Monde

Irlande du Nord: quand la paix arrache plus de vies que la mort

Repéré par Fatma-Pia Hotait, mis à jour le 20.01.2016 à 13 h 37

Repéré sur Mosaic Science

Dans les seize années qui ont suivi le cessez-le-feu, le nombre de suicidés a dépassé celui des victimes directes de la guerre intestine qui a agité le pays entre la fin des années soixante et 1998.

Une bannière loyaliste dans les rues de Belfast en 1970 durant les Troubles  | Fribller via Wikimedia Commons CC License by Creative Commons

Une bannière loyaliste dans les rues de Belfast en 1970 durant les Troubles | Fribller via Wikimedia Commons CC License by Creative Commons

Entre 1969 et 1998, l'agitation politique en Irlande du Nord opposant les nationalistes et les unionistes a fait plus de 3.600 victimes. Un lourd bilan auquel l'accord du Vendredi saint du 10 avril 1998 devait mettre fin. Sauf que dans les seize années qui ont suivi, 3.709 personnes se sont suicidées. Un chiffre à peine inférieur au nombre d'Irlandais du Nord qui ont ôté leur propre vie entre 1965 et 1997, soit une période de trente-deux ans. Parmi les 7.271 suicides enregistrés entre 1965 et 2012, 45% ont eu lieu après 1998. 

«En l'espace de dix ans, le taux de suicide a presque doublé», explique le professeur de sociologie Mike Tomlinson à Mosaic Science

Attention toutefois à la fiabilité des statistiques officielles, indique Mosaic Science. Pour des motifs religieux, certaines familles ont pu refuser de communiquer les suicides, considérés comme une honte. Les chiffres réels seraient donc certainement plus élevés. Quoi qu’il en soit, il est clair que les Irlandais du Nord «ont plus tendance à se suicider en temps de paix qu’en temps de guerre», souligne le site.

Nombre de suicides en Irlande du Nord de 2001 à 2014 | Northern Irland Statistics&Research Agency

Les «bébés du cessez-le-feu»

Pourquoi a-t-on atteint un tel taux de suicide? Si l'on peut comprendre que la majorité des victimes a grandi pendant la période la plus violente, au début des années 1970, près d'un cinquième d'entre elles depuis 1999 ont moins de 25 ans. Ces «Ceasefire Babies», ou «bébés du cessez-le-feu», ne devraient-ils pas être plus heureux de vivre en temps de paix?

Pour comprendre, la journaliste Lyra Mckee rappelle tous ces petits gestes du quotidien intégrés par ceux qui ont connu la guerre comme ceux qui sont venus après: «ne pas sortir avec un jouet en forme de pistolet au cas où un soldat ou un policier le confonde avec une arme», «marcher jusqu'à l'école tête baissée parce que la police cherche un engin suspect», «se prendre une pierre survolant le mur de la paix séparant les deux camps» à Belfast.

«Comme si on nous en voulait de ne pas avoir grandi avec le bruit des fusillades»

D'après Siobhan O’Neill, professeure de sciences de la santé mentale à l’université de Ulster, l’éducation donnée par des parents traumatisés affecte les enfants autant que le conflit lui-même. Elle explique que vivre, ou voir, des événements traumatisants a des conséquences sur «notre capacité à nous lier aux autres, y compris enfants ou petits-enfants».

La nouvelle génération d’Irlandais est frustrée. Ces «bébés du cessez-le-feu» s'estiment privés d’un deuil qu’ils estiment devoir faire. Victimes collatérales de la guerre, ils se sentent impliqués dans un conflit qu’on refuse de faire leur. La journaliste Lyra McKee résume ce cri de douleur silencieux:

«Ceux qui ont survécu aux “Troubles” nous appellent les “Ceasefire Babies”, comme s’ils nous en voulaient de ne pas avoir grandi avec les bruits des fusillades, considérant que nous n’avions pas à pleurer. [...] L’ironie tragique de la vie en Irlande du Nord aujourd’hui, c’est que la paix a pris plus de vies que la guerre.»

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte