LGBTQ

Pourquoi les lesbiennes sont-elles proportionnellement plus nombreuses à se marier en 2015?

Aude Lorriaux, mis à jour le 21.01.2016 à 11 h 27

En 2015, les lesbiennes représentaient 48% des mariages homosexuels, contre 41% en 2013.

Corinne Denis et Laurence Cerveaux se sont mariées en juin 2013 à Saint-Paul de la Réunion | RICHARD BOUHET / AFP

Corinne Denis et Laurence Cerveaux se sont mariées en juin 2013 à Saint-Paul de la Réunion | RICHARD BOUHET / AFP

C’est une petite information glissée dans la dernière étude de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sur le bilan démographique de 2015. Alors que le nombre de mariages homosexuels a globalement décru, selon l’organisme, les lesbiennes étaient cette année-là proportionnellement plus nombreuses à se marier qu’en 2013. Elles représentent 48% des mariages homosexuels selon l’institut, contre 41% en 2013. Mais à quoi est due cette hausse de sept points?

Pour le savoir, nous avons demandé à deux spécialistes du mariage homosexuel et de la famille homoparentale: Martine Gross, chercheuse à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), et Wilfried Rault, de l’Institut national d’études démographiques (Ined). Précisons-le d’emblée: ces données sont très récentes et nous ne disposons que de peu de recul depuis que le mariage pour tous est devenu légal le 13 mai 2013. Tout ce qui va suivre ne constitue donc que des pistes de réflexion.

Une situation légale plus stable pour l’adoption

Première hypothèse avancée par les deux chercheurs: en septembre 2014, un avis de la Cour de cassation rend le mariage plus favorable aux lesbiennes. Selon la plus haute instance judiciaire, le recours, interdit en France, à la procréation médicalement assistée (PMA) à l’étranger, par insémination artificielle avec donneur anonyme, «ne fait pas obstacle à ce que l’épouse de la mère puisse adopter l’enfant ainsi conçu». Cette décision, qui vient lever une incertitude jusque-là source d’angoisse pour les parents, a certainement renforcé l’attractivité du mariage, avancent les sociologues. Car selon Martine Gross, qui conduit en ce moment même une enquête sur le sujet, «un grand nombre de femmes qui ont des enfants se sont mariées pour procéder à l’adoption de l’enfant de la conjointe». «Spontanément, j’aurais envisagé aussi la reconnaissance de la filiation comme piste de réflexion», abonde Wilfried Rault.

Puisque les lesbiennes peuvent donc avoir plus d’enfants que les gays, qui ne peuvent en avoir jusqu’à présent que dans le cadre d’une relation hétérosexuelle ou d’une GPA à l’étranger, beaucoup plus coûteuse et compliquée, elles auraient donc, d’une certaine manière, plus intérêt à se marier. Pourquoi ne l’ont-elles pas fait autant que les hommes en 2013, me direz-vous? Justement, fait remarquer Wilfried Rault, même si le chiffre de 41% semble indiquer que les lesbiennes ont été moins nombreuses à se marier que les hommes en 2013, ce chiffre correspond pourtant à la proportion de lesbiennes dans la population homosexuelle, du moins si l’on en croit l’enquête Famille et logement 2011 de l’Insee. Cette année-là, l’Insee a recensé 41% de couples de femmes (116.000 hommes pour 82.000 femmes). Les lesbiennes ont donc été, d’après ces chiffres et proportionnellement au nombre de couples de femmes dans la population, plus nombreuses à se marier en 2015 que les gays.

La fin de l’invisibilité lesbienne?

D’autres pistes de réflexion que la prise de position de la Cour de cassation, mais sur lesquelles nos chercheurs sont plus partagés, peuvent être avancées. Les hommes sont plus nombreux parmi les militants LGBT: il se pourrait donc que, pour «marquer le coup», ils aient cherché à se marier dès que la loi est passée, avant que les femmes, moins nombreuses dans la sphère militante, ne les rattrapent. Sauf que cette hypothèse est bancale pour Wilfried Rault, car le militantisme gay pour le mariage homosexuel «est assez peu représentatif» du militantisme gay en général, ayant été «peu marqué» selon lui au moment du mariage pour tous, comparativement aux lesbiennes.

L’explication est peut-être à trouver du côté des homosexuelles. L’essor de deux nouvelles revues lesbiennes, la nomination d’une porte-parole lesbienne à l’Inter-LGBT, la diffusion d’articles sur l’invisibilité des lesbiennes auraient-ils contribué à rendre les femmes homosexuelles moins invisibles, et même à les inciter à afficher publiquement leur relation en se mariant? «Elles sortent peut-être du bois», se demande Martine Gross, qui ajoute: «Les médias montrent plus qu’avant des couples de femmes dans les séries TV.» Mais Wilfried Rault se montre plus sceptique: «Ce sont des processus plus longs.» Rendez-vous en janvier 2017 pour voir si la tendance se confirme.

Aude Lorriaux
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