Partager cet article

Dix ans après, les Arctic Monkeys font encore vibrer la pop française

Détail de la pochette de «Whatever People Say I Am, That's What I'm Not» des Arctic Monkeys.

Détail de la pochette de «Whatever People Say I Am, That's What I'm Not» des Arctic Monkeys.

Bande-son propulsée par internet de l'exaspération d'une jeunesse désœuvrée, le premier album du groupe, qui fête son anniversaire cette semaine, a durablement marqué le rock hexagonal.

«Ces provinciaux rêvant de pop ne sont rien de moins que des stars en devenir.» C’est par ces mots que le journaliste anglais Rick Martin concluait le premier article consacré par le NME aux Arctic Monkeys. C’était début 2005, ça faisait suite à une performance donnée au Sheffield Harley, un petit pub perdu au cœur de la ville, et ça annonçait la déferlante à venir: en mai de la même année, Alex Turner et sa bande accordent leur premier entretien au magazine anglais, passent sur le plateau du Later… with Jools Holland la semaine de la sortie de «I Bet You Look Good On The Dancefloor», donnent en octobre leur premier concert londonien au London Astoria (sold out, malgré une capacité de 1.200 places) et posent le même mois en couverture du dernier numéro du NME en promettant qu’ils sont «bien plus que de simples espoirs». Ils le prouvent définitivement le 23 janvier 2006 lorsque paraît leur premier album sur Domino, Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not.


Outre un arbre généalogique évident (The Jam, The Undertones, The Libertines…),  des riffs puissants et un verbe à la fois riche et prolétaire (Turner prétend alors qu’il avance «sur une corde raide entre Jarvis Cocker et Mike Skinner»), ces gars qui «ne croient pas en la mode» deviennent ainsi, à 20 ans à peine, et seulement quatre ans après avoir reçu leurs premiers instruments à Noël, les porte-drapeaux du grand retour de l’indie-rock sur lequel tous les médias spéculent depuis l’émergence des Libertines, des Kills ou de Franz Ferdinand.

Qu’importe l’énormité des attentes, ces jeunes teignes semblent incapables de dompter leur énergie. En à peine quarante minutes, ils réussissent ainsi l’exploit de remettre Sheffield, bastion historique des rêves électroniques anglais, sur la carte des villes qui comptent dans l’indie-rock britannique tout en écoulant les disques par centaines milliers: vendu à plus de 360.000 exemplaires lors de sa première semaine dans les bacs, un record pour un premier album outre-Manche, Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not est aujourd’hui certifié cinq fois disque de platine au Royaume-Uni.

«Il me manquait un groupe auquel m’identifier»

Fatalement, et à l’image de ce qui s’est passé dans les années 1980 avec les Smiths ou lors de la décennie suivante avec Oasis, le succès des Arctic Monkeys provoque l’éclosion d’une horde de sosies dans les bacs des disquaires. En Angleterre, The Kooks, The Vaccines, Jake Bugg, Palma Violets ou, dernièrement, Pretty Vicious investissent les charts avec plus ou moins de réussite, tandis que, de ce côté-ci de la Manche, on a longtemps limité l’influence d’Alex Turner et de sa bande à l’émergence de toute une scène de baby-rockeurs en jeans moulants: BB Brunes, Naast, les Shades ou encore les Plasticines.

Sauf que Arctic Monkeys, c’est avant tout le son du rock british, la matrice de tout le rock hautain, débauché et irraisonnable qui découle directement du Nord de l’Angleterre. Un tel pédigree ne pouvait donc que donner naissance à une scène underground qui, de John & Jehn à Quadricolor, de The Dedicated Nothing à Parc, semble avoir été biberonnée aux refrains étincelants de «Mardy Bum» ou «The View From The Afternoon».


«J’avais 17 ans quand leur premier album est sorti, explique Victor Solf, moitié du duo Her (ex-The Popopopops). Je faisais partie d’une génération paumée, en manque de repères et ça remplissait un vide.» De son côté, Sofian El Gharrafi de Granville se fait encore plus élogieux:

«Quand l’album est sorti, je ne faisais pas encore de musique. J’avais onze ans lors de la sortie du premier album des Strokes et il me manquait un groupe auquel m’identifier. Lorsque j’ai découvert le clip live d’"I Bet You Look Good On The Dancefloor", j’ai tout de suite eu envie d’apprendre la guitare. Ces mecs n’avaient que deux ou trois ans de plus que moi, utilisaient leurs instruments depuis peu et cartonnaient. Ça été une révélation: on s’échangeait les MP3 au lycée, on s’est mis à croire en nous et à un outil comme Internet.»

Succès 2.0

Car Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not n’est pas que la bande-son parfaite de l’exaspération propre à une jeunesse désœuvrée: si son succès est impressionnant dans les bacs, il l’a d’abord été sur le web. On est alors en 2005, Internet commence à s’implanter massivement dans les foyers européens et les fans d’Arctic Monkeys, qui se contentaient jusqu’ici des démos distribuées gratuitement par le groupe lors des quelques concerts donnés autour de Sheffield, décident de prendre les choses en main: ni une ni deux, ils leur créent un compte Myspace et les clics explosent. «Lorsque nous sommes devenus n°1 en Angleterre, expliqua quelques semaines plus tard le batteur Matt Helders au site américain Prefixmag.com, on nous voyait aux infos et on entendait parler de nous à la radio sur le fait que MySpace nous avait aidé. Mais on était juste l’exemple parfait d’un groupe qui ne connaît même pas ce dont tous ces médias parlaient.»

Qu’ils l’aient voulu ou non, les Arctic Monkeys deviennent pourtant un exemple à suivre. Sofian El Gharrafi:

«Avec Granville, par exemple, on a également commencé sur Internet, avant de proposer un live et de se faire repérer par un label. En cela, ils ont été précurseurs puisqu’ils ont forcé les gens à s’intéresser à des artistes inconnus sur Internet, à prendre en compte le nombre de vues et de likes.»

Même son de cloche chez Théo Radière, guitariste du groupe de rock nantais Von Pariahs:

«L’énergie qu’ils avaient a fait l’unanimité dans notre groupe. C’est brut, sans artifice, ça sonne punk-rock et il y a un vrai côté dansant avec des titres comme "Dancing Shoes" et "Cigarette Smoker Fiona", l’une de leurs face B. On s’est retrouvé dans leur parcours. On rêvait à travers eux. Et ce n’est pas pour rien si tant de groupes avaient le même genre de son sur MySpace. Tous ceux qui ont voulu faire du rock à cette époque s’y sont essayés. Bien sûr, ça n’a pas marché parce que c’était du copier-coller, mais au final tu mûris et tu essayes d’autres choses.»

Vrai: entre Vincent Pedretti, batteur du groupe marseillais Aline, qui prétend que le destin des Arctic Monkeys «est le rêve de n’importe quel groupe» et que leur son «donnait envie à n’importe qui de mettre ses "dancing shoes"», et Sofian El Gharrafi qui avoue que son premier groupe, Chocolate Donuts, «était clairement dans l’esprit des Arctic Monkeys», nombreux sont les groupes français à reconnaître l’influence des gars de Sheffield. Ou du moins, à la comprendre. C’est notamment le cas de Requin Chagrin:

«On n'écoute pas leurs derniers albums et ça ne fait pas partie de nos influences, mais Whatever People Say I Am, That's What I'm Not nous a marqués à l'époque: les guitares qui se répondent sur "The View From The Afternoon", la créativité, le jeu et le jogging de Matt Helders, la folie de la fin de "Fake Tales of San Francisco"... Cet album a une sacrée patate! Les chansons dégagent une énergie brutale qui, à l'époque, et pour certains, était inhabituelle. Ça a influencé pas mal de groupes.»

Victor Solf est fier de pouvoir en faire partie:

«J’avais découvert l’album avant sa sortie sur Internet. On avait un MySpace aussi et c’était le groupe de référence: leurs concerts étaient complets, leur EP était gratuit et il y avait une vraie frénésie autour d’eux. Ils sont arrivés un peu plus tard que les Strokes, les Libertines, Bloc Party et Franz Ferdinand, mais c’était le groupe à suivre au lycée. On l’écoutait en soirée, en studio, en voiture: partout.»

Sam Sprent, chanteur des Von Pariahs, poursuit la même idée:

«À l’époque, je vivais dans un petit village et j’arrivais tant bien que mal à capter France Inter. C’était un peu galère, mais j’arrivais à écouter toutes les Black Sessions de Bernard Lenoir. Lorsqu’il a passé la démo de "When The Sun Goes Down", ça été une vraie claque. Je n’avais pas les mêmes goûts que mes potes, mais ça nous réunissait tous. En soirée, ça nous arrivait de retourner dans la bagnole pour réécouter ce morceau en mettant le volume à fond.»


Chroniqueurs du Nord

Car les Arctic Monkeys faisaient partie de ces groupes qui, au début des années 2000, donnaient envie de fréquenter du rock en «classic Reeboks or knackered Converse», pour reprendre les premières paroles d’«A Certain Romance». Brutal et pourtant mélodique, décontracté et pourtant méticuleux: ainsi allait Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not, tout en nonchalance, en poésie mais aussi en fougue et en érudition –le titre de l’album est une phrase prononcée par le personnage Arthur Seaton dans le livre Samedi soir, dimanche matin d’Allan Sillitoe, classique de la vague littéraire des «jeunes gens en colère».

Vincent Pedretti:

«À l’époque, je n’étais pas suffisamment bilingue pour comprendre toute la subtilité des paroles, mais je comprenais les grandes lignes. Pas besoin de plus, tant la façon de chanter était spéciale, avec un côté très anglais dans la voix et la prononciation. Sur "Riot Van", par exemple, la façon dont Alex Turner traîne les mots, prononce les consonnes et refuse de surinterpréter est prodigieuse. Ce qui est intéressant, c’est qu’il a rendu poétique des thèmes universels: un peu comme Romain Guerret chez nous, et surtout un peu comme tout gamin de 19 ans, il raconte principalement des histoires de soirées, de gonzesses, etc.»

C’est en effet ce regard perçant et subtilement juste qui rend en partie les chansons d’Arctic Monkeys si glorieusement vivantes, nécessaires. Là où tant de groupe de rock débitent docilement des paroles relativement légères, Alex Turner préfère être ce «garçon au coin de la rue» (référence ici au titre du premier album de Dizzee Rascal, dont il est proche), ce poète racontant un quotidien délabré avec une ironie grinçante. Dans «A Certain Romance», il explique ainsi qu’il n’y a rien de romantique dans la vie d’un jeune Anglais; dans «Riot Van», il se fait l’observateur lucide d’un groupe de jeunes taquinant la police pour vaincre l’ennui; dans «Red Light Indicates Doors Are Secured», il évoque avec intelligence ces soirées où, ivre et entre amis, l’on hésite à ne pas payer le taxi et où l’on regrette de ne pas avoir conclu avec cette fille qui nous aguichait.


Cette belle obstination à nous plonger dans ces petits drames ordinaires, dans ces histoires désabusées –bien que parfois drôles– est indéniablement ce qui permet à Arctic Monkeys de se démarquer de l’étiquette «Nouvelle sensation rock anglaise» –«ça et le jeu de batterie de Matt Helders, hyper impressionnant», précise Vincent Pedretti– et à Alex Turner d’être l’un des meilleurs romanciers des petites vies anglaises. «Pour moi, c’est tout simplement le meilleur dans le paysage musical anglais et contemporain», s’enflammait même Étienne Daho dans les colonnes des Inrockuptibles en août 2013. D’où la volonté de Victor Solf, à une époque «où le rock français, pour caricaturer, se résumait à Kyo et Saez», de ne pas «les singer bêtement comme tous ces jeunes Parisiens friqués et soutenus par Manœuvre».

D’où, surtout, cet attachement éternel à ces «modèles de la génération pop/rock actuelle», comme le prétend Sofia El Gharrafi, qui conclut:

«Avec Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not, Arctic Monkeys a su mettre une claque à la britpop tout en donnant envie à la nouvelle génération d’aller dans un garage et de foutre le bordel.»

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte