Parents & enfants

Vive l'enfant unique!

Jérémy Collado, mis à jour le 27.01.2016 à 3 h 46

En France, ne vouloir qu'un seul enfant est encore très mal perçu par la société. On accuse les couples de privilégier leur bonheur à leur famille. Et alors?

DIDIER PALLAGES / AFP.

DIDIER PALLAGES / AFP.

J'ai beaucoup d'admiration pour les parents qui persévèrent. Dans mon entourage, je compte un couple d'amis qui va bientôt avoir son deuxième enfant. Leur premier fils aura quatre ans quand le second arrivera dans la famille. Le premier marche, parle, va à l'école; le second ne dormira pas, vomira ses biberons, demandera des attentions qu'on avait déjà oubliées. Le premier sera peut-être jaloux du second, le second empêchera le premier de jouer tranquillement, et les deux seront certainement, malgré tout, les deux meilleurs amis du monde. C'est ainsi: quand on a des enfants, on envisage rarement d'en avoir un seul. On sait que ce sera la galère mais on fonce. Avec mon pote, on en a parlé, il m'a dit: «Je sais qu'on sera décalqués, mais voilà, c'est comme ça. J'en ai toujours voulu plusieurs.» Et c'est beau, c'est un vrai choix.

Ce n'est pas le mien.

Quand j'explique à ceux qui me le demandent que je ne veux pas d'autre enfant, la plupart hurlent à la mort. «Quoi?? Mais ta fille va s'ennuyer!», «Mais c'est égoïste!», «Tu vas lui mettre la pression! Tu veux en faire un petit génie! Tu vas la surprotéger!» et, pour finir, le classique: «Tu verras, tu dis ça maintenant, mais dans deux ou trois ans, tu seras reparti!»

Certains m'ont même fait remarquer la chose suivante, qui m'a laissé sans voix: 

«De toute façon, ça n'est pas toi qui choisis. Quand tu verras débouler ta femme, tu lui cèderas. Tout le monde fait ça... — Euh, je crois qu'elle n'en veut pas non plus. –Oui, bien sûr. Elles disent toujours ça après le premier.»

Et moi qui pensais que nous avions fait le choix, il y a plusieurs mois, d'avoir notre premier enfant... ensemble. Qu'au XXIe siècle, dans un couple qui allait relativement bien, l'enfant était le produit d'une décision lucide, raisonnée et, également, sentimentale, mais surtout une décision prise à deux.

L'enfant unique a mauvaise réputation

En vérité, l'enfant unique est un véritable tabou, bien plus important qu'on ne l'imagine. La psychanalyste Françoise Dolto elle-même jurait que «la famille idéale», c'était «trois enfants avec trois ans d’écart.» (Elle n'en fit pourtant que deux, dont le célèbre Carlos).

«Contrairement à d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou l’Italie du Nord, l’enfant unique n’est pas un modèle très positif en France, où, idéalement, les parents veulent avoir deux enfants, de préférence un garçon et une fille», détaille François de Singly, auteur de Sociologie de la famille contemporaine, à la Croix.

Il y a entre 10% et 17% d’enfants uniques en France selon les données choisies, nous explique l'INED. Le chiffre de 10% date de 2001 et il est stable depuis les années 70. Environ 20% des femmes françaises ont un seul enfant et, précise Laurent Toulemon, directeur de recherche à l'institut, la difficulté, c'est qu'il y a des ruptures dans les couples: certaines femmes ont un enfant avec un premier homme, puis se séparent, et en ont un autre alors qu'elles n'en voulaient peut être qu'un au départ.

Ce faible nombre de familles aux enfants uniques s'explique notamment parce qu'il y a «deux représentations négatives associées à l’enfant unique dans l’histoire de la France», précisait en 2013 à La Croix le sociologue spécialisé de la famille François de Singly. «La première, au moment de la guerre de 1870, lorsque les petites familles, qui ne repeuplent pas assez le pays, sont stigmatisées. Et la deuxième, après celle de 1914, lorsque les catholiques vont défendre la famille nombreuse comme image de la famille ouverte, opposée à la petite famille qui serait repliée sur elle-même et égoïste.»

La même année dans Elle, Charlotte Debest, sociologue à l’Ined réaffirmait que «le modèle dominant hexagonal est celui d’une famille avec deux enfants. Ne pas faire d’enfant est incompréhensible dans la représentation commune, car la France est un pays à l’idéologie nataliste et familialiste. Le système d’aides qui permet aux femmes d’articuler maternité et profession renforce l’injonction à être mère. La maternité étant vue comme quelque chose de naturel, la refuser est incompréhensible, stigmatisant. Le corollaire est que, en France, une femme qui refuse d’avoir des enfants est encore perçue comme incomplète, malheureuse ou égoïste, refusant l’évidence du bonheur qu’est un enfant.»

Le bonheur en famille, vraiment?

Cette idée que multiplier les enfants multiplie le bonheur ne me paraît pas tout à fait logique. Le bonheur passe aussi par une vie de couple épanouie, une vie professionnelle: n'avoir qu'un seul enfant c'est aussi les favoriser. La vie de famille, ça n'est pas toujours si réjouissant qu'on l'imagine. C'est très dur: les premières nuits, les premiers biberons, les premiers pas, les dépenses contraintes... Les premières fois qu'on laisse pleurer sa fille dans sa chambre, on se fouette à l'idée d'être un mauvais père, mais tout le monde est passé par là. Arrêtons de faire croire qu'avoir des enfants, ça n'est «que du bonheur». La famille comme valeur refuge de la crise: non merci.

En s'occupant d'un seul enfant, on réduit aussi les risques d'être (ou de se sentir) mauvais(e) père ou mère: on ne divise ni son temps ni ses attentions. On a le loisir de montrer à l'enfant à quel point il est important, de le faire se sentir valorisé. Les détracteurs de l'enfant unique oublient à quel point dans les fratries nombreuses, les jalousies, le sentiment de manque, d'être mis de côté, les rivalités pour attirer à soi l'attention des parents, laissent parfois des marques violentes. 

En 2013, la journaliste new-yorkaise Lauren Sandler a écrit un essai intitulé: Le seul et l'unique: la liberté d'avoir un enfant unique, et la joie d'en être un:

«J'ai envie de voyager quand cela me chante, d'avoir une relation épanouie avec mon compagnon, de pouvoir gâter mon enfant, de ne pas déménager en banlieue et de faire avancer ma carrière. Pour être une bonne mère, rien de tel qu'être une femme comblée. Et ces choses-là me rendent heureuse»jurait-elle, sans imaginer les réactions outragées qu'elle allait recevoir pour cet affront. 

«De la guerre en Irak au mouvement évangéliste américain, je suis habituée, de par ma profession, à enquêter sur des sujets brûlants et à m'exposer à des réactions passionnées de lecteurs, prévient-elle. Mais, à ce jour, aucune autre de mes publications n'a suscité autant d'attaques et de critiques virulentes. La liberté d'une femme met visiblement beaucoup de gens mal à l'aise. Même en 2015.»

Les enfants uniques ne sont pas des dépressifs

Avoir plusieurs enfants, ce serait aussi favoriser leur bonheur à eux.

«Les enfants uniques seraient malheureux, ils auraient besoin d'une sociabilité importante pour eux», avance Laurent Toulemon, de l'INED. 

L'une des femmes que Lauren Sandler avait interrogé pour son livre plaisantait sur les effets supposés qu'avait eue son éducation d'enfant unique. Farah L. Miller écrivait sur le Huffington Post

«Je réclame sans cesse de l'attention. Je détourne des conversations n'ayant aucun rapport pour raconter ma propre vie. Avoir un rôle social est très important pour moi et je me sens seule très facilement. Je suis sensible parce que je n'ai jamais eu un frère ou une soeur pour m'endurcir. En d'autres termes, je suis enfant unique. Et je suis destinée à transmettre tous ces traits de caractère à ma fille, également enfant unique.»

En réalité, rien ne justifie ces stéréotypes. Comme l'expliquait en 2008 Susan Newman, une psychologue sociale de Rutgers University aux Etats-Unis, et auteure de Elever un enfant unique«Les gens sont persuadés que les enfants uniques sont pourris-gâtés, agressifs, autoritaires, solitaires, mal adaptés. Et la liste continue à l'infini», mais selon elle, «il y a eu des centaines et des centaines d'études qui montrent que les enfants uniques ne sont pas différents des autres

Mais les idées reçues ont la vie dure. Et influencent forcément les parents.

La vie moderne

Derrière toutes ces critiques –égoïsme des parents, individualisme, effets négatifs sur les enfants...- se cache en réalité une critique en règle de la famille moderne. L'idée qu'il n'existe qu'un seul modèle familial a vécu. L'idée qu'il n'existe qu'une seule façon de s'occuper de ses enfants aussi. «Grandir seul avec ses parents a longtemps été pesant», rembobine au Parisien la psychologue et psychanalyste Emmanuelle Rigon, auteure du best-seller Comment survivre quand on est enfant unique?«Mais un peu comme pour les enfants de divorcés, que plus personne ne regarde de travers aujourd’hui, c’est devenu une situation “particulière“ comme les autres. Il faut le savoir pour éviter quelques soucis, mais ni l’enfant ni les parents ne doivent en faire toute une histoire!»

On ne peut pas présumer de la façon dont le caractère d'un enfant, unique ou pas, évoluera. Tout comme il n'existe aucune méthode miracle pour dire comment «bien s'occuper» de ses enfants. Je trouve plus important de faire comprendre à ses enfants qu'il n'existe pas seulement la famille dans la vie, même si celle-ci peut parfois paraître comme un gage de sécurité rassurant. Certes, l'adolescence sera certainement compliquée à passer. Certes, ma fille se posera peut-être des tas de questions lorsqu'il faudra affronter les modèles familiaux différents, mais qui n'est pas confronté à ces situations?

En janvier, ma fille vient justement de faire ses premiers pas. Elle nous demande tellement d'attention (sans parler des dépenses...), que je ne vois pas comment je pourrais m'organiser si nous en avions un deuxième. Pendant les vacances de décembre, elle se mettait debout, toujours accrochée à une table basse ou un meuble. On lui a acheté une paire de Kicker's hors de prix, noires et vernis, et en trois jours elle s'était mise à marcher correctement. Résultat: il faut lui coller au train toute la journée pour ne pas qu'elle s'enfuie ou qu'elle passe par-dessus le balcon! Une tornade, ma parole. Les livres de la bibliothèque? Bim, par terre. Les maigres bibelots accumulés depuis quelques années (des reproductions de faux tableaux encadrés et laissés à l'abandon par terre)? Boum, coups de pieds en rafale. Chaque jour, c'est une nouvelle surprise, un nouveau progrès, une nouvelle connerie. On a pas fini de s'amuser comme des petits fous.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte