Partager cet article

Quand Manuel Valls esquisse un état d'urgence de long terme

Manuel Valls lors son interview à la BBC, le 22 janvier 2016.

Manuel Valls lors son interview à la BBC, le 22 janvier 2016.

Le Premier ministre a déclaré à la BBC qu'il souhaitait maintenir l’état d’urgence en France «tant que la menace est présente». Mais disparaîtra-t-elle un jour?

Depuis le Forum de Davos, Manuel Valls a accordé une interview à la BBC dans laquelle la radio anglaise le présente comme favorable au maintien de l’état d’urgence, déjà prolongé de trois mois en novembre, «tant que la menace est présente» et «jusqu’à ce que l’on puisse se débarrasser de Daech». Selon l'AFP, qui s'est procurée une copie complète de l'interview, voilà ce que le Premier ministre a dit:

«La guerre, c'est utiliser tous les moyens dans notre démocratie pour protéger les Français. Donc, c'est en effet l'état d'urgence. Nous allons voir si nous allons le prolonger», répond le Premier ministre à la question de la BBC, qui l'interroge sur la prolongation de l'état d'urgence.
«Jusqu'à quand?», demande la journaliste. «Le temps nécessaire. Nous ne pouvons pas vivre tout le temps avec l'état d'urgence. Mais tant que la menace est là, nous pouvons utiliser tous les moyens», dit Manuel Valls.
«Cela peut être pour toujours?», relance l'intervieweuse. «Jusqu'à ce qu'on puisse, évidemment, en finir avec Daech», déclare alors le chef du gouvernement.

Une déclaration qui a d'ores et déjà fait beaucoup parler dans les médias, et soulève plusieurs questions autour de la crainte d'un «état d'urgence permanent»: quand doit-on considérer la guerre gagnée? À partir de quel moment la menace terroriste cesse-t-elle d’être présente?

Le Premier ministre s'était déjà placé, de manière moins explicite, sur cette position le 1er décembre dernier, quand il avait déclaré sur Europe 1 que «tant qu'il y a la menace, il y a l'état d'urgence». François Hollande a lui déjà, le 20 janvier, jugé «tout à fait probable» la prolongation de l’état d’urgence au-delà de son terme du 26 février.

Le Premier ministre a semblé ouvrir une temporalité plus longue et, surtout, plus floue, tant il semble difficile d'apercevoir le terme du conflit qui oppose l’Occident à l'organisation djihadiste. 

Après les attentats du 13 novembre, nous vous expliquions justement qu'en l'état des forces, la coalition occidentale ne pouvait pas gagner face à Daech, pour des questions d’armement trop limité sur le terrain, de jeux d’alliances dans la région et d’incapacité à évaluer les forces en présence. Deux mois plus tard, les frappes aériennes se sont accentuées mais la situation sur le terrain évolue lentement et l'Etat islamique a ouvert un nouveau front en Libye. Pour David Thomson, journaliste à RFI et auteur du livre Les Français jihadistes, contacté par Slate.fr, nous sommes donc très loin loin d'avoir éradiqué Daech et la menace qu'il représente:

«C’est totalement irréaliste d’imaginer la disparition de l’Etat islamique dans un futur proche. Il est là pour rester pour plusieurs années, une décennie au moins. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il n’y a pas de victoire possible contre un groupe comme l’EI. Peut-être que Mossoul et Raqqa [les places fortes de l'EI en Irak et en Syrie, ndlr] seront reprises, mais la menace sur la France ne sera peut-être que plus grande. C’est même une certitude. Si ces villes étaient reprises, les gens rentreraient dans leur pays. C’est exactement ce qui s’est passé après la guerre au Mali. En 2013, Tombouctou, Kidal et Gao ont été reprises, mais les groupes djihadistes sont entrés dans la clandestinité, ils n’ont pas du tout disparus et il y a depuis une multiplication des attaques terroristes.» 

Egalement contactée par Slate.fr, Agnès Levallois, spécialiste du monde arabe contemporain et chargée de mission à l’Académie diplomatique internationale, estime que la déclaration de Manuel Valls est avant tout une façon de faire de la politique intérieure:

«Les propos de Manuel Valls sont complètement décalés de la réalité du terrain. Cela aurait un sens de dire cela si on avait un vrai calendrier. On sait que les bombardements sur les positions de Daech ont une certaine efficacité et qu’ils ont perdu du terrain. Mais pour vraiment régler le conflit sur le terrain, il faut envoyer des troupes au sol en Irak et en Syrie, tout en réglant la question politique en Syrie. On ne peut pas vaincre Daech sans régler la question syrienne.  [...] Des déclarations comme celle-ci alimentent l’idée qu'au Moyen-orient, l’Occident règle les problèmes au nom de ses intérêts sans prendre en compte la situation des populations locales.»

Quant à la menace terroriste sur le sol français, elle est bien évidemment toujours présente. Le 21 janvier, France 3 faisait ainsi état d'un document mentionnant la mise en place d’une surveillance accrue sur sept sites, dont La Défense et le siège du Parlement européen à Strasbourg.  

Le Premier ministre lui-même a expliqué sur France 2 le 19 novembre que «la menace est toujours présente», et qu’elle «va être longue et permanente». Quelques jours plus tôt, l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic, très écouté et demandé sur le sujet depuis le 13 novembre, se montrait encore plus direct dans les colonnes de Paris Match. «Les Français vont devoir s'habituer non à la menace des attentats, mais à la réalité des attentats, qui vont à mes yeux immanquablement survenir. Il ne faut pas se voiler la face. Nous sommes désormais dans l'œil du cyclone. Le pire est devant nous.»

Le Premier ministre a dû très vite clarifier ses derniers propos, dans un contexte déjà très tendu autour de l’état d’urgence en France. Selon un journaliste de l'AFP citant Matignon, il n'y aurait «aucune annonce». «En aucun cas il n'est envisagé de le prolonger indéfiniment», insiste l'entourage du Premier ministre. Un démenti ou un rétropédalage également rapporté par une journaliste d'I-Télé:

Les annonces de Manuel Valls ont en tous cas provoqué des remous dans l'opposition et à la gauche du PS. La coprésidente du groupe écologiste à l'assemblée nationale, Cécile Duflot, s'est alarmée d'une «fin de l'état de droit»

A droite, la secrétaire d'Etat à l'Économie numérique des Républicains a déploré un manque de clarté:

Seule réaction positive, celle du conseiller de Paris Pierre Lellouche, qui en a quand même profité pour démontrer que si on pouvait instaurer un état d'urgence sur le long terme, il n'y avait donc pas besoin de modifier la Constitution selon lui...

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte