observe Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France.

Mais Stéphanie St-Clair a des ennemis. Dutch Schultz, bandit de la Yiddish Connection, et Lucky Luciano, alter ego d’Al Capone, cherchent à prendre le contrôle de la loterie alors que la contrebande d’alcool perd du terrain depuis la fin de la Prohibition. Pas question pour Stéphanie de céder son territoire à un caïd blanc. Schultz s’emploie à la briser à coups de menaces de mort à la mitraillette. Elle le dénonce à la police, qui saisit deux millions de dollars et arrête une partie de son staff. Bravache, elle moque ses talents de mafieux dans la presse: «Je n’ai peur de personne.»

Même si son combat est avant tout individuel, sans vision morale, ni perspective collective, elle est devenue de son vivant une représentante des noirs de Harlem

Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France

Mais la spirale de la violence isole de plus en plus Stéphanie, qui voit ses hommes tomber. Elle se résigne alors à conclure une trêve avec le «baron de la bière du Bronx» et à payer une taxe aux Italiens. Stéphanie perd la bataille, mais gagne, à 40 ans, le respect des habitants de Harlem, qui la surnomment dès lors «Madame St-Clair». Ultime vengeance: quand Schultz agonise sur son lit d’hôpital après avoir reçu deux balles sur les ordres de Luciano, Stéphanie lui envoie un télégramme lapidaire qui fait les gros titres à travers le pays: «On récolte ce que l’on a semé.»

Carnet à charge

C’est après le pugilat avec la mafia blanche que Stéphanie St-Clair exprimera son engagement personnel. Quand elle reprend l’air libre à l’été 1930 après avoir été envoyée en prison huit mois plus tôt pour des accusations montées de toutes pièces, Madame Queen veut dénoncer les magouilles de la police new-yorkaise avec les gangs.

Le rédacteur en chef du New York Amsterdam News, journal noir le plus respecté des États-Unis, lui offre une tribune hebdomadaire. Stéphanie y peste contre la NYPD qui la harcèle et qui accepte de généreux dessous-de-table de la quasi-totalité des groupes mafieux. Sa botte secrète? Un carnet où elle consigne scrupuleusement chaque pot-de-vin versé, accolé au nom de chaque récipiendaire.

Une quinzaine d’officiers sont démis de leurs fonctions. Racisme, ségrégation, pauvreté: dans sa chronique, Stéphanie développe aussi un discours précurseur de celui des droits civiques, qui n’apparaîtra qu’au milieu du XXe siècle. «Il y a deux manières d’influer sur son temps, observe François Durpaire, historien des États-Unis. Celle qui passe par la démonstration et l’engagement –c’est Martin Luther King ou Malcolm X– et celle de l’exemplarité d’une vie: c’est Stéphanie St-Clair.» Sa personnalité libre lui permet de jongler avec les différentes facettes de son identité, notamment quand il lui arrive de nier d’être née à la Martinique et d’affirmer qu’elle est une Française à part entière. Car si elle est perçue par les Harlémites comme une sœur de couleur, elle n’en demeure pas moins étrangère, linguistiquement et culturellement parlant.

Vers la fin de sa vie, recluse avec ses trésors, sans enfants, dans une maison de retraite à New York, Stéphanie meurt à 83 ans dans l’indifférence quasi générale. Pourtant, à l’heure où l’Amérique connaît une avalanche de polémiques entourant l’appropriation culturelle et se demande jusqu’où celle-ci peut-elle être acceptée, le parcours de Stéphanie St-Clair redéfinit l’identité noire américaine. Comme le constate François Durpaire, «Stéphanie St-Clair, par sa capacité d’enracinerrance, ce mélange d’inscription dans ses origines et de fuite vers l’ailleurs [l’expression vient de l’écrivain haïtien Jean-Claude Charles; NDLR], a jeté un pont vers notre siècle.»

 

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