Monde

Pourquoi la fermeture des frontières est impossible

Philippe Boggio, mis à jour le 27.01.2016 à 3 h 46

Les partisans de «la fermeture des frontières» ont raison quand ils affirment que nos frontières sont des passoires. Ils ont tort quand ils croient que c'est une manifestation de laxisme.

À la frontière entre la Croatie et la Slovénie, le 12 novembre 2015. STR / AFP.

À la frontière entre la Croatie et la Slovénie, le 12 novembre 2015. STR / AFP.

À l’image de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy, en France, les partisans continentaux de «la fermeture des frontières» ont raison: nos frontières sont des passoires. Ils ont aussi parfaitement tort: contrairement à ce qu’ils prétendent, l’ouverture des territoires communautaires à tous les vents, donc aux réfugiés, et indirectement, aux terroristes djihadistes qui se mêlent aux flux migratoires, comme l’enquête sur les attentats parisiens du 13 novembre tend à le montrer, n’est pas due aux seules dispositions, qu’ils jugent «laxistes», de l’espace Schengen.

Les frontières sont inexistantes par elles-mêmes, par l’évidence de leur inutilité, et ce depuis fort longtemps. Bien avant la suppression des contrôles douaniers dans l’Europe de l’ouest, à partir de 1990. Bien avant la fin de la dernière guerre mondiale, même, par exemple en France, sur la plupart de ses 2.889 kms de limite terrestre. Jamais les nazis n’ont bouclé l’intégralité de la frontière franco-belge ou franco-allemande durant le conflit. C’était même régulièrement le contraire. La guerre foulait aux pieds les bordures, faisait place nette à l’invasion, puisque c’était un empire dégagé qu’elle convoitait.

Osons en prévenir les tenants de 2016 du cadenassage général: sur de très nombreuses portions de la démarcation française, pour ne retenir que celle-là, il n’y a jamais eu de mur ou de grillage, et il n’y en aura jamais. Pourquoi? Parce qu’arrive forcément un endroit, tout au bout du bout de l’Hexagone, où le territoire national s’achève par quelques dizaines de mètres de pré à brouter, qu’on n’a jamais songé, de mémoire d’éleveurs, à interdire aux troupeaux de ceux d’en face Parce que, plus loin, le tracé officiel épouse le cours d’un ruisseau, pile à l’emplacement du seul gué, sur des kilomètres. Continuer à le passer à sec a toujours paru plus impératif que d’obtempérer aux avertissements administratifs.

Parce qu’ailleurs, encore, la frontière est venue se poser au beau milieu de la rue principale d’un gros bourg. On ne sait plus depuis quand la vieille guérite de bois est désertée. La douane devait ralentir la circulation, retarder les habitants pendant leurs courses. La guérite est parfois repeinte de neuf, parce que les touristes aiment la prendre en photo. Il faut bien garder dans l’œil l’axe du tracé car au delà du centre-ville, rien ne le signale plus. On pourrait être totalement en Belgique, au Luxembourg, en Suisse…, ou totalement en France, ce serait pareil.

Une notion de l'arrière

La frontière est d’abord une notion de l’arrière, une idée pour discours patriotique, ou pour les plus nationalistes, depuis Schengen, une raison d’indignation. Sur place, sur la ligne de démarcation, il n’y a que le vivre-ensemble frontalier, qui se rit des obstacles. Que le paysage, avec des lois de paysage. Des logiques de fleuves, de marais, d’embouchures. De forêts profondes à se perdre.

«La fermeture des frontières», que réclament désormais les Européens les plus xénophobes, le verrouillage métallique, voire électrique, des bordures intérieures, ne vaudraient, au mieux, que pour la plus continue des plaines. Comme entre la Hongrie et la Serbie, où les 175 kms de clôture et de barbelés que le gouvernement de Budapest a fait dresser depuis 2014 par 4.000 soldats pour repousser les réfugiés syriens ne sont toujours pas infranchissables, six mois après leur achèvement. C’était compter sans les lignes de chemin de fer, perpendiculaires à la démarcation, les carrières à ciel ouvert, les cultures intensives, les habitudes de proximité, etc.

Au-delà des plaines, le dénivelé européen tend aussi à s’élever rapidement, et le verrouillage deviendrait alors une entreprise épuisante. «Illusoire», même, a déclaré Angela Merkel, après que l’un des dirigeants de son aile droite, Edmund Stoiber, lui ait à nouveau réclamé récemment la fermeture des frontières allemandes. Illusoire, c’est le mot: les Pyrénées, les Alpes, les Balkans, le Jura, les Alpes scandinaves, les démarcations montagneuses n’ont jamais connu de barbelés. Le tripoint franco-italo-suisse culmine à 3.820 mètres, au sommet du Mont Dolent, qui répartit son ombre entre Chamonix (France), Orsières (Suisse) et Courmayeur (Italie). Penser à y ériger des barrières serait absurde, bien sûr sur les hauteurs, mais à peu près autant aux premières marches, dans la vallée, car cela obligerait les barrières de sécurité à un détour de plusieurs centaines de kilomètres. Modestement, au col d’Albrun, voisin du mont, une borne signale l’existence d’une triple frontière dans les environs…

Le mont Dolent (via Wikimédia Commons).

Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy et la cohorte, désormais imposante, des dirigeants verrouilleurs de frontières devraient entreprendre la balade des confins du pays européen de leur choix. Ces randonnées sont devenues très à la mode. Ils réaliseraient peut-être enfin que les limites sont un fouillis de végétation, d’obstacles naturels, d’humour paysager et que l’absence de traces au sol, à peu près partout, témoigne de la sagesse des aïeux sur le continent.

Devant la difficulté à ériger des clôtures, devant l’assurance de leur inconvenance même, des générations et des générations, même en guerre, même en butte à l’envahisseur, ont jugé plus raisonnable d’enfoncer de près en près quelques pierres sculptées dans la terre –pour mémoire. Manière de dire: nous, Français –ou Allemands, ou Suisses– nous savons que notre souveraineté finit là, et par cette pierre pacifique, nous exprimons que nous n’en faisons pas toute une maladie. Le long du tracé français, il reste encore quelques bornes, rares. Quand elles n’ont pas été prélevées, pour les plus anciennes, par des collectionneurs, elles sont la plupart du temps invisibles au randonneur et dorment d’un sommeil de juste.

Restaurant strasbourgeois

La légende de Schengen veut que François Mitterrand et Helmut Kohl aient jeté les bases des futurs accords, un soir de 1984, alors qu’ils dînaient dans un restaurant strasbourgeois. On leur rapporta que toute la journée, et encore le soir même, le pont de Kehl, sur le Rhin, marquant la frontière entre l’Allemagne et la France, avait été saturé d’embouteillages, hommes et marchandises restant bloqués le longues heures, en attente d’un contrôle douanier à peu près de pure forme. Les deux dirigeants convinrent que compte tenu des progrès du rapprochement, tant économique que politique, entre leurs deux pays, et plus largement au sein de la communauté, il était temps de mettre fin à ces contrôles, obsolètes dans l’Europe moderne du libre-échange, qui ralentissaient tout le monde. A commencer par le trafic du pont de Kehl. Ils associèrent à leur décision le Benelux et ainsi débuta la marche (1985-1995) vers les accords de Schengen.

Depuis des décennies, l’autorité des pays d'Europe
de l'ouest sur leurs frontières respectives
ne reposait déjà plus que sur les principaux points
de passage

Depuis des décennies, l’autorité des pays d'Europe de l'ouest sur leurs frontières respectives ne reposait déjà plus que sur les principaux points de passage, sur les ports, les aéroports, les gares et les grands axes routiers, qui connaissaient régulièrement des bouchons «sous douane», comme ceux, devenus célèbres, de La Jonquera (Espagne) ou de Vintimille (Italie). C’est là que s’effectuaient presqu’exclusivement les contrôles des passeports, parfois des bagages ou des véhicules. Mais, à gauche, à droite de ces postes douaniers, plus rien. Aucun obstacle à la traversée du voyageur clandestin ou simplement plus discret. Dans les rues voisines, sur les routes parallèles du réseau secondaire, sans même parler des chemins de campagne, aucune de ces barrières mobiles, blanches et rouges, premier symbole de la frontière. De tous temps, pour passer la douane, il a toujours fallu décider d’abord de s’y rendre volontairement.

Dans la seconde moitié du XXe siècle –pour ne pas remonter plus loin– et plus encore en ce début de XXIe siècle, les théoriciens policiers de la frontière, sachant la civilisation pressée, ont considéré que seuls des automobilistes, ou encore les passagers des trains, des bateaux, des avions, cherchaient à passer d’un pays à l’autre. Que personne n’aurait plus l’idée de traverser à pieds –quitte à reprendre une voiture, la ligne franchie. Tous les postes douaniers sont donc urbains, ou très éclairés, dotés de parkings,ou de salles d’attente, pour les modes de transports collectifs. Sur la frontière franco-belge existent ainsi 260 points de contrôle dûment répertoriés, permanents ou temporaires, mais inamovibles. Certains sont même fameux, devenus lieux de fête foraine, avec cafés, dancings et magasins, vente d’alcool et de cigarettes. Les truands recherchés des années 50-60 en connaissaient par cœur les positions, pour ne pas risquer de tomber sur l’un d’eux.

Réactions en chaîne

Les responsables européens qui réclamaient, ces dernières années, la restauration des contrôles, ont réussi à provoquer, depuis l’automne, la réactivation de la carte de ces postes douaniers voyants, comme en vitrine, dans plusieurs pays de la Communauté européenne. Dans l’espoir de contenir la pression migratoire, la Suède et le Danemark, après l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie, en septembre, viennent de décider le renforcement des vérifications d’identité à leurs principaux points d’entrée. La France avait initialement prévu de rendre obligatoires les mêmes contrôles pendant les seules semaines de la COP21, en décembre dernier. Les attentats du 13 novembre, et le recours à l’état d’urgence, ont imposé la prolongation de ces mesures.

Pour quels résultats? En un mois, quelques individus suspectés de complicité djihadiste possible, les fameux «fichés S», qui ignoraient qu’ils l’étaient. Si un commando de la force de celui qui s’est rendu responsable des tueries du Bataclan et des terrasses était en préparation, il ne s’est bien sûr pas présenté à la frontière. A noter encore, un ralentissement des trafics de drogue et d’armes. La tâche leur est désormais compliquée, ne serait-ce qu’en raison de la nécessité de repérer les passages secondaires, laissés libres.

La signature des accords de Schengen, le 19 juin 1990. CHARLES CARATINI / AFP.

Mais pour l’essentiel, le retour des contrôles a surtout entrainé dans toute cette Europe en velléité de verrouillage d’importantes réactions en chaîne à l’intérieur des échanges humains et économiques. En Allemagne, en Suisse, sur la Côte d’Azur franco-italienne, mais aussi plus à l’est, jusqu’en Roumanie, les transhumances se sont trouvées brutalement ralenties. Premiers concernés: les travailleurs frontaliers qui, dans les embouteillages des douanes, perdent chaque jour deux ou trois heures de travail. Toute une vie économique «mondialisée» est perturbée, situation que l’Europe n’avait plus connue depuis les années 90. Salzbourg, la ville de la frontière autrichienne, se voit partiellement coupée de sa zone d’influence, en Allemagne. Comme Bâle, la ville suisse qui prospère aussi en France et en Allemagne. Les Belges résidant à Roubaix s’interrogent, comme les Suisses qui ont l’habitude de fréquenter des hypermarchés du lac Léman, moins chers côté français.

Les mouvements de protestation sont déjà nombreux d’un bout à l’autre du continent. Souvent de la part des mêmes qui s’étaient déclarés, dans les sondages européens, favorables au bouclage de leurs frontières. Preuve est faite, en quelques semaines, et non sans ironie, que les solutions destinées à bloquer les flux migratoires ont déjà des conséquences négatives pour les populations des confins et le bon fonctionnement du «poumon» intereuropéen. Aussi les mêmes gouvernements, dont les pays commandent des frontières terrestres, comme l’Allemagne et la France, allègent déjà leurs dispositifs, sans trop l’avouer.

Les réfugiés par les chemins de traverse

Et les migrants? Les réfugiés de Syrie, qui remontent le continent, depuis la Turquie? Le raidissement, cet automne, des politiques d’accueil, l’annonce, un peu partout, de la fermeture des frontières –à défaut, parfois, de sa réalité– en a ralenti le nombre. Mais il est trop tôt pour dire si cette diminution est due davantage aux conditions hivernales du voyage qu’au renforcement des contrôles. Il faudra attendre le retour des beaux jours. La Communauté européenne tente d’accélérer l’implantation de Frontex, son agence chargée de conforter les contrôles d’entrée, aux frontières extérieures de l’espace Schengen, en collaboration avec les polices grecques et italiennes. A l’été revenu, peut-être que du point de vue des États européens, des progrès auront été réalisés.

Les réfugiés passent toujours, pourtant. A raison de 2.000 personnes par jour, qui, malgré le froid, et désormais les embarras de frontière, continuent de converger vers les entrées allemandes. Même sur le parcours semé d’embûches dit des «Balkans-Ouest», où les gouvernements, imitant la Hongrie, essaient à leur tour d’interdire leurs territoires par la mise en place progressive de grilles et de barrières. Même en Hongrie, malgré la réputation de fermeture et d’hostilité aux migrants que s’est définitivement taillée son premier ministre, Viktor Orban; malgré ses 175 kms de clôture, côté serbe; et ceux qu’il a commencé à fortifier, côtés croate et roumain.

D’autres «facilitateurs» de frontière vont à n’en pas douter se faire connaître, héritiers des résistants
des Pyrénées
ou de la frontière franco-suisse

Quand Budapest a commencé à tester des modèles de clôture, fin 2013, sur ses premiers kilomètres de séparation avec la Serbie, beaucoup d’Européens s’étaient demandé comment un peuple ayant tant souffert autrefois des duretés du «rideau de fer» pouvait ainsi se laisser aller à rejouer avec le diable. Pendant la Guerre froide, la frontière austro-hongroise avait montré, avec le «Mur» berlinois, une image particulièrement crue des conditions d’internement d’un peuple, derrière des barbelés, car s’y exprimait, tout le long de son tracé, aussi une guerre d’influence entre l’Ouest et l’Est, une guerre médiatique, entre la CIA et le KGB.

Autriche-Hongrie: une ligne de démarcation hautement symbolique de l’histoire du continent, et des choix en faveur de la démocratie et des libertés territoriales, par deux fois affirmés, à la Libération, puis à la Chute du mur. Avant d’obtenir son ticket d’entrée dans l’Union européenne, la Hongrie avait gagné la réputation d’une nation de passeurs pendant la Guerre froide. En 1956, après que la répression soviétique se soit abattue sur la révolte de Budapest, des volontaires avaient réussi, en trois mois, à faire passer la frontière autrichienne à 160.000 personnes, que la Croix-Rouge recueillait à l’Ouest. Puis, les mêmes, ou leurs petits-enfants, avaient abattu les mêmes barrières, en 1989, pour permettre aux Allemands de l’Est de gagner l’air libre européen, donnant ainsi le signal de la réunification, et de la fin du «Bloc de l’est».

Les passeurs hongrois sont apparemment de retour, puisque les migrants, ces «transfuges» contemporains, traversent toujours. D’autres «facilitateurs» de frontière vont à n’en pas douter se faire connaître ailleurs, héritiers des résistants des Pyrénées ou de la frontière franco-suisse; ou, plus prosaïquement, petits entrepreneurs locaux qui se spécialiseront dans de nouveaux modes de convoyage. Si les premières barrières européennes restent fermées, si d’autres s’abaissent, au risque de mettre en péril l’espace Schengen, les réfugiés ne se masseront peut-être plus, par centaines, devant les entrées douanières les plus fréquentées. Ils s’égailleront par les chemins de traverse.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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