Partager cet article

Le «Podemos à la française» n'est pas près de voir le jour

Pablo Iglesias, le 20 décembre 2015 à Madrid. GERARD JULIEN/AFP.

Pablo Iglesias, le 20 décembre 2015 à Madrid. GERARD JULIEN/AFP.

De manière récurrente, la quête d’un Podemos «à la française» anime le débat public, mais sans que jamais soient posées, sans même parler d'y répondre, les questions que soulève le parti espagnol.

«Faire un Podemos à l’intérieur du Parti socialiste» pour les uns, crainte de «l’émergence d’un mouvement comme Podemos» pour les autres, projection sur l’éventuelle primaire présidentielle à gauche d’un schéma empruntant à Podemos, constats et avis de décès du Front de gauche en appelant à la naissance d’un Podemos en France... On n’en finit plus de compter ici les références (parfois hasardeuses) au nouveau parti de la gauche radicale espagnole.

Cette omniprésence de Podemos dans le débat public s’explique peut-être par le désarroi d’une partie de la gauche radicale, durement frappée par les dernières élections régionales et des scores souvent mauvais en comparaison de la présidentielle de 2012. Jérôme Fourquet, de l’Ifop, affirmait en décembre que la séquence Syriza avait nui à «l’autre gauche». Martine Billard, coprésidente du Parti de gauche (PG), s’interrogeait récemment sur son blog sur «l’exception» Podemos tout en délivrant un pronostic réservé sur l’avenir du Front de gauche. L’été passé, l'historien Roger Martelli discutait quant à lui de l’apport de Podemos au débat à gauche.

Podemos devient cependant d’autant plus intéressant que l’on s’attache à penser les questions que ses fondateurs ont posées dans un autre contexte, européen et français. Mue de la gauche radicale, rapport au peuple et au clivage gauche-droite, critique de l’Union européenne: ces sujets sont encore en suspens dans notre pays. Podemos est souvent cité. Les questions qu’il pose sont, en revanche, rarement traitées: on n’y répond en fait jamais et pire, on ne les pose presque jamais.

La situation française ne sera jamais le décalque de l'espagnole

Il s’agit d’une particularité du débat politique français que d’essayer de chercher un modèle au-delà de nos frontières. Le PS s’enthousiasmait, voici quelques années, pour le Partito Democratico italien, fusion entre les lointains héritiers du PCI et ceux de l’aile gauche de la Démocratie Chrétienne. La gauche caresse aujourd'hui un songe espagnol en observant les résultats électoraux de Podemos (rappelons que le total des voix de Podemos et d’Izquierda Unida-Unidad Popular a déjà dépassé celui des sociaux-démocrates du PSOE). Aux Cortes, l’irruption de jeunes députés de la gauche radicale, au look parfois surprenant pour les habitués des institutions «représentatives», a également fait parler.

L’émergence de Podemos a correspondu au contexte espagnol, fort bien décrit dans le récent livre de l'historien Christophe Barret ou dans celui de la sociologue Héloïse Nez. La réflexion des fondateurs et animateurs du parti, qu’il s’agisse, évidemment, de Pablo Iglesias ou de Inigo Errejon, Carolina Bescansa ou Juan-Carlos Monedero, puise ses sources dans la pensée critique et dans l’analyse des raisons de l’échec des stratégies «contre-hégémoniques» face au néolibéralisme. Elle s’intéresse aux conditions nouvelles créées par la crise de 2008. L’Espagne a connu des décennies de dictature, a vécu plus de trois décennies sous le système instauré par la Constitution de 1978, puis a traversé une crise économique terrible propulsant le taux de chômage (celui des jeunes en particulier) à des niveaux spectaculaires, ainsi qu’un mouvement social –celui des Indignados– qui a contribué à désarticuler l’hégémonie néolibérale en Espagne.

Il n’y a pas eu en France de mouvement social comparable aux Indignados espagnols. Ce que l’on appelle le moment «économico-corporatif» ne s’est pas produit dans notre pays: il ne peut donc lui être donné de débouché politique. À cette différence fondamentale s’en ajoute une autre: l’évolution de notre système politique avec le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, qui font de la présidentielle l’élection directrice de la vie politique française. Cette élection contribue à la fois à la personnalisation et à la soumission du calendrier législatif à celui de la présidentielle (en 2007 comme en 2012, la participation au premier tour des législatives fut inférieure de plus de vingt points à celle du premier tour de la présidentielle), à la «désacralisation» de la fonction et à la quête contradictoire d’un candidat ayant réponse à tout.

La difficile mue de la gauche radicale

La dynamique de Podemos doit beaucoup à la méticuleuse analyse des conditions propres à l’Espagne opérée par ses fondateurs, à un professionnalisme au sommet associé à une prise en compte du sens commun dans la société.  C’est pourtant en général ce qui fait le cœur de l’analyse de Podemos, et qui lui vaut les succès électoraux que l'on connaît, qui ne fait pas débat en France. La classe sociale n’est plus, loin s’en faut, la seule référence de la gauche radicale espagnole, qui est en pointe dans la redéfinition des antagonismes.

Podemos semble associer les apports du penseur argentin Ernesto Laclau, disparu en 2014, et de la philosophe belge Chantal Mouffe (tous deux peu lus et discutés chez les politiques français, à l'exception de Jean-Luc Mélenchon), et ceux hérités de la matrice intellectuelle de «l’eurocommunisme», ainsi que l’avait remarqué le chercheur en sciences politiques Fabien Escalona. L’eurocommunisme, notamment inspiré par les travaux de Nicos Poulantzas, avait été une tentative d’émancipation et d’acclimatation du communisme à la démocratie, transcendant l’opposition entre léninisme et social-démocratie.

Récemment, Pablo Iglesias manifestait son admiration pour Enrico Berlinguer, charismatique leader du PCI dans les années 1970, artisan de la tentative de «compromis historique» avec la Démocratie chrétienne. Post-marxistes, Laclau et Mouffe se sont quant à eux inscrits dans la droite ligne des travaux d’Antonio Gramsci qui a été, selon eux, le seul à impulser un renouveau de la pensée et à compléter, sinon dépasser, l’approche marxiste. C’est en effet à partir des travaux du penseur italien que Laclau et Mouffe ont travaillé à leur livre Hegemony and Socialist Strategy, devenu la matrice de l’aggiornamento de la gauche radicale au Sud de l’Europe, en étendant leur analyse des antagonismes explicatifs du fonctionnement de nos sociétés loin des rivages du marxisme orthodoxe.

Ce qui apparaît à certains comme une «souplesse» idéologique excessive d’Iglesias et des siens est d’abord un impératif stratégique: si spectaculaire soit la percée de Podemos, qui en moins de deux ans a conquis 20% de l’électorat espagnol, son leader et ses amis n’ont pas la majorité à eux seuls. Ils le savent. Il s’agit donc d’agglomérer des secteurs plus larges de la société et d’accéder à la centralité dans la société espagnole. Sur le front culturel, c’est en agissant sur la vision du monde des Espagnols, en subvertissant le sens commun, que Podemos entend conquérir l’hégémonie culturelle en Espagne.

La France vit une situation particulière. Il n’existe pas de lien véritable entre les appareils de la gauche radicale et les quelques efforts doctrinaux et idéologiques. En outre, un certain nombre de débats contribuent à fracturer la gauche radicale en France, débats beaucoup moins prégnants dans l’Espagne de 2015-2016. La question de la place de l’islam dans notre société, notamment, est le sujet régulièrement instrumentalisé par des camps adverses (on l’a encore vu les dernières semaines) et ce bien longtemps avant que le salafisme djihadiste ne frappe le cœur de Paris au cours de l’année 2015 et ne révèle l’incapacité d’une partie de la gauche à rendre intelligible cette menace. Il est symptomatique que les accusations croisées d'«islamophobie» ou d'«islamo-gauchisme» prennent autant d’ampleur: aucun des sujets liés à la réalité du pouvoir en Europe, à la réalité de la démocratie, au rapport entre politique et économie n’est traité.

La question du «populisme», un tabou français?

Le corolaire de la réflexion sur la «récupération» et la «radicalisation de la démocratie» opérée par Podemos et inspiré par Laclau et Mouffe n’est autre que la question du populisme, du rapport au «peuple».

Construire un peuple, constituer un peuple, à partir de demandes sociales qu’il s’agirait d’articuler, faire éclater au grand jour de nouveaux antagonismes: Podemos défend l’Etat et sait l’importance de l’idéologie. Podemos sait comment l’idéologie se déploie dans une société, comme elle ébranle les consensus anciens, les fait s’effondrer et en bâtit de nouveau. Il fait l’analyse de la dépossession démocratique et de l’affaiblissement des Etat mais sait qu’au sens gramscien, l’Etat «total», c’est l’addition de la «société politique» et de la «société civile» et que c’est en entraînant la société civile qu’une alternative politique est possible.

L’emprise du FN sur l’électorat populaire semble tétaniser la gauche française, qui se satisfait bruyamment, à l’instar d’Anne Hidalgo, de ses bons scores dans les grandes métropoles mais pratique volontiers la politique de l’autruche quand il s’agit de s’interroger sur les raisons de son abandon par les classes populaires.

Le rapport à la social-démocratie: unité, je maudis ton nom?

Iglesias était récemment au Portugal pour soutenir la candidature de Marisa Matias à l’élection présidentielle du 24 janvier, où la candidate du Bloc de gauche a dépassé les 10%. L'an passé, son parti y est entré en coalition avec le Parti socialiste portugais d’Antonio Costa après les dernières élections, sans toutefois participer au gouvernement. Cette alliance est soumise, dans les faits, au bon vouloir ou à l’éventuelle coercition des institutions européennes. Alors qu’en Espagne, quelques milieux militent activement pour que le PSOE et le PP s’entendent et engagent la même démarche que le SPD et la CDU-CSU ou le SPÖ et l’ÖVP –une logique de grande coalition–, Iglesias a annoncé, le 22 janvier, son souhait de voir se constituer un gouvernement PSOE-Podemos-IU, éventualité fortement combattue par une partie du PSOE alors que le roi d'Espagne vient de proposer à son leader, Pedro Sanchez, de former un gouvernement.

Il arrive que des socialistes français se prennent à rêver sur le caractère «social-démocrate» de Podemos (et ce en dépit de l’influence des Britanniques David Harvey ou Owen Jones, et de tant d’autres penseurs critiques, sur le corpus idéologique et la stratégie du parti). Cette interprétation hâtive vient du fait que Podemos a eu le souci de ne pas faire de promesses inconsidérées et de tenir au maximum compte des contraintes qui pèseraient sur un gouvernement Podemos ou de coalition qui arriverait au pouvoir dans le contexte actuel. Quant à la gauche radicale, elle enterre parfois tout simplement la social-démocratie européenne: « La social-démocratie n’existe plus en Europe car la social-démocratie est un modèle de fonctionnement de la gauche très précis, c’est-à-dire un parti politique qui travaille avec le mouvement social organisé en syndicats puissants», estimait ainsi en 2012 Jean-Luc Mélenchon. La social-démocratie est certes en crise, comme l’ont souligné aussi bien Gérard Grunberg que Jean-Michel De Waele, Fabien Escalona et Mathieu Vieira dans le livre collectif qu’ils ont dirigé et consacré à la social-démocratie européenne, mais sa disparition n’est pas assurée.

Historiquement, le «front unique» a marqué les rapports de la social-démocratie et du communisme. Inventée par Paul Levi et Clara Zetkin, cette tactique devenue stratégie a marqué l’histoire de la gauche mondiale. Il s’agissait de dépasser les divergences entre bolchéviques et sociaux-démocrates et d’engager une dynamique unitaire. Trotski reprit cette stratégie dans l'antienne «Marcher séparément et frapper ensemble», qui plaçait l’unité d’action au cœur du combat révolutionnaire. On voit bien désormais que cette conception traditionnelle de l’unité «à gauche» est mise au défi par la construction européenne.

On aurait pu penser que de la submersion de la gauche social-démocrate par la gauche radicale réglerait les problèmes politiques liés à l’acclimatation de la première au néolibéralisme. Or, la disparition de la social-démocratie au profit de la gauche radicale ne s’est pas traduite, dans le cas grec, par un triomphe des thèses de la seconde. La preuve par Syriza et le Pasok: la quasi disparition du second n’a pas réglé, loin s’en faut, la question des contraintes pesant sur la société grecque. De façon très pragmatique, et son soutien au Bloc de gauche portugais le démontre, Podemos ne tranche pas entre le «front unique» et la stratégie de substitution d’une gauche à une autre: il cherche, dans un premier temps, à faire évoluer les socialistes espagnols dans leur rapport avec les institutions européennes. Ce qui est déterminant dans cette perspective, c’est la rupture avec le complexe obsidional de la gauche radicale. 

Pouvoir européen, consentement et coercition: un débat absent en France

Parler Podemos sans parler Syriza n’est pas possible, pour une seule raison: la Grèce a été le terrain de la confrontation du projet de la gauche radicale et du cadre contraignant de l’Union européenne. Le 25 janvier 2015, Syriza et Alexis Tsipras remportaient les élections en Grèce. En septembre dernier, après des mois de crise, Alexis Tsipras obtenait de nouveau la confiance des électeurs grecs, malgré la défection du petit parti Unité populaire. On sait ce que l’affaire grecque implique pour la vision du monde des gauches en Europe: #ThisIsACoup avait été le mot d’ordre de toute une gauche, dont Podemos, qui avait pris la mesure de l’offensive européenne contre Tsipras et qui sait à quelle point violente sera la confrontation avec la Commission en cas de formation d’un gouvernement portant une politique alternative en Espagne.

Dans un livre collectif réalisé sous la direction de Cédric Durand, En finir avec l’Europe, Razmig Keucheyan faisait le rapprochement entre la construction européenne et une forme de «césarisme bureaucratique» inspiré par les thèses d’Antonio Gramsci sur le Risorgimento italien. A partir de 2007, a fortiori à partir de 2008, le processus d’intégration européenne tend à devenir plus autoritaire. «Deux institutions montent en puissance» écrit Keucheyan, «la BCE et la Direction générale de la concurrence.» En octobre et novembre 2011, les gouvernements grec et italien de George Papandreou (Pasok, gauche) et Silvio Berlusconi (PDL, droite) démissionnent sous la pression des partenaires européens et laissent la place à des gouvernements dirigés par des habitués des institutions européennes, Lucas Papademos et Mario Monti. Pour Iglesias, reprenant David Harvey, c’est le «parti de Wall Street» qui est aux commandes, pas simplement «la droite».

On ne saurait dire si les dirigeants du PCF et du Parti de Gauche partagent réellement cette analyse. L’Europe, au cœur du problème démocratique actuel, n’est jamais traitée sans projeter sur elle un imaginaire issu de nos traditions démocratiques nationales. La réalité sociologique de la construction européenne est peu analysée. Il n’est pas du tout certain qu’une partie de la gauche radicale française souhaite la confrontation avec la BCE ou la DG Concurrence de la Commission.  

Les forces de gauche portugaises ont préféré faire chacune un pas en avant que de se mettre d’accord sur une analyse commune de la contrainte européenne préalable à un programme d’action gouvernemental. La difficulté pour la «gauche» européenne –qu’elle soit issue de la social-démocratie ou de la gauche radicale– consiste justement dans le fait qu’elle doit desserrer une contrainte puissante des institutions européennes. Dans sa préface à l’édition française du livre de Pablo Iglesias Disputar la democracia (La Démocratie face à Wall Street), Thomas Piketty, évoquant le «piège grec», fait aussi le constat d’un vide démocratique en Europe en pointant «l’absence totale de tout processus démocratique digne de ce nom en Europe».

Sans régler des points de théorie sur l’alliance à gauche ou sur la construction européenne, Podemos a entrepris (depuis la période de l'émission de télévision La Tuerka) un immense travail de conviction sur la société espagnole. En posant les bonnes questions, il a contribué à redéfinir ses clivages et mettre le PSOE au pied du mur. «Des armes pour aller combattre sur le front de l’idéologie», voilà ce que Podemos a produit et ce qui le place aujourd’hui en position de force en Espagne… C’est sans doute ce qui manque en France.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte