«Affreux, sales et méchants», ou quand Scola était affreux, sale et génial

Maria Luisa Santella, Nino Manfredi et Maria Bosco dans «Affreux, sales et méchants».

Maria Luisa Santella, Nino Manfredi et Maria Bosco dans «Affreux, sales et méchants».

Primée à Cannes mais moins réputée que «Nous nous sommes tant aimés» ou «Une journée particulière», cette comédie sur le quotidien des «borgate», ces bidonvilles en lisière des grandes villes, devenait incroyable de violence à force d’être drôle.

Dans la filmographie d’Ettore Scola, disparu ce mardi 19 janvier à l'âge de 84 ans, Affreux, sales et méchants fait tache. C’est le film un peu honteux, qui voisine avec les chefs d’œuvre reconnus, la grande fresque historique de La Nuit de Varennes, les illusions perdues de la gauche (Nous nous sommes tant aimés) ou la dénonciation du fascisme (Une journée particulière). Affreux, sales et méchants fut récompensé à Cannes d'un prix de la mise en scène mais fut un bide commercial. Et suscita la controverse, tant il prenait tout le monde à revers.

Un film gênant

Le film suscite une forme de gêne. Il montre les pauvres, les très pauvres, les misérables, leur vie dans un bidonville, sur les hauteurs de Rome la prospère. Il ne cache rien, comme la pudeur le voudrait. Il se fout des bons sentiments, du discours social, il ne cherche pas à enjoliver. Pas de lumière christique ici, comme on la voit chez Pasolini sur les visages des voyous. Pas davantage de beauté, comme celle de Delon que Visconti faisait irradier dans Rocco et ses frères. Pas de message, comme dans Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica. Juste un rire honteux, à mi-chemin entre le voyeurisme et la stupéfaction.

Scola se contrefout du documentaire mais il montre tout sous une lumière crue. Ses pauvres sont vulgaires et répugnants. Ils volent et se volent entre eux, se prostituent, pratiquent l’inceste, bouffent comme des porcs, picolent pareillement. Les pauvres sont sales, laids, méchants, exactement comme l’indique le titre –que l’on reprocha au réalisateur. Ils n’ont aucune conscience de classe: on lui en tint grief aussi.


Famille, je vous hais

Tout comme on stigmatisa sa vision de la famille. Ces pauvres ne montrent aucun sentiment, sinon ceux d’envie, de cupidité. La violence est omniprésente et l’on se tape dessus, dans un concert de rires gras et d’encouragements. On s’entasse dans quelques minuscules mètres carrés, on baise, on chie, on chasse les rats crevés, on porte des vêtements déchirés et dépareillés: la pauvreté n’est pas belle à voir.

Le jour où la vieille reçoit sa pension est jour de fête. La famille en liesse l’accompagne à la banque afin de lui piquer son pognon dès qu’elle a signé le reçu.


Les enfants passent leur journée, enfermés dans une cage géante, faite de bric, de broc et de grillage: images terribles et pourtant empreintes d’une certaine tendresse.


«La famille, c'est comme la merde, plus c'est proche plus ça pue», souffle Giacinto, le patriarche borgne qui règne en tyran paranoïaque sur sa famille nombreuse et minable, grotesque Roi Lear des borgate. Qui ramène une putain obèse chez lui et l’impose à sa femme, laquelle projettera de l’empoisonner. Impossible d’oublier Nino Manfredi, génialissime dans ce rôle, en train de se faire un lavage d’estomac avec une pompe à vélo! Avant de dégueuler copieusement la mort aux rats administrée par sa chère épouse.

Rire aux larmes

J’ai vu récemment un film français décevant (excusez le pléonasme). Une comédie, une de ces comédies ratées, mais pas tout à fait: Le Grand Partage. A un moment donné, j’ai songé à Affreux, sales et méchants. Et j’ai imaginé le film génial qu’Ettore Scola en aurait tiré. Simplement, cela demandait du courage et, oui, on peut le dire, d’être dans l’esprit de Charlie, de Hara-Kiri, dans ce grand foutage de gueule où on ne respecte rien. Dans Le Grand Partage, les sans-logis et les sans-papiers auraient dû être pourris jusqu’à la moelle: voleurs, sales, proxénètes, incestueux, vulgaires… que sais-je? On aurait rigolé alors, mais vraiment rigolé. Au lieu de ça, ils sont gentils. Les gentils, cette plaie des comédies grinçantes.


Elle est là l’intuition géniale d’Ettore Scola, dans cette manière de montrer la misère sous sa forme la plus caricaturale, donc la plus expressive, la plus violente. Affreux, sales et méchants te saute à la gueule dès les premières images. Le film s’ouvre avec une fillette qui se lève à l’aube pour aller chercher de l’eau à la pompe. Il se clôt avec cette même fille, engrossée, peut-être par quelqu’un de sa famille, sans aucun message d’espoir. Son gamin aura le même destin qu’elle. Et là, tu réalises que tu as passé 2 heures à te bidonner alors que tu devrais être en train de chialer.

Partager cet article