Dans une petite ville belge, les familles hébergent des patients psychiatriques depuis plus de 700 ans

La rue commerçante de Geel | Photo: Jacques Besnard

La rue commerçante de Geel | Photo: Jacques Besnard

Une tradition d’accueil des malades se perpétue depuis le XIVe siècle. Tout aurait commencé par la mort d’une princesse irlandaise décapitée par son père incestueux.

Geel, 16 heures, à deux pas du parking du bâtiment de l’OPZ. Comme les autres habitants de cette petite commune flamande située à environ cinquante kilomètres d’Anvers, un petit groupe de personnes discutent tranquillement en se grillant une clope, arrosé par les rayons du soleil. Plus loin, d’autres saluent les voisins au balcon quand certains s’empressent de grimper dans le bus, leur sac bien accroché sur le dos. Direction leur logis après avoir réparé toute l’après-midi des vélos. Pourtant, l’OPZ n’est pas l’acronyme d’une entreprise de cycles ou d’une association bobo, mais bien celui de l’hôpital psychiatrique de la ville. Il faut dire qu’à Geel, plus qu’ailleurs, les personnes souffrant de maladies mentales font partie prenante de la vie de la cité. Et ça dure depuis des centaines d’années.

Dans son petit bureau aseptisé situé dans l’une des ailes de l’hôpital, le psychologue Wilfried Bogaerts narre d’emblée, sans sourciller, la légende datant du septième siècle qui a fait la réputation de sa ville. «Je ne sais pas si elle est vraie ou pas. En tout cas, ce que l’on raconte c’est qu’une reine irlandaise, mère de la princesse Dymphne, est morte. Le roi Damon aurait alors voulu trouver une nouvelle épouse et il a eu l’idée de se marier avec sa fille. Dymphne a refusé et s’est enfuie avec un prêtre. Ils ont débarqué à Anvers puis se sont cachés dans les Flandres. Le roi l’a alors retrouvée avec ses soldats et l’a décapitée.»

Les découvertes de son tombeau et de reliques auraient marqué le début d’une véritable adoration de la princesse devenue sainte et patronne des malades mentaux, comme le détaille un document transmis par le musée de la ville. «Comme Dymphne a combattu le diable et a choisi d’être martyre plutôt que d’accepter les propositions incestueuses de son père, les personnes malades ont commencé à prier sur sa tombe dans le but de se débarrasser de leur maladie avec son aide. Des miracles auraient eu lieu, ce qui l’a fait connaître bien au-delà des limites de la ville.»

Des hordes de malades venant de différents pays ont longtemps séjourné dans l’une des salles de l’église Sainte-Dymphne, jusqu’à ce que cette dernière soit saturée. Au point qu’au XIVe siècle les familles de la communauté finirent par accueillir spontanément ces personnes démentes. La prise en charge des malades s’est médicalisée mais la tradition d’hébergement des familles s’est perpétuée. «En 1939, il y avait 3.700 patients dans les familles alors qu’il y avait entre 12.000 et 15.000 habitants à l’époque», assure Wilfried Bogaert.

 Le bâtiment de l'OPZ sur lequel veille encore la statue de Dymphne | Photo: Jacques Besnard

«Très nerveux au départ»

«Dans ma famille, il y a toujours eu une personne qui a habité à la maison. Ma nièce a perdu sa mère quand elle avait 15 ans et son père ne pouvait pas s’en occuper, alors elle a vécu avec nous.» Sur le trajet qui mène de l’hôpital psychiatrique de Geel jusqu’à sa belle résidence perdue dans la campagne flamande, la dynamique Toni Smit, 67 ans, qui accueille des patients d’OPZ depuis quinze ans, a le verbe facile. «Ouvre le portail s’il te plaît», crie-t-elle à travers la vitre alors que le véhicule se pointe devant une très belle propriété. Au fond du jardin, Luc apparaît, souriant, un râteau dans la main droite, son chapeau de paille vissé sur la tête. Il nous salue en nous présentant les trois chiens qui débarquent en furie: Bow, Flush et Kelly. 

Cela fait désormais dix ans que ce quinquagénaire qui souffre d’un retard mental vit avec Toni et son mari Arthur. Avant lui, trois patients de l’hôpital OPZ ont séjourné dans la famille, dont Dis, 92 ans, qui a rejoint depuis peu une maison de retraite. «Il a vécu à partir de ses 79 ans avec nous. On va le voir toutes les semaines, c’était son grand ami», raconte Toni attablée dans le jardin alors que Luc revient vers nous après avoir été chercher des photos.

Outre leur permettre d’avoir une vie «normale», cela aurait des bénéfices sur le traitement des pensionnaires

Lorsque l’on voit le sourire de Luc, on imagine mal l’état décrit par Toni lors de son arrivée. «Il était très très nerveux au départ. Il avait des tics, ne pouvait pas rester en place plus d’une minute. Mon mari m’a dit au bout de quelques jours que ça allait être compliqué. En quelques mois, cela s’est calmé.»

De gauche à droite, Arthur, sa femme Toni et Luc, patient qui vit avec eux depuis dix ans, aux côtés des chiens Bow, Flush et Kelly | Photo: Jacques Besnard

Aujourd’hui, Luc ne va plus beaucoup à l’OPZ et part en vacances chaque année en Croatie, en République tchèque ou, comme l’été dernier, en Autriche. Le week-end, il pratique le badminton, supporte le club de foot de la commune en D2 belge et se retrouve avec ses amis au café de l’OPZ.

Outre le fait de leur permettre d’avoir une vie «normale», cette désinstitutionnalisation aurait également des bénéfices sur le traitement des pensionnaires et notamment ceux qui souffrent de troubles de la personnalités, de troubles obsessionnels compulsifs ou encore chez certains schizophrènes. «Je pense que ça réduit la prise de médicaments, des recherches scientifiques ont été faites et, chez les schizophrènes, c’est le cas», explique Wilfried Bogaerts. Pierre Sans, psychiatre français à la retraite, qui avait mis en place un service d’accueil familial thérapeutique à Nantes en 1979, acquiesce: «Quand ils sont toute la journée enfermés entre patients psychotiques à l’hôpital, il y a bien évidemment une augmentation du stress, des angoisses et donc du délire.»

Procédure très encadrée

Il incombe, en revanche, au personnel médical de désigner les patients stables qui peuvent s’adapter à un système ouvert. «Si on a un doute, on ne le tente pas», assure Wilfried Bogaerts. À Geel, quand une personne a un comportement «bizarre» dans la rue, les habitants appellent plus souvent le personnel de l’OPZ que la police. Selon le chef du projet, il n’y aurait de toute façon pas eu de problèmes majeurs récemment, même si, en 1844, l’un des pensionnaires avait tué le maire de la ville.

Tous les familles ne peuvent pas non plus prétendre obtenir l’autorisation d’accueillir un patient. Visite des habitations par les responsables du programme, enquête du parquet, étude du casier judiciaire, rapport de la police locale… La sélection des familles est rigoureuse pour éviter, là-aussi, tout soucis. 

Pierre Sans a connu l’histoire d’un homme tombé amoureux de la patiente dont il s’occupait. Ce dernier avait assassiné cette femme de 28 ans dont il était épris sans doute par crainte qu’elle raconte tout. «C’était un cas exceptionnel mais il ne faut pas tomber dans un angélisme. Il faut être très vigilant sur les risques, assène-t-il. Il est important de prendre son temps, de ne pas hésiter à faire marche arrière si ça ne fonctionne pas, de bien encadrer les familles, de mettre en place des groupes de travail car avoir des qualités humaines ne suffit pas. Je me méfie par exemple des personnes qui sont les plus enthousiastes car ce sont souvent les plus fragiles, les première qui peuvent craquer.»

Certains vieux témoignages parlent d’ailleurs d’abus qui s’étaient déroulés à Geel. Le docteur belge Joseph Ghislain citait l’exemple du psychiatre français Jean-Étienne Esquirol, qui avait visité la ville en 1821 et décrivait des patients pieds et mains enchaînés.

Dans le passé, de nombreux patients étaient également hébergés dans les fermes de la région, les paysans étaient aussi bien contents d’avoir une main-d’œuvre gratuite pour travailler dans les champs. Les conditions d’hygiène et d’accueil n’étaient pas non plus toujours optimales. Certains pensionnaires partageaient par exemple un lit avec les membres de la famille. Enfin, en 1984, le psychiatre Eugeen Roosens publia l’ouvrage Des fous dans la ville? Geel et sa thérapie séculaire, qui critiquait le traitement discriminatoire qui était fait aux malades de la ville. Ces deniers n’avaient apparemment le droit à l’époque d’aller au cinéma que pour assister aux films pour enfants. 

 À Geel, quand une personne a un comportement «bizarre» dans la rue, les habitants appellent plus souvent le personnel de l’hôpital psychiatrique que la police

Les choses ont changé mais, aujourd’hui encore, tout le monde n’est pas forcément ravi de voir débarquer des malades psychiatriques dans leur établissement, à en croire Toni, qui cite la mésaventure d’une amie. «Ils sont allés dans un café à Geel et on lui a tendu un ticket avec un message inscrit qui leur disaient qu’ils n’étaient pas les bienvenus…»

Familles plus rares

En 2015, 248 patients étaient encore accueillis dans les familles de Geel et des communes environnantes. On est donc bien loin des 3.700 patients hébergés pendant la Seconde Guerre mondiale. Les couples sont également vieillissants: 50 ans en moyenne. La crise n’a rien arrangé. «Avant, un salaire et demi, c’était suffisant mais plus maintenant, admet le docteur Bogaerts. Désormais, les femmes travaillent et la vie est sans doute plus chère.» 

Pour s’occuper de leur(s) pensionnaire(s), les familles reçoivent entre 19 et 23 euros net par jour et par patient, selon l’âge, pour la nourriture et le logis, soit environ 700 euros. «Personne ne fait ça pour l’argent mais parce qu’ils aiment s’occuper des autres. À la fin du mois, il ne te reste rien, atteste Toni. On a essayé d’avoir une petite augmentation auprès du gouvernement mais ça n’a pas été possible.»

Pierre Sans dénonce de son côté «une escroquerie». Pour le psychiatre français, il convient de considérer cette tâche comme une activité professionnelle. «C’est un véritable métier et je suis formel là-dessus. Il faut bien les payer. Ça vaut plus que 700 euros, c’est un travail qui vous prend douze heures par jour, sept jours sur sept. Il faut au moins le Smic, une indemnité en plus pour les frais et des congés pour souffler. Sinon, le risque de burn-out est important et on entre ensuite dans un processus mortifère qui va créer un nouvel asile à l’intérieur du foyer.»

Cela ne décourage en tout cas pas Toni et Arthur, qui envisagent d’accueillir bientôt un nouveau pensionnaire: «Mon époux a eu un problème de santé mais, lorsqu’il sera totalement rétabli, on fera la demande pour héberger un autre patient. Je déteste être seule, j’aime prendre soin d’eux.»

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