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À l’Open d’Australie, les questions des journalistes sportifs ont un prix

Des ramasseurs de balle et des membres du staff de l’Open d’Australie sèchent le court après une interruption des matchs due à la pluie, à Melbourne, le 22 janvier 2016 | REUTERS/Jason Reed

Des ramasseurs de balle et des membres du staff de l’Open d’Australie sèchent le court après une interruption des matchs due à la pluie, à Melbourne, le 22 janvier 2016 | REUTERS/Jason Reed

J’ai couvert quatorze Open d’Australie et, en vingt ans, la manière d’y travailler a radicalement changé.

Comparativement à d’autres disciplines (et, pour ne pas se couvrir de ridicule, dans un autre genre, ne parlons pas du journalisme de guerre!), le tennis est le sport le plus «facile» à suivre pour un journaliste parce qu’il offre un avantage inégalable: tous les joueurs, à partir du moment où ils sont demandés par des représentants des médias, doivent obligatoirement passer par les salles de conférence de presse –un très large avantage comparativement aux hasardeuses zones mixtes mises en place dans d’autres disciplines et où il n’est pas rare de voir un(e) sportif(ve) faire semblant de ne pas vous voir ou de vous entendre quand l’impasse n’est pas clairement assumée dans un sourire.

Dans un monde de l’information où la fameuse «décla» du champion a tant (beaucoup trop) d’importance, avantage tennis! Mais c’est aussi le sport le plus stupide et le plus fatigant en termes d’horaires: un reporter peut arriver au stade à 10 heures et se retrouver à sa place à 2 heures du matin, le lendemain, en raison de ce jour sans fin né de la création des doubles sessions –diurne et nocturne.

Ainsi, en 2008, à l’Open d’Australie (dont l’édition 2016 se déroule jusqu’au 31 janvier), alors que la session diurne avait démarré à 11 heures, la dernière balle de la journée, lors de la rencontre entre Lleyton Hewitt et Marcos Baghdatis, avait été frappée… à 4h33 au petit matin suivant. Un moment «historique», si, à Melbourne, les journalistes présents avaient encore les paupières ouvertes pour le savourer à sa juste mesure avant de se mettre à écrire au bout de la fatigue. Lorsqu’un reporter couvre un match de football, de basket, un meeting de natation, d’athlétisme, etc., il a une idée assez claire de son emploi du temps. Au tennis, il ne vaut mieux pas échafauder trop de projets et encore moins à Melbourne, où les quatorze journées du tournoi sont toutes émaillées de nocturnes, si bien que, si vous n’avez pas décidé d’ajouter quelques jours de congés sur place, vous n’aurez pas apprécié grand-chose au fait de vous retrouver en Australie.

J’ai couvert quatorze Open d’Australie, le premier en 1991, le dernier en 2012 et, en vingt ans, la manière d’y travailler a radicalement changé. En 1991, pour recueillir les propos des principaux joueurs, il n’était pas question de manquer une conférence de presse puisqu’aucun compte-rendu dactylographié complet (contrairement à aujourd’hui) n’était alors fourni. Il n’était pas recommandé non plus de rater visuellement le moindre moment-clé d’un match car c’était un temps où les pupitres des journalistes n’étaient pas munis de téléviseurs vous reliant à tous les matches ou aux salles de conférence de presse en direct comme actuellement. Et c’était encore une époque où il fallait faire la queue pour émettre un fax afin de transmettre un article car envoyer un papier par voie téléphonique était alors une aventure technologique hasardeuse.

En 2016, à Melbourne, un journaliste peut ne pas bouger de sa place en salle de presse et «tout voir» et «tout entendre». Problème: en 2016, depuis Paris ou d’ailleurs, un confrère peut être presque aussi «compétitif» professionnellement là où il se trouve.

Live

Il y a vingt ans, tous les grands quotidiens français (Le Figaro, Le Monde, L’Équipe, Libération, Le Parisien) déléguaient des envoyés spéciaux. En 2016, avec le mensuel spécialisé Tennis Magazine (un journaliste, une photographe), seul L’Equipe fait cet effort –en grand– avec trois représentants (plus un photographe), le reste des troupes sur place étant constituées de freelances (pour les radios, Radio France est le seul groupe à avoir envoyé un salarié à plein temps, RTL, RMC et Europe 1 ayant aussi recours à des pigistes réguliers). La crise de la presse est passée par là –ce qui n’est pas le cas, ou moins le cas, pour les quotidiens britanniques, présents en masse à Melbourne, mais qui ont toujours accordé, il est vrai, une place prépondérante au sport dans leurs colonnes, contrairement à leurs homologues français.

Débourser environ 1.500 euros pour un Paris-Melbourne et lâcher grosso modo 2.000 euros pour un hébergement de deux semaines n’entre plus dans les clous de leurs finances. Mais est-ce un si mauvais calcul de faire cette impasse puisque, désormais, à l’Open d’Australie, il est donc possible de «tout voir» depuis son écran de télévision ou d’ordinateur et de «tout entendre» en instantané quand les questions-réponses écrites des conférences de presse (comme les vidéos de celles-ci) sont aussitôt mises en ligne par le propre site du tournoi? Entre Melbourne et Paris, la distance est devenue, en réalité, presque dérisoire.

Les journalistes présents à Melbourne pour l’Open d’Australie ont toutes les raisons de vouloir défendre leur métier

Voilà quelques jours, en salle de presse, à Melbourne, un bref débat entre les organisateurs du tournoi et les journalistes présents sur place a pris une tournure plus vive et plus revendicative. En effet, en profitant des innovations des réseaux sociaux, les autorités de l’Open d’Australie, par le biais toujours de leur site, ont décidé de diffuser en direct via l’application Periscope certaines conférences de presse. D’où le ressentiment de quelques journalistes ayant fait le déplacement et travaillant, en quelque sorte, pour leurs confrères restés à la maison, qui, non seulement, profitent de leurs questions par voie des conférences de presse éditées sur le site avec un décalage de seulement quelques minutes, mais ont le droit désormais à des versions en «live» intégral grâce à Periscope. Autrement dit, certains médias payent clairement pour les autres.

Mais l’Open d’Australie n’a pas complètement voulu entendre ces récriminations (il a allégé le dispositif Periscope) puisqu’il est intéressé par le fait d’attirer sur son site et sur tout son arsenal digital le plus de monde possible, et notamment des fans avides des «déclas» de leurs champions préférés. Construction numérique décorée, bien sûr, de toutes les publicités des parraineurs de l’événement qui «profitent» aussi de ce trafic.

Encadrement

Probablement mieux organisé que bien des sports en matière de presse, le tennis se joue à sa façon un mauvais tour à lui-même en «bradant» le travail et les efforts de ceux qui font le déplacement et qui pourraient ne plus avoir envie de revenir (c’est apparemment de plus en plus le cas, nombre de tournois plus mineurs que les épreuves du Grand Chelem acceptant désormais des blogueurs locaux, mais non professionnels, pour garnir leurs salles de presse). Hier, un événement sportif comme celui-là avait besoin des médias, mais il est devenu à son tour un média à la différence que, sur le site en question, vous ne trouvez jamais mises en valeur, ou même évoquées, les polémiques qui pourraient ternir l’image de la compétition ou du sport en question à l’image des récentes révélations sur des supposés matches truqués dans le tennis.

Les questions des journalistes (sportifs) ont-elles un prix? L’interrogation pourrait évidemment prêter à sourire mais, oui, elles en ont un puisque lorsque que ce «scandale» des matches prétendument arrangés a éclaté dans la nuit du dimanche 17 janvier au lundi 18 janvier, ce sont les journalistes présents à Melbourne qui ont fait en grande partie le travail en sollicitant ceux qui étaient concernés –joueurs, responsables des circuits professionnels, etc.– et qui ont «nourri» l’information et le débat. Les organisateurs d’épreuves sportives (des fédérations pour la plupart, mais aussi des structures privées) en ont d’autant moins à faire de cette frustration journalistique qu’ils ont plus intérêt à accueillir le moins de «gêneurs» dans cette communication très lissée où tout dérapage est très mal perçu (ne parlons pas de ces moments douloureux pour eux lorsque les journalistes lèvent des lièvres aussi dangereux que ceux qui ont semé la panique à la Fifa ou à l’IAAF). En résumé, moins de journalistes spécialisés pour couvrir leurs événements n’est pas complètement une mauvaise affaire, d’autant que les médias écrits ne leur rapportent rien, car ils ne paient pas de droits de présence, contrairement, notamment, à la télévision, qui produit, il est vrai, un spectacle.

«Il est évident que l’utilisation par autrui des questions d’un journaliste est un vol intellectuel, analyse Philippe Bouin, ancien journaliste à L’Équipe, où il couvrait le tennis. Le paradoxe le plus évident que je connaisse s’est produit en Australie quand le seul envoyé spécial de la presse écrite suédoise voyait ses questions en suédois (et les réponses des joueurs suédois) diffusées par la télé suédoise un jour avant que ses articles paraissent dans les journaux de son groupe de presse. Depuis cette année-là, le groupe n’envoie plus de journaliste sur place. Et le tennis est tombé en complète disgrâce dans un pays qui a pourtant dominé sa scène pendant quinze ans

Évidemment, tout ne procède pas d’une stratégie affichée de la part des organisateurs mais la concurrence des sites des événements sportifs, quels qu’il soient, contribue clairement à un «encadrement» de l’information, à un passage à l’eau tiède ou à un escamotage parfois complet d’une certaine actualité: c’est de la communication, pas du journalisme. Et les journalistes présents à Melbourne pour l’Open d’Australie ont toutes les raisons de vouloir défendre leur métier en sachant pertinemment qu’ils ont déjà perdu un combat qui n’est même plus franchement celui de leurs rédactions, pas mécontentes de ces économies d’échelle et cela d’autant plus que des sportifs rechignent désormais à parler aux médias en dehors des conférences de presse, comme Gaël Monfils actuellement –alors à quoi bon déléguer des envoyés spéciaux sur le terrain s’ils ne peuvent pas sortir du chemin balisé accessible sur le net? Entre les vestiges de l'ancien régime et les «écrivants» des écrans divers, les salles de presse ont changé de nature, et le métier avec…

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