Monde

Voici le prix que les Américains paient pour être libres de posséder une arme

Mark Joseph Stern, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 05.02.2016 à 14 h 26

Pour un journaliste américain, les États-Unis ne doivent pas faire primer la liberté de posséder une arme sur celle de mener sa vie loin de la violence.

Manifestants pour un contrôle des armes à feu (on peut lire sur la pancarte: «Nous pouvons en finir avec la violence armée») pour la commémoration du massacre de Sandy Hook, trois ans après sa survenue, le 13 décembre 2015 à Central Park, à New York City | REUTERS/Andrew Kelly

Manifestants pour un contrôle des armes à feu (on peut lire sur la pancarte: «Nous pouvons en finir avec la violence armée») pour la commémoration du massacre de Sandy Hook, trois ans après sa survenue, le 13 décembre 2015 à Central Park, à New York City | REUTERS/Andrew Kelly

Aux États-Unis, la seule raison pour laquelle vous n’avez pas été victime d’une arme à feu, c’est que personne n’a voulu vous tirer dessus. Du fait d’un patchwork de législations étatiques globalement très accommodantes et de la mollesse de nos normes fédérales, toute personne désireuse d’obtenir une arme à feu peut s’en procurer une. Une fois acquise, cette arme peut facilement servir à vous planter une balle dans le corps, une balle qui peut-être vous tuera, peut-être vous paralysera à vie. Peut-être qu’on vous tirera dessus pour une raison précise –si vous êtes en face d’un partenaire violent, par exemple–, ou bien par hasard, si vous vous retrouvez dans la ligne de tir d’une de ces si fréquentes –et toujours plus nombreuses– fusillades de masse.

Et nous vivons dans cette réalité parce que, nous dit-on, avoir facilement accès à des armes à feu est un aspect essentiel de la liberté américaine. Tel est le mantra de la National Rifle Association, qui, depuis des décennies, s’oppose à tout durcissement des législations sur le contrôle des armes à feu. Telle est la logique suivie par la Cour suprême, quand elle a assimilé la possession d’une arme à feu à un droit individuel protégé par les deuxième et quatorzième amendements de notre constitution. Telle est la réponse qu’apportent les pro-armes après chaque tuerie, celle que les conservateurs trimbalent sur les réseaux sociaux après chaque fusillade: défendre un accès absolu aux armes à feu, sans offrir la moindre solution réaliste à la violence par armes à feu.

Si la constance des massacres est une conséquence inévitable de la liberté américaine –si on ne peut être véritablement libre sans laisser chaque taré, mari violent et petit connard frustré posséder son arme, si on ne peut envoyer nos enfants à l’école sans craindre qu’ils finissent un jour dans un bain de sang–, alors il nous faut réexaminer la notion même de liberté.

Équivalence

Dans la constitution américaine, la garantie de liberté est sans doute un élément des plus essentiels. Dans les cinquième et quatorzième amendements, il est dit que ni l’État, ni les gouvernements fédéraux ne peuvent priver un individu «de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière». Quant à leurs clauses d’application régulière de la loi, elles protègent l’équité procédurale due à tout accusé. Mais la liberté qu’elles garantissent comporte des droits fondamentaux que le gouvernement ne peut violer. Le juge John Marshall Harlan II, un conservateur, est célèbre pour avoir décrit la protection de ces droits comme une mise en balance, où le «respect de la liberté de l’individu» doit s’équilibrer aux «demandes d’une société organisée».

Si on ne peut être véritablement libre sans laisser chaque taré, mari violent et petit connard frustré posséder son arme, alors il nous faut réexaminer la notion même de liberté

L’équilibre dont il est question ici est celui atteint par notre pays au vu des leçons de l’histoire. De ce qu’elles nous disent des traditions ayant permis aux États-Unis de se construire, que ce soit en les adoptant ou en s’en départant. Cette tradition est une entité vivante.

Pour les pro-armes, le droit individuel à posséder des armes à feu ne doit pas être confronté au droit du reste de la société à ne pas se faire tirer dessus. Ils s’en remettent au second amendement et à sa promesse, contestable, d’un droit à porter des armes. Mais le second amendement, et la décision de la Cour suprême de 2008 qui l’interprète, n’oblige que le Congrès. En opposant ce droit douteux aux États en 2010 –pour interdire aux législations des États, comtés et municipalités de restreindre l’accès aux armes–, plusieurs juges de la Cour Suprême allaient s’en référer au quatorzième amendement et à sa clause d’application régulière de la loi. «Il est clair, statua ainsi la Cour suprême, que lors de la rédaction et la ratification du 14e amendement, le droit de posséder et de porter une arme faisait partie des droits fondamentaux considérés comme nécessaires à notre système de liberté ordonnée.»

La chose était sans doute vraie en 1868, date à laquelle le 14e amendement fut ratifié. Et l’était même probablement encore en 2010 –une année où les fusillades de masse furent moins fréquentes que lors de toutes les années suivantes. Mais est-elle encore vraie aujourd’hui? Voici ce qu’en disait le juge John Paul Stevens, réagissant à la joyeuse équivalence que la Cour suprême venait d’établir entre port d’arme et «liberté»:

«Dans l’évaluation d’un prétendu droit à ne pas être soumis à une législation particulière de contrôle des armes, la liberté est des deux côtés de l’équation. Les armes peuvent être utiles pour se défendre, ainsi que pour chasser et pratiquer un sport, mais elles possèdent aussi un potentiel unique de facilitation de la mort et de la destruction, et sont donc susceptibles de déstabiliser la liberté ordonnée. Votre intérêt à posséder et porter une arme à feu quelconque peut entraver mon intérêt à vivre et me sentir en sécurité loin de la violence armée. Et si vous garantir le droit de posséder une arme de poing peut améliorer votre sécurité –à supposer que la contribution marginale des armes à feu en termes d’autodéfense supplante leur contribution marginale quant aux risques d’accident, de suicide et de conduites criminelles–, ce même droit pourrait aussi diminuer votre propre sécurité et celle de votre communauté, du fait du nombre croissant d’armes à feu en circulation.»

Sang versé

Depuis le début de l’année, nous en sommes déjà à 351 fusillades de masse. Des mères, des filles, des frères, des sœurs, des maris et des épouses se font massacrer tous les jours par des balles. Leur sang est versé au nom de la liberté. Il est possible, comme l’estiment bon nombre de conservateurs, que nous ne puissions pas stopper cette violence atroce sans entraver le droit des individus à posséder une arme. Mais au nom de ces victimes, et des milliers d’autres qui mourront dans de telles circonstances, nous devons au moins nous poser cette question: ce compromis en vaut-il la peine?

Militants pro-contrôle des armes à feu devant la Maison Blanche, le 4 janvier 2016 | REUTERS/Carlos Barria

En tant que pays, nous avons adopté puis rejeté des droits que nous avons estimés un temps fondamentaux. Parmi les exemples les plus tristement célèbres, on compte la décision de la Cour suprême, au début du XXe siècle d’instituer une «liberté de contrat», invalidant les législations sur le salaire minimum et le temps de travail maximum. A cette époque, la Cour affirmait que de telles législations interféraient avec «le droit contractuel entre un employeur et ses employés», ce qui allait priver les travailleurs de la liberté de ne pas travailler des heures indues pour un salaire de misère et dans des conditions toxiques. Ces juges allaient donc jeter aux orties des lois garantissant la sécurité et la santé des travailleurs, celles garantissant leur rétribution et leur temps de travail et même celles régulant le travail des enfants. Permettre à des enfants de travailler dans des mines sombres et dangereuses contre quelques piécettes –et, bien évidemment, aucune couverture maladie contre les risques sanitaires inévitables du charbon– était donc considéré comme une valeur américaine. À l’époque, le travail des enfants était le prix à payer pour la liberté. 

Mais les États-Unis ont grandi. Ils ont appris et changé d’avis. Aujourd’hui, de telles conditions de travail cruelles et dangereuses sont considérées comme barbares. Pour autant, voilà que nous nous gavons d’une nouvelle «liberté» jusqu’à la lie: la liberté pour quiconque, partout, d’accéder à une arme à feu. Bon nombre de conservateurs, et la plupart des législateurs républicains, veulent nous faire croire que cette liberté est antédiluvienne, aussi ancienne et fondamentale pour les idéaux américains que peut l’être la liberté d’expression. Mais ce n’est pas le cas. Cette liberté est d’invention récente, elle aura été fermement rejetée par la Cour suprême jusqu’en 2008, et elle est étrangère à nos traditions et à notre jurisprudence.

Mais qu’on suppose, pour le bien de l’exercice, que la possession individuelle d’une arme à feu puisse être un aspect fondamental de notre liberté constitutionnelle. Dans ce cas, il nous faut équilibrer le «respect de la liberté de l’individu» aux «demandes d’une société organisée». D’un côté de l’équation, nous avons l’Amérique d’aujourd’hui, celle que les pro-armes ont toujours voulue: celle où un cadre légal disjoint et complaisant permet à n’importe qui d’accéder à une arme. La conséquence: un nombre de fusillades de masse inégalé dans notre histoire. De l’autre côté, nous avons la possibilité de réduire la fréquence de ces fusillades et de réduire le nombre de morts par armes à feu. Et pour faire de cette possibilité une réalité, nous n’avons qu’un seul moyen à notre disposition: limiter l’accès aux armes à feu. Pour les pro-armes, ce compromis n’en vaut pas la peine –la constance infinie des fusillades de masse est tout simplement le prix à payer pour notre liberté. Notre pays doit aujourd’hui se décider: cette liberté vaut-elle toutes les vies humaines qu’elle coûte? 

Mark Joseph Stern
Mark Joseph Stern (21 articles)
Journaliste
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