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Voici les treize mutations qui sont en train de révolutionner la radio

Radio Free Strawberry, par Alan Levine,  via Flickr, License CC

Radio Free Strawberry, par Alan Levine, via Flickr, License CC

Alors que les podcasts et les web-radios connaissent un succès croissant, la radio est-elle à la veille de sa grande mutation?

Les locaux d’une radio? Le siège social d’une chaîne ou d’un groupe? Me voici juste dans les locaux d’une seule émission! En visitant dans le quartier de Chelsea, à New York, les studios de Democracy Now!, un important talk show politique américain, je me retrouve non pas dans les locaux d’un grand groupe radiophonique, mais dans ceux d’une société qui ne fait qu’une seule émission. Amy Goodman la produit et l'anime depuis vingt ans.

Et pourtant, le modèle économique, le mode de production et de diffusion de l’émission apparaissent comme un bon résumé du futur de la radio: syndication, podcast, production indépendante, social radio, radio augmentée et personnalisée, viralité... Democracy Now! est diffusé chaque matin depuis New York en direct et en streaming, mais l’émission existe aussi sur de multiples plateformes et différents médias, en podcast, sur Facebook, Vine, Instagram, Périscope etc. C’est l'incarnation de la toute nouvelle économie de la radio qui se dessine.

Sommaire

  1. Le smartphone
  2. Le développement de la syndication
  3. Serial Podcast
  4. Les podcast'app
  5. Le companion content ou la radio augmentée
  6. Les transports et le sport
  7. Les Web radios, Indie radios et autres radios éphémères
  8. Spotify, Deezer, Pandora, Soundcloud et YouTube
  9. L'algorithme et la prescription
  10. La viralité, le buzz et autres Bouche à oreille
  11. Social audio
  12. Les publicités «natives»
  13. La post-radio

 

1.Le smartphone

Le smartphone est le transistor d’aujourd’hui. Par rapport à la radio ancienne manière, il apporte deux éléments essentiels qui sont à l’origine d’une mutation fondamentale: on a toujours son téléphone avec soi; il est toujours connecté.

Il y a plus. Le smartphone est également en train de devenir l’appareil privilégié pour accéder à Internet. Aux États-Unis désormais, selon des données récentes publiées par le New York Times 70% des Américains accèdent à Internet via un smart phone (ou une tablette). L’accès à Internet se fait aussi principalement par l’intermédiaire d’une application. 

Du même coup, le smartphone est donc en train de devenir le «device» privilégié pour la radio, pour lesquelles les apps se multiplient. Et il permet à la fois une écoute des émissions en direct (streaming) et une réécoute en replay à la demande (podcast).

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2.Le développement de la syndication

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser entendre, National Public Radio, ou NPR, n’est ni une radio publique, ni véritablement une radio nationale. C’est un important network créé en 1970 aux États-Unis et qui est en fait une association à but non lucratif reliée à un réseau d’un millier de stations affiliées mais indépendantes.

La relation entre ces stations est organisée selon le principe de la «syndication». Chaque station affiliée de NPR paye à la fois une cotisation annuelle pour faire partie du réseau national et des «Programming Fees» (en fonction des programmes diffusées). Le budget de NPR National dépend largement de cette syndication: 37% de celui-ci provient de ces «fees» et 2% de la cotisation annuelle. Des émissions phares de NPR, comme Morning Edition, All Things Considered, Talk of the Nation (désormais Here and Now) et le célèbre Fresh Air de Terry Gross sont diffusées par plusieurs d’entre elles.

Le succès de NPR aux États-Unis repose donc sur trois éléments bien distincts: une marque nationale et une entreprise à but non lucratif, comme tête de réseau national; un millier de stations indépendantes réparties sur tout le territoire américain; une banque de programmes enfin auxquelles les stations locales se fournissent selon le système de la «syndication».

Ce modèle pourrait se développer plus largement, et plus globalement, à l’avenir. Comme il est de plus en plus facile, et de moins en moins cher, de produire un programme de radio, il est possible d’imaginer que les producteurs indépendants se multiplieront. Des web radios pourront «syndiquer» ces programmes afin d’accroître leur audience. Les podcasts, qui peuvent être produits par des start-ups indépendantes, peuvent, eux-aussi, être syndiqués, comme c’est le cas de Democracy Now! ou de Serial, une géniale enquête en 12 épisodes de podcasts qui a changé la radio...

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3.Serial Podcast

Longtemps, on a cru que la radio ne pourrait plus innover: tous les formats, toutes les formes, avaient déjà été inventés.

C’était sans compter avec la révolution numérique. Et Serial.

Dans l’histoire de la radio à l’âge numérique, il y aura un avant et un après Serial. Le podcast imaginé par Sarah Koenig, a connu un succès mondial et a redéfini le rôle du podcast. Serial a atteint une audience mainstream en proposant d’élucider un crime commis en 1999 au lycée Woodlawn de Baltimore: en douze épisodes, Sarah Koenig reconstitue l’histoire, met à jour les erreurs de l’enquête, les fautes de la police, les contradictions des témoins, s’entretient avec le présumé coupable (en prison) et tente de découvrir s'il est ou non innocent (pas de spoiler ici).

Produit de manière indépendante de toute station, Serial est un contenu natif pour le web et le podcast et n’a jamais eu l’ambition d’une distribution hertzienne traditionnelle.(La Saison II, moins enthousiasmante, est en cours de diffusion).

 

Le succès inattendu de Serial correspond tout à la fois à une mutation des contenus et du média lui-même: on a en effet oublié que deux semaines seulement avant le lancement de Serial, Apple a effectué une mise à jour de son système iOS8 et dont l’une des nouveautés était l’installation par défaut de son application «Podcast» sur tous les iPhones, iPods et iPads. Comme l’iPod en son temps, le podcast est à la fois une révolution de contenu et de device.

Et il a le vent en poupe: aux États-Unis, l’écoute en direct de la radio plafonne alors que l’écoute à la demande grossit (selon une étude sur 239 radios effectuée par NPR Digital Services).

Des podcasts sont devenus de véritables blockbusters: c’est le cas, par exemple, du podcast de l’ancien conseiller d’Obama, David Axelrod, «The Axe Files», véritable reconversion dans le journalisme politique radio; ou encore celui du comique américain Marc Maron, qui reçoit dans son garage ses invités: souvent ses copains, mais aussi parfois Barack Obama.

Et les podcasts de niche se multiplient: dans le domaine du sport (Men in Blazers); des podcasts pour s'endormir (Sleep with me), LGBT (Gaydio), ciblés sur un seul artiste (sur Benjamen Walker au travail, ou ce podcast au titre génial: Denzel washington is the greatest actor of all time period)

Le succès des podcasts est tel que des médias non radiophoniques l’adoptent: c’est le cas du New York Times, de Buzzfeed, Vice, Vox ou encore de notre grand-frère Slate.com qui produit plusieurs émissions avec succès depuis des années, et a même lancé en 2015 une plateforme dédiée, nommée Panoply, qui rassemble une centaine d'émissions

Toutefois, le podcast se heurte à un problème majeur, qui n’est pas sans rappeler celui des fils RSS ou du Google Reader: l’abondance. Lorsque vous vous abonnez à plusieurs podcasts, ceux-ci s’accumulent chaque jour dans votre compte iTunes ou votre apps «Podcast» sur smart-phone, au risque de l’encombrement sinon de la saturation. Et vous n’avez plus guère le temps de les écouter.

On peut donc penser que l’avenir du podcast réside moins dans l’abonnement que dans l’accès en streaming, à toute heure et en mobilité. Ce phénomène devrait s’intensifier au fur et à mesure de la généralisation des smartphones, de la 3G et de la 4G. Le succès actuel d’une application comme TuneIn, qui est essentiellement une app de streaming, et offre un accès gratuit à 100.000 radios, peut en être une bonne préfiguration: elle a désormais plus de 50 millions d’utilisateurs chaque mois. «Le podcast par abonnement est une technologie de transition, le streaming va le remplacer», m’a expliqué, au Québec, Patrick Beauduin, ancien directeur général de Radio Canada.

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4.Les podcasts'app

Le futur des podcasts réside aussi dans l’application qui permet d’y accéder. L’Apple Store domine largement ce segment de marché grâce à son application «Podcast» qui est désormais installée par défaut sur tous les iPhones. 

De son côté, Google Play prévoit de lancer son application «Podcast» au printemps 2016 ce qui facilitera l’écoute pour plus d’un milliard d’utilisateurs d’Android. Enfin, Amazon a racheté la société Audible spécialisée dans les contenus sonores et devrait proposer un service de podcasts innovants, mais réservés aux abonnés de son service Prime. Le géant de Seattle va aussi produire ses propres podcasts originaux, comme il le fait déjà dans le domaine des séries télévisées avec Betas, Alpha House ou le génial Transparent

Pour autant, l’expérimentation d’Audible-Amazon, qui me semble vouloir transformer le marché des podcasts, presque toujours gratuit, en un modèle économique, de type Netflix, pourrait se heurter au rejet des auditeurs. Car, même dans le secteur très en vogue des «marketing and business podcasts» (tels Social Pros, The Beancast, Marketing Over Coffee ou This Old Marketing), la gratuité reste la règle.

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5.Le «companion content» ou la radio augmentée

Des programmes comme Democracy Now! ou Serial disposent déjà de nombreux prolongements sur les réseaux sociaux. Lorsque j’ai suivi l’équipe d’Amy Goodman, j’ai constaté qu’elle comprenait plusieurs collaborateurs chargés d’alimenter le site et les réseaux sociaux de l’émission avec des contenus compagnons augmentés: photos, vidéos, interviews complémentaires, articles, documents etc. Au moment même où l'animatrice réalisait l’entretien principal de son émission radio, d’autres formats étaient produits, postés ensuite sur Instagram, Twitter @democracynow, Facebook, Vine (vidéos courtes de 6 secondes) ou Periscope (vidéo live en streaming).

C’est une véritable radio augmentée, filmée et instagrammée qui se dessine

De même, avec la saison II de Serial, qui raconte l'histoire de Bowe Bergdahl, un soldat américain otage des talibans au cours de la guerre d'Afghanistan: l’équipe qui l’a produite est en train d’innover sur les réseaux sociaux. Le podcast diffusé n’est qu’une partie de l’histoire: des interviews complémentaires, des clips partageables, des photos et GIFs, une carte interactive, des vidéos, sont disponibles sur différents réseaux sociaux. 

On peut donc très bien imaginer que les radios du futur diffuseront d’une part l’interview montée et forcément condensée, en la réservant au hertzien et au site web principal, et d’autre part le reste des entretiens sur les réseaux sociaux, accompagnés de contenus «compagnons», d’infographies et d’extraits de films, concerts et pièces de théâtre discutés. C’est une véritable radio augmentée, filmée et instagrammée qui se dessine, dont l’émission ne sera plus qu’une partie, sinon –craignent ses détracteurs– un produit d’appel.

Des exemples similaires existent partout dans le monde. Au Japon, les radios Nikkei multiplient leur présence sur Line et Avex, des applications de messageries et de streaming asiatiques. En Chine, les Weibos, Renren et YouKu, les équivalents de Twitter, Facebook et YouTube, accueillent de nombreux programmes radio. En Russie, VKontakte (un équivalent de Facebook) joue un rôle similaire.

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6.Les transports et le sport

Les constructeurs automobiles ont adapté les tableaux de bords des voitures aux radios, aux smart phones, iPods et tablettes. La voiture connectée devrait permettre d’aller plus loin en proposant, prochainement, des podcasts à la demande. Car il y a deux moments particuliers sur lesquels la radio «parlée» conserve son monopole par rapport aux autres médias: le matin, au réveil, au moment de la douche et du petit déjeuner; et durant le «drive time», le moment où l’on est en voiture et où l’on conduit. Parce qu’il est possible de faire autre chose, tout en écoutant la radio –une singularité qui n’existe ni pour la presse, ni pour la télévision, ni même pour les réseaux sociaux– la radio parlée conserve partout ses meilleures audiences le matin, principalement, ainsi que le midi et en fin d’après-midi. Elle est peu écoutée aux heures de bureau et plus du tout après 20 heures, où la télévision domine.

Au Japon, les radios de Nikkei Channel ont imaginé des formats de podcasts dans lesquels les articles du matin sont lus, offrant ainsi aux conducteurs la possibilité de lire le journal tout en se déplaçant (ces podcasts sont disponibles sur l’application Radiko, qui a déjà 13 millions d’utilisateurs).

Les clubs de sport font aussi face à une demande accrue de la part de leurs membres qui veulent accéder à un large éventail de contenus d’information et de divertissement. Les podcasts sont un format idéal pour la gym et cette tendance devrait s’accroître.

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7.Les Web radios, Indie radios et autres radios éphémères

A l’heure d’internet, il n’est plus nécessaire d’avoir une licence ou une fréquence hertzienne pour «émettre». Des milliers de web-radios, indie radios et smart radios existent sur internet. Il peut s’agir, outre TuneIn, de radios numériques gratuites et linéaires de type iTunes Radio, Milk Music (Samsung), Shoutcast ou, l’un des leaders de ce marché, Sirius XM, qui a désormais près de 29 millions d’auditeurs aux États-Unis. Ce modèle est destiné à durer car il répond à une demande très forte des consommateurs, notamment dans les pays émergents ou en Afrique.

Moins généralistes, des indie radios peuvent être lancées avec peu de moyens sur Internet de manière pérenne ou plus éphémère. Il existe aussi d’innombrables modèles de radios communautaires qui servent, par exemple aux États-Unis, des quartiers ethniques, des villes et parfois même un seul campus universitaire. A l’âge numérique, ces radios qui existaient depuis longtemps, offrent cette particularité d’être à la fois hyper-localisées, tout en étant accessibles depuis tous les points du globe.

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8.Spotify, Deezer, Pandora, Soundcloud et YouTube

Une autre concurrence des radios pourrait venir des plateformes de streaming par abonnement qui, telles Spotify, Deezer, Pandora, Soundcloud, Tidal, Qobuz ou AppleMusic, permettent d’écouter de la musique en illimitée. Ces entreprises aux audiences en forte progression ont très tôt offert une fonction «radio». Celle-ci, généralement proposée par «genre» ou par «artiste», comme sur Spotify, ne doit pas être confondue avec l’écoute d’une playlist ou d’un titre à la demande sur la même plateforme. En effet, le modèle de la «smart radio» est très différent de celui de la playlist personnalisable –et son modèle économique aussi. Le paiement des droits d’auteur est différent car la «smart radio» ne permet pas à l’auditeur de choisir les morceaux qu’il écoute, même s’il peut répéter ou sauter certains titres, alors que la playlist qu’il se constitue lui est propre.

Ces plateformes en streaming par abonnement vont accueillir en leur sein les chaînes de radio existantes et leurs podcasts, de plus en plus massivement. C’est déjà le cas en Suède où la radio nationale, Radio Suède (Sverige Radio), a choisi d’être présente sur Spotify et, avec un player propre, sur Facebook. De même, les producteurs du podcast Serial ont lancé une expérimentation qui consiste à poster les différents épisodes de la Saison II sur Pandora, une sorte d’équivalent américain de Spotify.

Cela peut-il aller plus loin? Et se retourner contre les radios et leurs producteurs? Ce n’est pas à exclure car il est possible que Spotify, Pandora ou Deezer se mettent, eux-aussi, à produire leurs propres podcasts, sur le modèle de Netflix et Amazon qui multiplient désormais leurs séries télévisées. Deezer, d’ailleurs, vient de racheter Stitcher Radio, spécialisée dans les podcasts et l’information radio. De son côté, Pandora vient de rachèter Rdio, un service de musique en streaming.

Enfin, il faut ici évoquer YouTube, l’acteur incontournable de l’écosystème vidéo et musical gratuit, qui appartient à Google. Modèle hybride qui a plus d’un milliard de visiteurs uniques chaque mois (qui visionnent plus de six milliards d’heures de vidéo). YouTube est d’abord, et avant tout, un moteur de recherche de vidéos –le premier au monde. C’est ensuite un service gratuit de vidéos et de musiques en ligne, en streaming, avec publicité, mais non linéaire (on peut choisir ses titres mais on ne peut pas les télécharger). Leader incontesté de ce secteur, il est à peine concurrencé par quelques acteurs locaux (le japonais Nico Nico, le français Dailymotion ou l’iranien Mehr) sauf en Chine autoritaire où Youku et Tudou dominent.

Désormais, les contenus de YouTube sont majoritairement légaux et la filiale de Google reverse environ 50% de ses revenus publicitaires aux industries culturelles. Le mobile est devenu sa priorité: il représente déjà 50% de son trafic, et YouTube a fait de la mobilité pour smartphones et tablettes sa priorité. Parallèlement, YouTube a lancé des chaînes musicales thématiques gratuites qui s’apparentent au modèle de la «smart radio» (ou, en l’occurrence ici, de la «smart TV»). Enfin, YouTube tenter d’aller vers le streaming payant avec le lancement de son offre YouTube Red, sur un modèle d’abonnement comme Spotify, mais avec la force de frappe du moteur de recherche Google (pour l’instant les résultats sont décevants).

YouTube peut-elle aller vers la radio? Sous différentes formes, c’est déjà le cas avec ses chaînes thématiques et musicales qui connaissent un immense succès auprès des jeunes de 12 à 24 ans (selon une étude récente de la SACEM). Aller ensuite vers la production de podcasts ou leur achat en syndication, et venir frontalement concurrencer les radios? Ce n’est pas à exclure.

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9.L'algorithme et la prescription

Tous les lundis matins, comme tous les abonnés, je reçoit sur mon compte Spotify mes «Découvertes de la semaine» («Discover Weekly» en anglais). Il s’agit d’une sélection de nouveautés musicales, personnalisée pour chaque client, et qui a été compilée par un algorithme ayant scruté des millions de données pour faire la sélection. Et cela est «so damn good»pour parler commele journaliste de Quartz Adam Pasick, qui vient de publier un décryptage fascinant de ce nouvel algorithme.

La curation mène au premium

NPR One a de son côté lancé un algorithme de recommandation très efficace avec NPR One, qui aimerait devenir une sorte de Netflix pour la radio ou un «Netflix of listening», selon l’expression popularisée par NPR. Il s’agit d’une app’ de podcasts personnalisés qui agrège des émissions de NPR, des programmes des stations affiliées et –choix audacieux– des contenus extérieurs, indépendants du réseau NPR.

De tels algorithmes, qui requièrent a minima des dizaines d’ingénieurs (et près de 600 pour celui de Netflix), permettent d’abord de répondre au problème de la «nouveauté» (faire des découvertes, sortir de son univers), et incitent les clients temporaires à s’abonner à une version payante: la curation mène au premium. 

En revanche ils ne sont pas encore entièrement convaincants, du fait de leurs faibles capacités d’anticipation, leurs biais commerciaux ou leurs erreurs de prédictions. Il faudra donc sans doute inventer de nouveaux filtres et ce qu'on pourrait appeler un double ou multiple-filtering: la smart curation.

Il s’agit, comme le font déjà des sites comme SoundsGood ou le phénomène des Booktubers ou des InstaPoets, d’offrir des recommandations basées à la fois sur des influenceurs humains, la communauté d’amis, et le pouvoir de la machine et de l’algorithmie. Un immense champ de réflexion s’ouvre ici et il est probable que des modèles économiques pertinents apparaitront aussi autour de la «smart curation» qui sera dans les années à venir l’un des enjeux majeurs du web. Et du futur de la radio.

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10.La viralité, le buzz et autres Bouche à oreille

L’un des problèmes du son en général et de la radio en particulier, c’est la difficulté de les partager sur internet et les réseaux sociaux. Contrairement au texte et à l’image, qui se répandent facilement sur Facebook, YouTube ou Instagram, et peuvent devenir rapidement viraux, ce n’est pas le cas pour la radio. «Pourquoi la radio ne devient-elle pas virale?», s’est d’ailleurs interrogé Mark Ramsey sur son intéressant blog Mark Ramsey Media.

Des tentatives existent, comme Bobler en France, une start-up qui voulait être un «Twitter du son» ou un «Instagram de l’audio», et s'appelle désormais Lipp... Mais la vidéo –ou la radio filmée– constitue une solution potentielle, puisque les images et les vidéos, et les contenus visuels en général, se partagent bien sur YouTube ou DailyMotion.

Des expériences «native» sont menées actuellement par WNYC, une station radio affiliée à NPR à New York, laquelle poste les quinze meilleures secondes d’un podcast sur Instagram via un post au format JPG. Les résultats sont concluants en terme de partage et d’engagement, selon la station, et tendraient à prouver que les sons, lorsqu’ils sont bien formatés, peuvent devenir viraux sur le web. Des podcasts intégraux sont également «embedded» sur Facebook avec un succès plus relatif.

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11.Social audio

C’est dans la catégorie du «social audio» –ou le son sur les réseaux sociaux– que les spécialistes de la radio voient le plus d’avenir. L’innovation est particulièrement vive en ce moment autour des formats courts, intuitifs et viraux, pour applications et messageries instantanées de smart phones. 

Avec ses nouvelles fonctionnalités «Discover» et «Live», SnapChat a basculé récemment, et bien au-delà de son modèle initial de messages courts autodestructibles, dans les contenus durables (24 heures). 

Les formats ainsi développés sont inédits par leur brièveté, leur créativité et leur puissance virale. Avides de toucher l’audience de SnapChat, constituée massivement de très jeunes adolescents qui ont tendance à s’émanciper de Facebook, CNN, Mashable, Vice, Vox, Buzzfeed ou MTV se sont engouffrés dans la brèche et multiplient ces nouveaux formats courts.

De nouveaux outils sont également en développement actuellement pour permettre de partager le son, et l’éditer avant diffusion, sur les réseaux sociaux. De leur côté, NPR et Buzzfeed devraient faire connaître leurs innovations dans les mois à venir. Enfin, au Japon, les radios travaillent déjà sur les liens entre le son et la robotique: ils veulent faire en sorte que les robots de demain et les objets connectés pourront diffuser leurs programmes! C’est sans doute dans ces domaines, réels ou rêvés, qu’on pourrait être le plus surpris.

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12.Les publicités «natives»

Un annonceur peut «acheter» de l’espace publicitaire mais il peut tout aussi bien, ce qui est nouveau, «diffuser» son annonce lui-même ou la «créer». Il peut surtout l'intégrer complètement en étant pris dans la voix du présentateur. On peut citer ici l’exemple du podcast de l’écrivain Bret Easton Ellis, dans lequel l’auteur d'American Psycho lit, lui-même, des publicités!

De manière plus générale, la publicité évolue sous trois formes parallèlement, tous exploitables par la radio: «Ads you buy; Ads you spread; Ads you create». Le troisième (Ads you create) correspond à tout un courant de la publicité: celui des «Native Ads», qui tente d’entrer en «conversation» avec l’internaute – terrain propice à la radio. Le nouveau mantra de Twitter devient par exemple: «Think content, not advertising.» C’est le modèle type des «Tweets sponsorized» et autres «Promoted tweets» – et déjà sur NPR des podcasts sponsorisés. Dans la publicité à l’âge numérique, il ne faut plus penser seulement en termes de réclame, comme au temps de Mad Men, mais aussi en termes de contenus et de conversation. Nous allons vers une véritable publicité «conversationnelle». 

C'est d'ailleurs ce qui s'est passé au moment de la diffusion de Serial, dont chaque épisode était précédé d'une pub pour la plateforme de newsletter MailChimp. La campagne consistait en une série de personnes enregistrées dans la rue en train de prononcer le nom de la marque, et une des personnes interrogées était incapable de prononcer le nom correctement, disant Mailkimp au lieu de Mailchimp. Cette erreur agaçante et amusante pour les internautes familiers de Serial, qui l'entendaient donc en boucle, est devenue un véritable phénomène. Conséquemment, les internautes sont devenus fans de la marque.

 

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13.La post-radio

Enfin, l’un des futurs probables de la radio viendra peut-être du hasard et de la sérendipité, cette façon de découvrir une chose sans l’avoir cherché. Qui aurait pensé qu’Instagram devienne la plateforme numéro un pour la poésie avec ses instapoets? Qui aurait prédit que Pinterest devienne une sorte de Wikipédia par défaut pour les artistes? Et que Twitter cherche son modèle économique avec la «social TV»? Qui aurait imaginé que SnapChat, une messagerie instantanée de partages de messages instantanées et de vidéos autodestructibles, deviendrait une plateforme de contenus médias de qualité avant qu’elle ne lance, en janvier 2015, sa nouvelle fonctionnalité «Discover»? L’innovation et l’expérimentation seront au cœur des mutations à venir de la radio. 

Toutes choses qui donnent peut-être raison à l’écrivain Bertolt Brecht qui écrivait en 1926: «La radio est en sens unique quand elle devrait fonctionner dans les deux sens. Elle devrait laisser l’auditeur s’exprimer autant qu’écouter, être dans une conversation et une relation, au lieu de l’isoler. La radio devrait s’émanciper de l’industrie de contenus et organiser ses auditeurs en producteurs de contenus». Nous y sommes.

Pour aller plus loin : vous pouvez lire le blog Mark Ramsey Media; la newsletter Hot Pod, de Nicholas Quah (de Panoply/Slate.com); les études sur la radio du Nieman Lab de l’université Harvard et celles de la Columbia Journalism Review. Réécoutez aussi l’émission Soft Power sur France Culture, consacrée au futur de la radio, qui a inspiré cet article.

 

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