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«Stratégies obliques», le jeu de cartes qui stimule votre créativité

Un jeu de «Stratégies obliques» | Bill Smith via Flickr CC License by

Un jeu de «Stratégies obliques» | Bill Smith via Flickr CC License by

Cette création de Brian Eno, destinée à guider le processus créatif, a influencé de nombreux musiciens, comme Bowie et Coldplay.

Si les cadavres exquis ou les cut-up ont fait les belles heures de la littérature surréaliste dans les années 1920 ou de la Beat generation, William Burroughs en tête, dans les années 1960, une autre voie de création aléatoire a vu le jour en 1975 et a été notamment magnifiée par le regretté David Bowie: les «stratégies obliques».

Quand Brian Eno, tête chercheuse de Roxy Music, et le peintre berlinois Peter Schmidt se rencontrent en Allemagne à la fin des années 1960, ils découvrent qu’ils ont tous les deux, chacun dans leur coin, mis au point un système de phrases et d’axiomes sensés décadenasser l’imaginaire. «The Thoughts Behind Thoughts» de Schmidt, mêlé aux cartes imaginées par Eno, va former un deck de 113 cartes, nommé les «Stratégies obliques, plus de cent dilemmes qui en valent la peine». Qu’on en tire une au hasard (mise en pratique immédiate du message) ou plusieurs (chaque carte qui compose le paquet est alors pensée en écho aux autres), les cartes, qui s’adressent principalement aux musiciens, prodiguent des conseils ou posent des questions, obligeant l’esprit à changer d’angle de réflexion.

Voici quelques exemples tirés de la première édition des «Stratégies obliques», parue en 1975:

«Convert a melodic element into a rythmic element» («Transforme un élément mélodique en élément rythmique»)

 

«Fill every beat with something» («Remplis chaque battement par quelque chose»)

 

«Shut the door and listen from outside» («Ferme la porte et écoute de l’extérieur»)

 

«What would your closest friend do?» («Que ferait ton meilleur ami?»)

 

«Make an exhaustive list of everything you might do and do the last thing on the list» («Liste les choses que tu pourrais faire et fais la dernière de cette liste»)

De la théorie à la pratique

Forts de leur invention, Eno et Schmidt doivent maintenant expérimenter leur «jeu» et l’un des premiers à s’y coller sera David Bowie. Avec huit albums parus en six ans (entre 1970 et 1976), le Britannique, fortement cocaïné, déserte l’Amérique et s’installe à Berlin, où souffle un vent d’avant-garde (la musique électronique de Neu!, Kraftwerk ou Can). Epaulé par Eno et ses «Stratégies obliques», il accouche en deux ans de sa trilogie berlinoise (Low, Heroes and Lodger) ainsi que de deux albums pour Iggy Pop, Lust For Life et The Idiot.

En France, au Château d’Hérouville, en Suisse, aux Mountain Studios, et en Allemagne (seul Heroes fut intégralement produit à Berlin), Eno apporte son deck et distribue ses cartes à qui mieux mieux, revitalisant un processus créatif parfois au point mort. Sur les cendres du Thin White Duke (précédent personnage créé par Bowie pour Station to Station) renaît un nouveau Bowie chez qui nappes électroniques, guitares saturées et titres instrumentaux dessinent les contours d’une épopée hétérogène et révolutionnaire. Les trois disques font montre d’une créativité débridée, d’une immense prise de risques, prompte à semer le trouble chez les fans de Ziggy. Aussi bien musicalement que dans l’écriture, les titres «Heroes», «Sense of Doubt», «Fantastic Voyage» et «Boys Keep Swinging», qui auraient été composés à coup de cartes, démontrent la pertinence de la méthode Eno/Schmidt.


Evidemment, Eno va trimballer ses «Stratégies obliques» auprès de chaque artiste avec lequel il va travailler, avec plus ou moins de succès. U2, par exemple, pour qui il produit six albums, n’accroche pas à ce jeu de hasard désinhibiteur. Bien que le guitariste The Edge y voie une force indéniable d'observation, puis de dépassement, des limites créatives, le groupe irlandais n’est pas suffisamment sensible aux «Stratégies» d’Eno pour dégainer les cartes en studio.

Si les membres de Talking Heads sont un peu rétifs à la méthode Eno, David Byrne, le leader du groupe, trouve lui les cartes «amusantes et parfois utiles». Son admiration pour Eno débouche d’ailleurs sur une collaboration en 1981, lorsqu’ils sortent ensemble My Life in the Bush of Ghosts, un album mixant des voix préenregistrées, inaugurant l’ambient music. En 2008, toujours sous la houlette du producteur, Coldplay s’adonne lui aussi aux «Stratégies» lors de l’enregistrement de Viva la Vida, même si le résultat, très académique dans sa structuration musicale, ne se démarque pas par une créativité échevelée.

Au-delà d’Eno

La pertinence des «Stratégies obliques» peut se mesurer à l’impact qu’elles ont eu au-delà de l’influence du gourou producteur. Pendant que les Américains de R.E.M. citent une carte dans «What’s the Frequency Kenneth» («Withdrawal in disgust is not the same as apathy») ou font référence au jeu dans le single «Diminished» («I'll consult the i-ching / I'll consult the TV / Ouija, oblique strategies»), des musiciens avouent utiliser le deck d’Eno en studio. Phoenix et MGMT se tirent donc les cartes quand ils tournent en rond et ne parviennent pas à trouver une issue pertinente à la composition d’un titre. Les Américains, qui ont dédié un titre à Eno sur leur second album, ont d’ailleurs confessé, avec humour, traîner les «Stratégies obliques» en studio mais n’être pas certains de savoir correctement s’en servir.


Inspiration pour de nombreux musiciens, comme Jarvis Cocker, qui a interviewé Eno pour la BBC sur son invention, les «Stratégies obliques» demeurent encore aujourd’hui, quarante ans après leur naissance, un moyen de sortir de la routine de la composition. Laisser pénétrer le hasard dans le processus artistique, lui donner les rênes quand la logique s’essouffle, provoquer l’accidentelle étincelle par un jeu de questions a priori hors propos, tel était le désir d’Eno.

Étonnamment, alors même qu’un bon nombre de cartes ne font pas référence au monde musical, seuls des musiciens ont pour l’heure expérimenté cette méthode. Même si, concernant la littérature, on peut arguer que le Livre des Mutations (un ouvrage divinatoire chinois aussi nommé le Yi Jing, datant du premier millénaire avant l’ère chrétienne), qui a servi d’inspiration à plusieurs philosophes et écrivains (Carl Gustav Jung ainsi que Philip K. Dick, qui le mit au cœur de son Maître du Haut Château), propose lui aussi un arbitrage quasi oraculaire au geste créatif, plus primitif mais finalement assez proche des «Stratégies».

Notons qu’après des années de confidentialité (plusieurs éditions existent mais toujours en tirage très limité d’où un prix élevé), les «Stratégies» ont fait une apparition remarquée sous forme numérique, permettant en quelques clics de tester les axiomes d’Eno et Schmidt. Leur dématérialisation a beau démocratiser le jeu jadis employé par Bowie et consorts, elle dénature quelque peu le rapport charnel qui unissait le joueur à son deck. Se faire tirer les cartes en version 2.0 ressemble plus à un exercice individualiste, un amusement onaniste, offert à tous mais quelque peu déshumanisé.

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