Culture

Oui, Kanye West est bien le digne héritier de David Bowie

Boris Bastide, mis à jour le 23.01.2016 à 12 h 45

S'il est difficile de trouver un véritable équivalent moderne à la star anglaise décédée le 10 janvier, le rappeur américain est loin d'être le plus mal placé. Après la pétition demandant à Kanye West de ne pas sortir d'album tribute, retour sur un héritage presque impossible.

David Bowie (REUTERS/Dylan Martinez) et Kanye West (Jeff Swinger-USA TODAY Sports)

David Bowie (REUTERS/Dylan Martinez) et Kanye West (Jeff Swinger-USA TODAY Sports)

La mort de David Bowie ne cesse de mobiliser les internautes. Après les nombreux hommages sur les réseaux sociaux, la pétition pour demander à Dieu d'annuler son décès, celle pour qu'il ait une étoile à son nom, voilà une nouvelle cause prête à fédérer quelques fans éplorés: exiger de Kanye West qu'il laisse tranquille l'œuvre de la star anglaise. 

Au départ de l'affaire, une simple rumeur relayée par le tabloïd Daily Star comme quoi le rappeur américain travaillerait sur un album tribute à David Bowie, fait de reprises et d'adaptations de certains de ses titres les plus célèbres («Rebel Rebel», «"Heroes"»…). Mais, très vite, un porte-parole de Kanye West a démenti l'existence d'un tel projet.

Visions et constante réinvention

Si cette histoire de pétition souligne d'abord un climat de trolling généralisé où les gens sont prêts, pour s'amuser, à déclarer leur haine sur n'importe quel sujet, et l'embarrassant jeu des médias qui surfent sur une rumeur à la source plus que douteuse, elle a également le mérite de poser une question à laquelle personne n'a de réponse claire: qui serait aujourd'hui l'héritier le plus légitime de Bowie?

Après la mort de la star anglaise à la longévité exceptionnelle, de l'avis général, personne n'a aujourd'hui la carrure et l'aura que pouvait avoir David Bowie. Mais comme le soulignait l'ex-journaliste rock et aujourd'hui directeur général de TV5 Monde Yves Bigot au «Grand Journal», «des dizaines voire des centaines d'artistes ont pris quelque chose de lui». Il citait alors Stromae pour sa manière d'intégrer des éléments du mime et la maîtrise de son image, Christine and The Queens, Arcade Fire, Talking Heads... Dans la discussion viendra aussi le nom d'Étienne Daho

On retrouve chez Sébastien Tellier ce goût des personnages, une forme de folie le poussant à se réinventer une personnalité

Quelles sont les caractéristiques que l'on attend d'un héritier de Bowie? Une capacité à se réinventer, à jouer de son image, une aura icônique un peu mode, un génie visionnaire, une compréhension profonde de son époque. Autant de cordes qu'il est difficile de cumuler. Surtout aujourd'hui, où le marché de la musique est beaucoup plus segmenté et la radicalité pour l'essentiel confinée à la marge. 

Chez les francophones, Stromae a une véritable aura mode mais avec deux albums seulement derrière lui, une carrière encore jeune. Étienne Daho a une vraie longévité et une capacité à assimiler différents genres allant de la pop à la musique électronique sans rien perdre de sa sensibilité, mais le costume d'une star flamboyante à la manière de David Bowie semble un peu large pour les épaules d'une artiste qui a toujours cultivé l'humilité et la discrétion. On retrouve chez Sébastien Tellier ce goût des personnages, une forme de folie le poussant à se réinventer une personnalité à chaque album, mais sans la même radicalité et influence que son aîné.


Innovations technologiques

À une échelle internationale, d'autres personnalités font des héritiers de choix. À commencer par l'Islandaise Björk, qui a su faire évoluer sa musique en près de vingt ans tout en collant aux avancées technologiques de son époque. Il en va ainsi de Biophilia, sorti en 2011, composé avec des instruments créés spécialement pour ce disque et dont la sortie s'accompagnait d'une ambitieuse application iPad permettant de s'immerger d'une nouvelle manière dans l'univers de la chanteuse. Pour rappel, Bowie avait lui aussi tenté très vite de faire profiter à ses fans des opportunités rendues possibles par le développement d'internet.


Thom Yorke de Radiohead a lui permis, depuis plus de quinze ans maintenant, de faire bouger la manière dont on communique et commercialise sa musique. Comme le rappelait à l'automne un article de Grantland, pour la sortie de Kid A (2000), le groupe britannique avait pour seul outil de promotion un player permettant d'écouter et de partager le disque sur internet avant même sa sortie. Pour In Rainbows (2007), l'auditeur était invité à choisir lui-même le montant qu'il souhaitait dépenser pour l'achat du disque. En 2014, Thom Yorke proposait son album solo Tomorrow's Modern Boxes en téléchargement payant sur le protocole BitTorrent, habituellement prisé des pirates. Passionnés de nouvelles technologies, les membres du groupe, toujours à la pointe, ont également développé PolyFauna, un jeu via application tablette s'appuyant sur leur musique.

Damon Albarn a imposé un songwriting d'une très grande classe, mariant une sensibilité british et des sonorités  américaines

Musicalement aussi, Radiohead a fait avancer les choses en étant un des premiers groupes de rock à se convertir pleinement à la musique électronique au tournant des années 2000. Aujourd'hui encore, la formation n'hésite pas à aller piocher du côté de vrais défricheurs comme l'Américain Flying Lotus plutôt que du côté de la pop de masse. Politiquement, Thom Yorke est en phase avec son temps en s'engageant pour l'environnement. Quant à l'influence mode, en insistant sur l'aspect normal de leur vie contre tous les mauvais clichés du rock'n'roll, Radiohead annonçait déjà largement la tendance normcore des dernières années. Reste une question en suspens: musicalement, le groupe a-t-il encore aujourd'hui la capacité de tout révolutionner?

Gorillaz et l'ère des avatars

Celui qui se rapproche le plus de Bowie côté anglais, c'est peut-être alors Damon Albarn. En un peu plus de vingt ans de carrière, le chanteur de Blur a imposé un songwriting d'une très grande classe, mariant une sensibilité typiquement british et des sonorités d'abord américaines (les albums Blur et 13) puis venues du monde entier (Think Tank). Il a composé quelques tubes qui ont marqué leur époque sans renier par la suite d'autres types d'expériences, que ce soit ses projets d'exploration des musiques africaines (Africa Express) ou d'opéras (Monkey to the West, Dr. Dee...) ou son super groupe The Good, The Bad and The Queen. Politiquement, Damon Albarn a marqué des points en se démarquant du Labour dès l'accession au pouvoir de Tony Blair en 1997, contrairement à ses rivaux d'Oasis, qui attendront l'engagement de l'Angleterre aux côtés des États-Unis dans la guerre en Irak pour prendre leurs distances.


Mais surtout, avec Gorillaz, Damon Albarn a offert au XXIe siècle naissant le groupe emblématique de la dématérialisation de la musique. À l'ère de la multiplication des avatars sur tous les réseaux sociaux, nos rock stars prennent des airs de personnages de cartoon, ouvrant un nouveau champ des possibles avec l'intrusion d'un élément de pure fiction. Comment même vérifier que c'est Damon Albarn qui répond par e-mail aux questions de la presse! Musicalement aussi, la formule colle à cette époque du melting pop permanent en mode aléatoire, convoquant des rappeurs (Snoop Dogg), des jazzmen (Allen Toussaint), des chanteurs latino (Ibrahim Ferrer) ou des vieilles gloires du rock (Shaun Ryder, Lou Reed). Comble de la modernité, The Fall, le quatrième disque de Gorillaz, a été entièrement composé à l'aide d'une tablette numérique et proposé gratuitement en téléchargement pour les membres payants du fan-club du groupe et en streaming pour les autres.

L'homme le plus stylé de l'année

Qu'en est-il alors de Kanye West? Si des milliers de fans de David Bowie ne lui reconnaissent donc apparemment aucun héritage à revendiquer, le rappeur américain est pourtant sans doute, avec Damon Albarn, la personnalité la mieux placée pour reprendre le flambeau laissé vacant par la star défunte. Il a d'ailleurs publiquement revendiqué l'influence de Bowie sur son œuvre.


Pour commencer, Kanye West en a très certainement l'aura provocatrice, que ce soit pour ses déclarations vilipendant publiquement George W. Bush après le passage de l'ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, ses multiples interventions sacrilèges lors des cérémonies de remise de prix ou n'importe laquelle de ses interviews, mélange de fulgurances narcissiques et de grand n'importe quoi. Marqué d'une certaine ambivalence sexuelle, icône de la mode devenu créateur à part entière, il a été élu, en 2014 puis 2015, homme le plus stylé de l'année par le maYeezusgazine américain GQ.

Musicalement, il en a aussi certainement l'étoffe. Depuis la révolution 808's & Heartbreak, où il explosait le moule d'un gangsta rap superficiel, machiste et violent au profit d'un disque intimiste sur lequel il posait toutes ses peines (rupture amoureuse, mort de sa mère...), annonçant par là-même l'ère du hip-hop sensible de Drake, chacun de ses albums se construit comme le contrepied du précédent. My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010) était tout en démesure, multipliant les invités et laissant libre cours à un imaginaire foisonnant. Yeezus (2013), à l'inverse, est minimaliste, sombre. Un véritable geste artistique qui tranche avec son environnement. Il est intéressant de noter par ailleurs que ses morceaux sont repris par des groupes très éloignés de l'univers du rap, comme en France Christine and The Queens ou Cocoon.


Surtout, plus que nul autre, Kanye West en a l'ambition. Peu de stars de son rang ont cette même volonté de transformer leur vie en performance entièrement consacrée à la création. Chez lui, tout a une visée artistique, avec une obsession: ne pas avoir peur de prendre des risques pour garder un temps d'avance sur son époque. Devenir le prophète que tout le monde écoute et suit religieusement. Le travail de cet homme de synthèse organise un dialogue pointu entre le divertissement de masse et l'avant-garde, les arts sonores, visuels et multimédia. GIFs, mèmes, parodies participent à sa gloire dans un même flux disparate qui mêle des albums très cohérents et des séries de singles livrés gratuitement au public, comme pour gagner sur tous les tableaux.


Kanye West, le Steve Jobs de la culture 

Ses morceaux composés avec l'aide de Paul McCartney, Jay-Z, Rihanna, Bon Iver, Daft Punk ou Kendrick Lamar le montrent, il a l'humilité d'aller piocher chez les meilleurs, certain d'en ressortir lui-même plus fort, comme Bowie le fit avec Brian Eno, John Lennon, Robert Fripp, Lou Reed, Iggy Pop... East Coast, West Coast, peu importe désormais. Kanye West prône une véritable éthique collaborative, où le rapport entre artistes est moins défini par une verticalité qu'une horizontalité qui met jeunes pousses et gloires affirmées sur un pied d'égalité: seul compte le résultat, l'énergie du collectif où s'exprime la force de chaque individualité. 

Pour moi, c’est le cœur des choses, s’approcher de la vérité et montrer la beauté

En 2013, Slate expliquait comment Kanye West était devenu la figure dominante de la pop culture. En 2016, le constat tient encore. Dans une interview au Parisien l'an passé, il se présentait comme un «serviteur du peuple»: «Pour moi, c’est le cœur des choses, s’approcher de la vérité et montrer la beauté. La nudité aussi.» Dans un autre entretien accordé au New York Times en 2013, il ne tarissait pas d'éloges sur lui-même: 

«Je sais que Kanye West va signifier quelque chose de similaire à ce que Steve Jobs signifie. Je suis indubitablement le Steve de l'internet, des tendances urbaines, de la mode, de la culture. Point. De très loin.»

Pour ceux qui douteraient encore, les amateurs de théories du complot avancent que, dès 1972, David Bowie avait choisi Kanye West comme héritier alors même que celui-ci n'était pas né. Il suffit pour cela de jeter un œil à la pochette de l'album Ziggy Stardust. L'histoire était déjà écrite:

 

Boris Bastide
Boris Bastide (106 articles)
Éditeur à Slate.fr
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