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Ces prix Nobel qui se partagent

Marion Solletty, mis à jour le 17.12.2009 à 12 h 51

Plein, quart ou demi, l'académie fait ses calculs.

Charles K. Kao est depuis mardi prix Nobel de physique. Ou plutôt, demi-prix Nobel si l'on s'en tient au tableau d'attribution publié sur le site de l'Académie. Cette dernière a en effet retenu deux autres physiciens, Willard S. Boyle et George E. Smith. Qui recevront eux, le quart du prix... A quelle drôle d'arithmétique obéissent donc les Nobel?

L'académie est une habituée des podiums à choix multiples: dès la première édition, en 1901, le Nobel de la paix a été attribué à deux lauréats. Et rien que sur les dix dernières années, sur 60 prix attribués, 33 l'ont été à plusieurs personnes ou entités de manière conjointe. Ces «prix partagés» sont plus rares en littérature que dans les disciplines scientifiques par exemple, mais ils existent: en 1966 et en 1974, les prix Nobel de littérature ont même été divisés a posteriori, un cas très rare.

En l'absence de règles explicites sur le partage des prix dans le testament d'Alfred Nobel, les «sages» d'Oslo et de Stockholm ont toute latitude. La règle qu'ils ont adoptée est simple: les dix millions de couronnes suédoises (à peu près un million d'euros) qui accompagnent le titre sont d'abord divisés entre les différentes contributions mises à l'honneur, puis chaque part l'est à nouveau entre les personnes qui sont nommées pour une même contribution. Ceci est valable dans la limite de trois récipiendaires en tout pour une même discipline.

Exemple avec le Nobel de physique 2009, décerné à Willard S.Boyle, Charles K. Kao et George E. Smith: le prix récompense deux avancées scientifiques majeures: la transmission de la lumière par les fibres en optique et un circuit de semi-conducteurs. A chacune est donc attribuée la moitié du prix. Charles K.Kao, médaillé pour la transmission de la lumière, reçoit une des deux parts. Dans le cas des semi-conducteurs, les physiciens Willard Boyle et George Smith sont tous deux considérés comme ayant la paternité de l'invention: ils se partageront donc la seconde moitié, et recevront chacun un quart de la somme totale. Leurs distingués homologues du prix Nobel de chimie, qui sont trois mais pour une seule et même découverte, recevront eux chacun un tiers du prix. Vous suivez?

Voilà pour les règles quantitatives. L'affaire se complique subtilement lorsque par exemple, le prix est attribué à une organisation, comme c'est souvent le cas pour le prix Nobel de la Paix. Rony Brauman, président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994 se souvient des petits ajustements qui ont suivi la consécration de l'association en 1999.

«Le partage de la somme n'a pas été un problème: nous avons tout injecté dans la campagne sur l'accès aux médicaments essentiels que nous lancions à l'époque.» Mais sur d'autres points, il a fallu mettre d'accord les différentes branches nationales de l'organisation... «Il allait de soi que c'était MSF toute entière, dans son acceptation large, qui était récompensée. […] Mais il y avait tout de même une revendication supplémentaire de la branche française, historique, qui reconnaissait plus particulièrement son action dans les mérites soulignés par le jury. Tout le monde s'est donc mis d'accord pour qu'il y ait une représentante de la branche française avec le président du mouvement international le jour de la remise du prix. Il faut dire que le président en question était un canadien anglophone, alors médiatiquement pour nous ce n'était pas terrible...»

Deuxième question non négligeable, le choix de distinguer l'action collective plutôt que l'action individuelle, et vice-versa, semble à géométrie variable. Pourquoi en 2005 l'académie a-t-elle distingué à la fois l'Agence Internationale de l'Energie Atomique et son directeur Mohammed ElBaradei – qui a donc reçu la moitié de la somme – tandis qu'en 1999 elle choisissait MSF «pour son action humanitaire pionnière sur plusieurs continents», sans pour autant distinguer son directeur de l'époque, ou son fondateur?

«A titre purement personnel, je trouve plus sain que seule l'organisation soit récompensée. J'aurais été très mal à l'aise que le président de MSF soit distingué», explique Rony Brauman. Il raconte d'ailleurs que le Comité International de la Croix Rouge a adopté la règle suivante: tous les prix attribués à ses membres ne peuvent l'être qu'à titre collectif. Il est vrai que le président du CICR a peut-être moins de chance qu'un autre d'être lauréat: le fondateur a déjà été récompensé par le tout premier prix Nobel de la Paix, en 1901. Dans le cas de l'AIEA, les jurés ont sans doute voulu donner à ElBaradei le poids d'un Nobel dans les négociations qu'il menait dans le cadre de la non-prolifération. «Ayant eu l'occasion de discuter avec des membres du jury, je peux vous dire qu'ils ont une réflexion extrêmement précise, s'appuyant sur une rationalité très forte en ce qui concerne l'attribution du prix», assure enfin le médecin.

La question du partage se pose aussi à l'envers. Choisir deux lauréats signifie bien souvent en éliminer un troisième. «L'oubli» de Jean-Claude Chermann dans le choix du Nobel de médecine 2008 remis aux Français Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi avait fait grand bruit.

Marion Solletty

 

Image de une: Les prix Nobel de physique Makoto Kobayashi et Tishihide Maskawa et le Nobel de chimie Osamu Shimomura à la cérémonie 2008. Cpyright The Nobel Foundation 2008 / Hans Mehlin.

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