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Quand Valls et Bianco font revivre les fractures de la guerre d’Algérie

Le Premier ministre Manuel Valls le 13 janvier 2016 à l’Assemblée nationale (DOMINIQUE FAGET/AFP) et le président de l'Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco, alors député, le 17 janvier 2012 (BERTRAND GUAY/AFP) | Montage Slate.fr

Le Premier ministre Manuel Valls le 13 janvier 2016 à l’Assemblée nationale (DOMINIQUE FAGET/AFP) et le président de l'Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco, alors député, le 17 janvier 2012 (BERTRAND GUAY/AFP) | Montage Slate.fr

Manuel Valls et Jean-Louis Bianco s’affrontent désormais comme le président du Conseil socialiste Guy Mollet et le trotskiste Pablo en 1956.

L’actualité nous ennuie de se répéter mais elle témoigne de nos éternités. Quand Manuel Valls et Jean-Louis Bianco se disputent, flotte, savez-vous, un parfum venu d’antan. Il remonte à soixante ans tout juste, quand la France se battait en Algérie. Cette année-là, la gauche avait deux visages, ceux d’un prof socialiste devenu président du Conseil, Guy Mollet, et d’un trotskiste grec en quête de révolution mondiale, Michel Raptis, on l’appelait Pablo dans cette Quatrième Internationale qu’il dirigeait. Ils ne fréquentaient pas le même monde mais ce qu’ils construisaient nous oblige encore.

En 1956, Guy Mollet gouverne et donc fait la guerre. Il envoie le contingent contre le terrorisme qui menace l’Algérie, terre française, départements français, et assume les mains sales, jusqu’à cette torture qui le glace, lui, l’ancien résistant, mais qui va se pratiquer en son nom. Pablo, lui, engage son Internationale avec les indépendantistes du FLN contre le colonialisme français. Il leur fabriquera de la fausse monnaie, il leur construira, au Maroc, une usine d’armement et fera de la prison pour que l’Algérie soit libre.

Irréalité enthousiaste vs acceptation déprimée

Chacun a ses raisons. Mollet se bat pour l’intégrité de la République; pour ce peuple pied-noir qui vote à gauche et ressemble à ses socialistes arrageois; pour nos valeurs, enfin! On verra, dans cette guerre, les soldats passer du crapahut à l’éducation des enfants, et même la laïcité sera mobilisée. En 1958, des femmes musulmanes se dévoileront en signe d’allégeance à la République… Pablo, lui, théorise la vitalité des peuples du tiers-monde, nouvel espoir de l’humanité. Les classes ouvrières des vieux pays ne bougent plus, prisonnières du capitalisme ou de l’illusion stalinienne? Les partis communistes ont confisqué l’espoir? Il reste les Algériens et tous les peuples en marche, leur rage prometteuse, qui porteront la révolution tant attendue, si souvent trahie…

On ne plaisante pas avec les idées, ces années-là, ni avec la charge amère du devoir. La torture des uns répond au terrorisme des autres, et tout se justifie. «Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre», écrit Sartre en 1961, préfaçant le livre d’un psychiatre martiniquais passé au FLN, Frantz Fanon. Pour Mollet comme pour Pablo, l’histoire tournera mal. Le socialiste, en 1958, accompagnera De Gaulle au pouvoir, pour éviter un coup d’État –l’armée républicaine, en Algérie, est devenue putschiste et menace de renverser le régime s’il ne se donne pas au Général. Mollet restera dans l’histoire des gauches comme la figure des trahisons, mais qu’auriez-vous fait à sa place? Pablo, conseiller de l’Algérie indépendante après 1962, verra son utopie devenir une bureaucratie de plus, s’en ira quérir d’autres espérances exotiques, éduquera des disciples, amoureux sans cesse éconduits des lendemains meilleurs. Finalement, il retrouvera ses origines, devenant au soir de sa vie un chantre du panhéllénisme et un soutien de la brutalité serbe… Le pablisme fut une irréalité enthousiaste, le molletisme une acceptation déprimée. Mais laissons les morts et regardons-nous plutôt, au miroir de leurs errances, et sommes-nous mieux qu’un décalque?

Gauche qui bégaie

Manuel Valls et Jean-Louis Bianco s’affrontent désormais tels Mollet et Pablo, quand la gauche se bégaie au temps de sa fin. Un molletisme résurgent condamne un pablisme rémanent, c’est le décor de notre fin.

Si Valls est Guy Mollet dans le positionnement, il tient de Pablo le raidissement doctrinal. Au contraire, Bianco, héritier de Pablo, n’en a pas conservé le messianisme

Valls-Mollet? La République en guerre, le terrorisme nous frappe et ses complices nous affaiblissent. Pas le choix, pas de faiblesse, le devoir prime et gouverner nous oblige, et il faut tout prendre sans ciller. Même le lieu de la colère de Valls contre Bianco, une conférence du Crif, l’instance politique des juifs de France, est cohérent, comme la ferveur pro-israélienne du Premier ministre. En 1956, Guy Mollet avait aussi envoyé nos troupes contre l’Égypte de Nasser, soutenant Israël en pleine guerre du Sinaï. L’alliance israélienne était consubstantielle à la lutte contre le FLN, soutenu par Nasser… comme la guerre contre le terrorisme, aujourd’hui, inclut Israël, et comme la bataille des valeurs, aujourd’hui, englobe les juifs de France. Ainsi va le socialisme de pouvoir, quand l’histoire le saisit.

En face Bianco-Pablo, qui ne se résout pas à perdre l’avenir du monde, disons de la France… Comme Pablo espérait le tiers-monde, Bianco attend et ménage ces jeunes Français de culture ou de religion musulmane, que l’islamophobie, la peur, ou le raidissement culturel, écartent du pays dont ils sont le futur. Il s’arc-boute donc contre les ultras de la laïcité, empêche des lois qui normeraient un peu plus le pays, fait obstacle de toute son expérience à ceux qui voudraient bannir le hijab des rues, des entreprises, des universités, il se fait soupçonner de mollesse et les intégristes républicains voudraient sa peau.

Fraternité consensuelle vs principes raides

Dans cette histoire comme il y a cinquante ans, chacun a ses raisons. Bianco veut préserver une société possible et rassemble les bonnes volontés. Il se met en avant pour signer un appel à la fraternité, doux et consensuel, «nous sommes unis», qui lui sera ensuite reproché, parce que le signent également des personnages plus problématiques…

Valls affirme des principes et des amitiés. Ils sont raides, mais pas illégitimes. Il est bizarre de voir un représentant de l’État faire texte commun avec des islamistes politiques, en guerre culturelle contre la politique de la France. Un Nabil Ennasri, intellectuel islamiste qui professe sa tendresse admirative pour les frères musulmans et dénonce le mariage gay, la théorie du genre et les lobbys homosexuels, n’est pas de la famille du socialiste Bianco ou du CFDTère Berger… Simple affaire de logique. Valls est un homme simple. En 2003, il était de ces rares socialistes qui dénonçaient l’acceptation par la gauche de Tariq Ramadan, prêcheur philosophe qui réactivait subtilement les mythes du complot juif. Il n’a pas changé. Ce qui touche de près ou de loin à l’islamisme politique est hors de ses possibles. Ses amis et alliés diabolisent ainsi le Collectif contre l’islaphomobie, seule instance pourtant à travailler sérieusement les brimades que subissent les musulmans… Et le Premier ministre, de son plein choix, est la figure tutélaire des gens de gauche en lutte contre un islam trop visible.

Fractures et intransigeances

Ce qui est curieux en notre époque délavée, c’est que les fractures demeurent, mais les intransigeances évoluent. Si Valls est Guy Mollet dans le positionnement, il tient de Pablo le raidissement doctrinal. Ce sont ses principes, sa lecture du monde, qui le portent, fût-ce au détriment du réel. Au contraire, Bianco, héritier de Pablo, n’en a pas conservé le messianisme. D’autres, dans le paysage, souvent à l’extrême gauche, prennent les musulmans en général, et les islamistes en particulier, pour le sel de la terre. Bianco n’est pas de cette folie. Il fait plutôt, comme il peut, avec ce qui existe, dans une société éclatée, où l’islamisme –l’islam engagé, sociétal– n’est pas d’un bloc et se mêle à mille influences. Bianco fait avec la réalité, qui n’est ni simple ni avenante. Guy Mollet faisait aussi avec les pieds-noirs, tels qu’ils étaient. Accepter, et avancer. Parfois, on y arrive. Voilà nos vérités.

Laissons Pablo, donc, puisque les utopies sont mortes, et restons chez nous, chez nos socialistes, chez cet homme qui faisait comme il pouvait, social-démocrate honnis mais que le PS est allé commémorer, presque discrètement, à la fin de l’année 2015, dans la campagne des régionales. Il est notre vérité. D’où il est, qui sait, il regarde Valls et regarde Bianco, mais ce laïque ne devait pas croire aux forces de l’esprit. Il faut imaginer Guy Mollet heureux. 

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