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Caméras cachées partout, science nulle part

Vidéosurveillance | Mike Mozart via Flickr CC License by

Vidéosurveillance | Mike Mozart via Flickr CC License by

Aux classiques «selon un sondage» ou «selon une étude scientifique» ont succédé, peu ou prou, les «selon une vidéo tournée dans le métro new-yorkais, les gens sont des connards».

Coucou, tu veux voir ma caméra cachée? Ou «expérience sociale filmée», parce que ça fait moins potache? De toute façon, vous n’avez guère le choix. Si vous possédez un compte Facebook, vous avez forcément vu passer, sur votre timeline, l’une de ces vidéos, parfois accompagnée d’un bref texte, mais à laquelle est accolé de manière quasi systématique un titre clickbait façon «une vidéo qui fait froid dans le dos» ou encore «elle allaite en public, la réaction des passants va vous étonner».

 

Difficile de savoir à quand remonte précisément l’avènement de ces «social experiments» ou, en tout cas, de détecter le moment où la méthode de la caméra cachée a cessé d’être essentiellement utilisée pour des séquences gaguesques diffusées en période de fêtes sur la TNT ou lors de reportages de journalistes, pour finir par apparaître, tacitement, et aux yeux de presque tous, comme réel outil sociologique. Car c’est bien le phénomène qu’il est possible d’observer dans la mesure où ces «social experiments» sont largement relayés hors des réseaux sociaux, dans la presse ou à la télévision, et traités comme s’il s’agissait d’une étude ou d’un sondage. Aux classiques «selon un sondage» ou «selon une étude scientifique» ont succédé, peu ou prou, les «selon une vidéo tournée dans le métro new-yorkais, les gens sont des connards».

Cobayes

Certes, soumettre des individus à une situation, les filmer à leur insu et tirer des conclusions de leurs réaction (ou de leur non-réaction) n’a rien de très neuf. Des journalistes ont régulièrement recueilli images et informations en dissimulant des caméras, non sans que cela ne pose question. Mais, surtout, des données filmées ont régulièrement abouti à un traitement sociologique.

 

En 1968, Jane Elliot, une institutrice d’une classe de CE2 dans l’Iowa, veut expliquer à ses élèves ce qu’est le racisme et les conséquences d’icelui. Lors d’une séquence qui a été en partie filmée, elle divise la classe en deux groupes. Un groupe d’enfants aux yeux bleus et un groupe d’enfants aux yeux marron. Elle explique d’abord à la classe que les propriétaires de paires d’yeux bleus sont plus intelligents, plus performants, plus intéressants et qu’ils ont alors davantage de droits. Très vite, les élèves aux yeux bleus se mettent à oppresser et à ostraciser les élèves aux yeux marron, sans que ces derniers ne se rebellent contre cette injustice. Puis elle diffuse le message inverse: les enfants aux yeux marron sont supérieurs. Ces derniers adoptent alors le même comportement que celui de leurs ex-harceleurs.

Les réactions des gens filmés dans les «social experiments» contemporains sont jetées en pâture au public

Vu comme ça, il s’agit ni plus ni moins d’une caméra cachée et d’un «social experiment»: elle a observé et enregistré une situation qu’elle a elle-même créée. Pourtant, il faut bien veiller à distinguer l’expérience menée par Jane Elliot des caméras cachées improvisées dans les rues et diffusées après montage sur YouTube. Car Jane Elliot ne s’est pas contentée de planter une caméra et de livrer le contenu brut de l’enregistrement à la population américaine. L’expérience était avant tout à destination des élèves eux-mêmes. Plus qu’une expérience sociologigue, il s’agit d’une expérience pédagogique. Puisque Jane Elliot a confronté les élèves qui ont fait l’objet de cette expérience aux résultats. Elle s’en est servi pour leur expliquer  le processus de discrimination, les aider à l’identifier et à le déconstruire.

Ainsi, à l’inverse des gens qui sont filmés dans les «social experiments» contemporains, les enfants n’étaient pas des cobayes dont les réactions ont été jetées en pâture au public mais des acteurs à part entière d’une étude sociologique.  Pour dire les choses plus simplement encore, Jane Elliot n’a pas procédé à cette expérience pour finir par dire «regardez comme les gosses sont d’odieux racistes» mais pour étayer ce qu’on appelle aujourd’hui «la menace du stéréotype», soit le mécanisme qui veut qu’un groupe ou une personne qui fait l’objet d’un stéréotype négatif va adopter un comportement qui va valider les préjugés qui pèsent sur lui. Et, aussi, pour donner à voir à ces enfants les conséquences des discriminations.

D’ailleurs, une fois adultes, les élèves racontent que l’expérience les a aidés à être plus tolérants, d’autant que Jane Elliot ne les a pas abandonnés dans la nature après cela mais leur a fourni explications et outils pour appréhender la questions des discriminations.

Spéculations

Or, aujourd’hui, dans la pléthore de «social experiments» diffusée sur le web où dans certains programmes TV, les cobayes ne bénéficient pas d’un tel accompagnement. Leurs réactions ne servent la plupart du temps qu’à confirmer un postulat et sont soumises à la vindicte populaire sur l’air de «ouh, regardez comme cette personne, dont on a éventuellement flouté le visage parce qu’on est sympas, est méchante, raciste, antisémite, misogyne, lâche».

Quitte à ajouter au procédé quelques astuces artificielles. Ainsi, dans l’émission «Camclash», d’abord diffusée sur France 4 puis sur la plateforme web de la chaine, les réalisateurs ont choisi de ne pas se contenter de filmer les réactions d’individus à une situation donnée mais de filmer les réactions d’individus à celles de comédiens face à une situation donnée. Et donc, concrètement, d’agir sur une situation déjà artificielle.

 

En janvier 2016, «Camclash» a diffusé une séquence (enregistrée quelques heures avant les attentats de novembre) au cours de laquelle un comédien qui porte un T-shirt «je ne suis pas Charlie» est invectivé par un autre comédien qui l’accuse de «provoquer» et appelle «au respect». Sont alors filmées les réactions des «vrais» passants, les uns s’indignant du T-shirt et des propos du mec clamant que «les dessinateurs l’ont bien cherché», d’autres plaidant pour «une liberté d’expression qui doit aller dans les deux sens» ou se disant libertaires alors «il peut bien porter ce qu’il veut».

 Les préjugés ne sont-ils pas, à bien des égards, les ennemis de la réalité sociale et du pragmatisme que prétendent nous livrer ces «social experiments»?

Si certains auront probablement trouvé la séquence instructive, on peut néanmoins s’interroger sur le rôle et l’effet du complice qui lance les hostilités. Les réactions auraient-elles été les mêmes si un acteur n’avait pas donné le la en s’indignant ostensiblement? Introduire un acteur dans un situation déjà artificielle ne fausse-t-il pas les réactions? Les simples passants auraient-ils naturellement réagi au T-shirt? Un vrai mec qui porterait un T-shirt «Je ne suis pas Charlie» dans la vraie vie serait-il interpellé et aurait-il eu la même réaction que le comédien face aux invectivations? Qu’en est-il du hors-champ et de ceux dont l’attitude n’a pas été capturée par la caméra? Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre dans la mesure où la situation est scénarisée. Par ailleurs, les auteurs ne donnent que peu de pistes et d’outils pour tirer de la vidéo un véritable enseignement sociologique. On sait seulement que la vidéo a été tournée, en journée, «dans la banlieue parisienne». Mais quelle banlieue? quel quartier? quel café? qui sont les gens qui réagissent (leur âge, leur profession, leur histoire par rapport à Charlie Hebdo, aux attentats) et ceux qui ne réagissent pas?

À tout ça, on ne pourra que répondre par des spéculations ou idées recues. Or la spéculation et les préjugés ne sont-ils pas, à bien des égards, les ennemis de la réalité sociale et du pragmatisme que prétendent nous livrer ces «social experiments»? Si l’expérience sociale ne répond pas aux fondamentales interrogations de la sociologie (qui? pourquoi? quand? comment?), sa finalité n’est-elle pas finalement de pratiquer la délation pure et simple et d’aider à décréter qui sont les bons et les mauvais citoyens, les gentils et les méchants?

Manipulation

D’autres questions méthodologiques permettent de douter du procédé et surtout de la validité du résultat en fonction de qui s’y prête . Et la célèbre vidéo de la kippah en est la parfaite illustration. En janvier 2015, quelques jours après les attentats et la tuerie antisémite de l’Hyper Cacher, un journaliste israélien, Zvika Klein, du site NRG, a fait l’expérience de se balader à Paris et sa banlieue pendant dix heures en portant une kippah. De ces dix heures, le journaliste a gardé une minutes et trente-six secondes d’images au cours desquelles on entend jaillir un «Ça va, t’es juif?» et un «Pédé» accompagné d’un crachat.

 

Au moment de la diffusion de cette vidéo, j’avais été profondément choquée. Comme beaucoup, j’y suis allée de mon petit statut Facebook «La France, en 2015», objectant à ceux qui, très vite, s’interrogeaient sur la méthode et l’objectif qu’il fallait en finir avec le déni de l’antisémitisme. Puis, peu à peu, la vidéo a commencé à être remise en cause. On apprenait par exemple que le journaliste refusait ou se disait incapable de dire où les images avaient été tournées précisément et que les séquences tournées dans «le centre de la capitale» n’avaient pas été conservées alors même que le journaliste dit de la ville qu’elle est peuplée de «femmes coiffées de la burqa parlant arabe à chaque coin de rue» et que «les juifs préfèrent ne pas sortir de chez eux le soir» à Paris.  Le site Rue89 qualifiait par ailleurs Zvika Klein de «pro-aliyah» et révélait qu’il avait relayé ce commentaire d’un internaute: «Quelle honte, voilà ce qui se passe dans toute l’Europe à cause de l’immigration massive. Honteux!»

Comment, alors, ne pas avoir le sentiment d’avoir été manipulé? Le peu de transparence et les approximations de cette vidéo sont du pain bénit pour les conspirationnistes de tout genre, alors même que l’antisémitisme est une réalité en France et qu’un enseignant a été agressé en pleine rue parce que juif. Ce type de vidéo peut alors s’avérer parfaitement contre-productive et, par ricochet, remettre en question la réalité de l’antisémitisme auprès des personnes les plus enclines à douter et à crier à la désinformation.

Le même problème se pose sur un autre sujet. En octobre 2014, l’organisation Hollaback!, qui lutte contre le harcèlement de rue, s’était associée à l’agence Rob Bliss Creative pour dénoncer le harcèlement de rue à l’aide d’une vidéo. Une femme a marché une dizaine d’heures dans la rue et les réactions obscènes et agressives d’hommes de la rue avaient été capturées.

 

Ces «social experiments» ont le but non avoué de culpabiliser les cobayes qui n’ont pas eu la «bonne» réaction

 

Problème: tous les hommes blancs avaient été coupés au montage. Avant cela, la vidéo tournée par Sofie Peeters en Belgique en 2012, dans le cadre d’un projet de fin d’étude, l’avait conduite elle aussi à déclarer, sans aucun fondement statistique, que «les musulmans ont un comportement assez insistant par rapport à la sexualité: porter une jupe pour une femme, c’est déjà risqué». Un raisonnement qui fait évidemment écho aux événements du Nouvel An à Cologne mais qui, déjà, à l’époque, posait la question du parti-pris qui voudrait que les violences sexuelles ne sont pas le fait de sociétés occidentales.

Là aussi, on ne peut que déplorer que de tels propos et un tel postulat se soient substitués à ce qui était censé être l’objet principal de l’expérience sociale et un sujet ô combien crucial: le harcèlement de rue.

Parano

Ensuite, ces «social experiments» ont également un but non avoué: celui de culpabiliser les cobayes qui n’ont pas eu la «bonne» réaction et, par extension, ceux qui savent qu’ils auraient peut-être agi de la même manière. C’est particulièrement vrai pour les expériences sociales ayant trait aux enfants. En mai 2015, le youtubeur Joey Salads, coutumier du genre, avait voulu démontrer aux parents les risques qu’ils font courir à leur enfants en ne les quittant pas des yeux au square. Avec l’accord des mères, il a abordé quelques enfants avec un chien mignon et est parvenu à les convaincre de le suivre.

 

Si, en effet, les parents auront pu constater que les enfant filmés n’appliquent pas le «ne suis pas les inconnus dans la rue», la vidéo instille également l’idée que «les parents d’aujourd’hui sont une belle bande d’incapables égocentrés qui passent leur temps sur leur smartphone au square au lieu de surveiller leur progéniture». Et laisse également entendre que tous les enfants sont inconscients, un peu cons et que la rue est nécessairement hostile et dangereuse. Alors même que la situation est autrement plus complexe, que ça n’est pas parce que trois enfants américains n’ont pas écouté les conseils de leurs parents et que ces derniers les ont quittés des yeux deux minutes que le danger guette nos enfants à chaque coin de rue. Slate écrivait ici que, bien au contraire, les parents avaient aujourd’hui davantage tendance à ne pas lâcher leurs enfants d’une semelle, quitte à les déposséder d’une nécessaire autonomie et sans forcément les protéger des agressions, dans la mesure où les enlèvements sont majoritairement le fait de personnes que l’enfant connaît dans son cercle familial ou scolaire. Autant d’éléments complexes qui ne peuvent figurer dans une vidéo d’une poignée de minutes parce que moins spectaculaires et moins concernants selon le jargon marketing.

Par ailleurs, la profusion de ce type d’expériences peut également introduire dans les esprits l’idée que les situations inhabituelles auxquelles les gens peuvent être confrontés dans l’espace public font peut-être l’objet d’un «social experiment». Je suis peut-être devenue totalement parano mais, depuis la multiplication de ces vidéos sur mon Facebook ou sur Twitter, j’ai désormais le réflexe, quand il se passe un truc bizarre dans la rue ou dans les transports en commun, d’imaginer un instant qu’il s’agit peut-être d’une de ces expériences sociales. Ça ne dure que deux secondes mais, malgré tout, si le flot de caméras cachées ne se tarit pas, on ne peut pas totalement exclure que les populations au fait de ces procédés réagiront peut-être en conséquence. Et n’interviendront, si une femme voilée se fait agresser dans le bus ou si une personne se fait traiter de sale juif dans la rue, au square, non pas parce qu’elles estiment qu’elles doivent réagir et que c’est inacceptable mais par crainte de se découvrir sur Minutebuzz le le lendemain et d’être perçues, par les proches et les anonymes, comme des citoyens passifs, peu valeureux et implicitement complices de ce qui est dénoncé en moins de deux minutes.

Bien sûr, on pourra objecter que la fin justifie les moyens et que ces images, toutes faussées qu’elles sont, ont au moins le mérite d’alimenter le débat public et d’alerter les populations sur des problématiques importantes. Mais ne dispose-ton pas de données largement suffisantes et surtout beaucoup plus étayées pour que soient débattues des questions aussi décisives que l’antisémitisme, l’islamophobie, les violences faites aux femmes?

On sait grâce aux études, statistiques sondages, témoignages que les actes antimusulmans et antisémites peuvent s’exercer dans l’espace public. Qui veut s’intéresser au harcèlement de rue pourra aisément se documenter ici, ici ou ici. Oui, il y a des chiffres, des dates, des noms propres, des références bibliographiques pour chacune des questions traitées par les caméras cachées. Mais c’est visiblement moins sexy, moins binaire, et moins «broadcast» que des séquences calibrées pour le temps de cerveau disponible.

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