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Au tribunal, la preuve par le smiley

Les émoticônes ont rapidement volé de leurs propres ailes affectives | EvelynGiggles via Flickr CC License by

Les émoticônes ont rapidement volé de leurs propres ailes affectives | EvelynGiggles via Flickr CC License by

Dans les tribunaux américains, les émoticônes peuvent être considérées comme des preuves matérielles –sauf que personne ne sait vraiment ce qu'elles signifient.

Au printemps 2015, un juge du Michigan allait devoir se prononcer sur la signification de «:-P». L’affaire concernait un étudiant en droit à l’Université du Michigan accusé par une camarade de classe de l’avoir espionnée et harcelée sur internet, plainte qui avait donné lieu à une enquête policière. Mais le ministère public avait refusé de porter l’affaire en justice, et l’étudiant avait subséquemment poursuivi la femme, son école et les policiers, arguant que l’enquête avait été lancée sans cause et menée illégalement. Pour sa défense, l’étudiant allait expliquer que les nombreux textos qu’il avait envoyés à un ami –dans lequel il se qualifiait lui-même de «petit bâtard» voulant que sa camarade «se sente comme une merde» et plonge dans «des abîmes de dépression»– n’auraient pas dû être pris au sérieux par la police, vu qu’ils s’accompagnaient de diverses émoticônes goguenardes, dont celle représentant un bonhomme tirant la langue. Selon l’étudiant, si les policiers avaient correctement interprété ces symboles, ils auraient tout de suite compris qu’ils n’avaient pas affaire à un monstre «sadique et assoiffé de vengeance» mais simplement à un pauvre hère «profondément mécontent» du statut relationnel que la jeune femme lui accordait. Le juge ne fut pas de cet avis et statua que l’émoticône «n’altérait pas matériellement la signification du message».

Quand les gens se sont mis à dessiner des visages par l’entremise de leurs claviers, les émoticônes étaient considérées comme un outil permettant de clarifier la tonalité d’un message écrit. En 1982, Scott Fahlman, professeur de science informatique à l’Université Carnegie-Mellon, allait détecter un problème sur le forum rudimentaire que les étudiants, professeurs et employés administratifs de l’établissement utilisaient pour s’échanger des informations. Les membres de son département étaient nombreux à vouloir faire des blagues mais l’aspect rébarbatif de l’interface rendait la chose difficile. Si «quelqu’un versait dans le sarcasme, quelques interlocuteurs n’allaient pas le comprendre, et chacun d’entre eux allait répondre par une longue diatribe, écrivait Fahlman quelques années plus tard. Ce qui allait inciter d’autres personnes à faire de même et, bien vite, le sujet initial était noyé.»

Le 19 septembre 1982, Fahlman poste ce message:

«Je propose que l’on signale les plaisanteries par cette suite de caractères:  

:-)

À lire en penchant la tête. En réalité, vu la tendance actuelle, il est probablement plus économique de préciser ce qui ne relève PAS de la plaisanterie. Pour cela, on utilisera:

:-(»

Pour beaucoup, Fahlman est considéré comme l’inventeur du smiley, soit une expression faciale traduite par écrit. Mais avec la popularisation des émoticônes sur les premiers systèmes informatiques, ces bestioles allaient rapidement voler de leurs propres ailes affectives. Par exemple, le smiley renfrogné, que Fahlman avait assigné aux posts sérieux, allait «vite évoluer en marqueur de déplaisir, de frustration ou de colère», précise-t-il. «En quelques mois, nous allions voir apparaître des dizaines de smileys: la bouche ouverte de surprise, une personne avec des lunettes, Abraham Lincoln, le père Noël, le pape et ainsi de suite», chacun avec une tonalité quelque peu différente selon le contexte. Avec les smileys, l’objectif de Fahlman était de clarifier le sens des textes mais il allait vite se rendre compte que le sens même des émoticônes était fortement subjectif. Et ça, c’était avant qu’on se mette à communiquer nos émotions par l’assemblage infini de petites images colorées – des chats boudeurs, des fantômes rigolards, ou des tas de caca guillerets.

Échelle émotionnelle

Que veut dire une émoticône? Avec la place de plus en plus centrale que prennent les émoticônes –et les emojis, leurs coquines petites sœurs– dans nos conversations en ligne, «le jeu effréné des mots et des symboles renforce la complexité de notre langage», écrivait en septembre 2015 Tyler Schnoebelen, linguiste et fana d’emojis. Nos vieux caractères sont désormais amendés par des milliers de symboles numériques sans résonance émotionnelle fixe, définition de dictionnaire claire, ni règles grammaticales strictes permettant d’en interpréter le sens en fonction du contexte. Pour reprendre les mots de Mark Davis, ingénieur logiciel interviewé dans le New York Times, «je peux vous dire, en me servant du langage, qu’il faut que j’aille chez le coiffeur, mais seulement si j’ai un rendez-vous avant 15 heures, vu qu’après je dois aller chercher mes enfants à l’école. Essayez d’exprimer cela par emojis, et vous aurez une série de symboles que les gens pourront interpréter d’un millier de façons différentes». En octobre 2015, Apple élargissait le nuancier émotionnel offert à ses utilisateurs en ajoutant 184 nouveaux emojis au clavier standard de l’iPad et de l’iPhone, avec notamment le smiley qui lève les yeux au ciel, le smiley un petit peu content, le doigt d’honneur et le type en costume qui lévite –allez savoir ce que tout cela signifie.

C’est notamment à cause de leur flexibilité émotionnelle que les emojis sont si rigolos à utiliser. Quel digital native en voudrait à l’aubergine d’avoir quitté les étals tristounets des maraîchers pour devenir un symbole phallique triomphant? Reste que, parfois, le sens a vraiment son importance. En janvier 2015, le juge présidant le procès de Silk Road statuait que toutes les communications numériques présentées comme preuve devaient comporter leurs émoticônes d’origine. En juin, la Cour suprême américaine annulait la condamnation d’Anthony Elonis, un habitant de Pennsylvanie reconnu coupable d’avoir menacé son ex-femme par le biais de commentaires Facebook hargneux. Pour se défendre, Elonis avait fait remarquer qu’il ponctuait souvent ses posts d’un smiley tirant la langue, ce qui prouvait qu’il ne voulait pas réellement faire de mal à son ex-femme. Et en 2014, l’avocate Laura Saife publiait son Handbook of Social Media and the Law, où il était précisé que les tribunaux britanniques commençaient à analyser les émoticônes afin de «déterminer l’état d’esprit du posteur» ou d’évaluer le degré de malveillance des messages dans des affaires de diffamation, menaces et stalking. À chaque affaire comportant des échanges numériques bardés d’émoticônes, les enjeux interprétatifs sont des plus élevés.

Pour le moment, toutes les tentatives d’élaboration d’une grammaire unifiée permettant d’expliciter le contexte émotionnel de centaines d’emojis utilisés par des millions de gens à travers le monde ont échoué

Les tribunaux ont toujours eu à interpréter les signes non verbaux, comme des haussements d’épaules ou des clins d’œil, qui peuvent exister lors de conversations de visu. Mais les symboles numériques relèvent d’une certaine nouveauté. Ces dernières années, universitaires et développeurs ont tenté d’établir une syntaxe plus formelle des émoticônes et emojis. Mark Davis, de Google, est aussi le cofondateur de l’Unicode Consortium, un groupe d’experts en linguistique et technologie œuvrant à la standardisation des emojis. En 1993, leur première liste officielle comportait 76 symboles. Aujourd’hui, ils en sont à 1.281. Apple, qui respecte cette norme, a implémenté ses 184 nouveaux emojis après leur bénédiction par le consortium. En mai 2016, le groupe débattra de nouveaux symboles et décidera si le selfie, le haussement d’épaules et l’avocat méritent de rejoindre son index. De plus, Unicode donne un nom à chaque emoji – il y a ainsi le «visage qui pleure de joie» ou le «visage qui savoure des mets délicieux»–, soit un début de définition officielle.

Parallèlement, un groupe de chercheurs slovènes travaille à la conception d’une échelle émotionnelle permettant d’évaluer le sentiment le plus probable attaché à chaque petit pictogramme. Dans une étude publiée en décembre 2015, les chercheurs ont compilé 1,6 millions de tweets rédigés en treize langues européennes et ont demandé à quatre-vingt-trois humains de leur attribuer une valence émotionnelle –positif, négatif ou neutre–, avant d’analyser le contexte sentimental au sein duquel ces centaines d’emojis se manifestaient le plus couramment. Certaines de leurs conclusions sont évidentes: le smiley qui sourit est en général utilisé dans des contextes positifs, tandis que le chat qui pleure est plus souvent attaché à des tweets négatifs. Mais d’autres sont plus surprenantes. Par exemple, le «visage déçu mais soulagé» relève en général de contextes positifs, contrairement au «visage neutre», davantage vecteur de négativité. D’autres, enfin, sont tout simplement ahurissantes: l’emoji «boîte à bento» est largement utilisé en contexte négatif, tandis que le panda est associé à des émotions bien moins positives que les autres animaux disponibles. Comment les juges et procureurs interpréteront la boîte à bento et le panda? L’avenir nous le dira.

Sous-texte

Pour le moment, toutes les tentatives d’élaboration d’une grammaire unifiée permettant d’expliciter le contexte émotionnel de centaines d’emojis utilisés par des millions de gens à travers le monde ont échoué. Cette dernière étude élabore une échelle affective rudimentaire et peine à constater que les emojis servent souvent à atténuer ou inverser l’émotion que traduit le texte, voire sont tout simplement accolés à un tweet de manière absurde. En 2013, dans une affaire de diffamation sur Twitter, un juge britannique avait statué qu’une émoticône équivalait à des «didascalies» numériques, grâce auxquelles un émetteur indique à un destinataire quelle est son expression faciale au moment de rédiger son texte. Mais il soulignait aussi que, même dans cette interprétation relativement littérale des emojis, chaque partie pouvait ferrailler quant à la sincérité de l’émotion décrite. Comme me le disait Schnoebelen, «le sourire du Joker n’a rien de rassurant».

Dans son mémoire de linguistique présenté à Stanford, Schnoebelen (aujourd’hui fondateur et analyste en chef d’Idibon, une entreprise d’analyse textuelle) précise que les émoticônes clin d’œil –;-)– et tirage de langue –:-P– sont plus difficiles à interpréter que le smiley qui sourit ou qui fronce les sourcils. Les recherches de Schnoebelen montrent que le clin d’œil et la langue servent souvent à indiquer de la séduction ou de la provocation et qu’en interpréter le sous-texte demande de comprendre les rapports de pouvoir qui peuvent se jouer entre l’émetteur et le destinataire. En fonction du contexte, le même smiley peut être super mignon ou franchement dégueulasse.

Et, souvent, il s’agit des émoticônes les plus ardemment débattues dans les tribunaux. En 2014, une cour d’appel du Michigan statuait qu’un commentaire anonyme posté sur un forum et semblant accuser un fonctionnaire municipal de corruption était invalidé par l’ajout du smiley tirant la langue. «L’usage de l’émoticône “:P” prouve manifestement que le commentateur faisait une blague, avait tranché la cour; une émoticône “:P” sert à représenter un visage qui tire la langue afin d’indiquer une plaisanterie ou un sarcasme. Dès lors, un lecteur raisonnable ne peut considérer le propos comme diffamatoire.» Mais en août de la même année, un juge du Delaware interprétait une émoticône clin d’œil comme un signal menaçant. Lorsqu’un homme avait secrètement acheté un billet d’avion et s’était assis à côté d’une collègue qui ne voulait clairement plus le voir afin de la «surprendre» lors de son voyage à Paris et s’était ensuite vanté auprès de ses amis dans un texto –«J’étais à côté [d’elle] sur le vol pour Paris et elle a changé de place;)»–, il avait affirmé l’avoir écrit sur le ton de la blague. Le juge ne fut pas de cet avis. Selon lui, le clin d’œil indiquait que l’accusé était «amusé d’avoir une énième occasion pour harceler» sa victime.

L’argument à base d’émoticône le plus absurde que des tribunaux ont pu avoir à juger est celui avancé par un Texan accusé d’agression sexuelle violente envers une femme de sa connaissance en 2011. Selon lui, la victime avait préventivement consenti par voie de SMS, des messages échangés avant les faits qu’il avait interprétés comme étant sexuellement suggestifs. Apogée du dialogue: la victime avait envoyé à l’homme un smiley clin d’œil. Lors du procès, l’homme avait affirmé que sa victime avait exprimé son consentement à deux reprises –et même à trois, si on comptait l’émoticône. Le tribunal ne considéra pas le smiley comme une marque de consentement (idem pour les deux autres indices supposés de consentement a priori) et condamna l’homme à dix ans de prison. Si les émoticônes sont flexibles, ils ne sont pas si flexibles. Et pour laisser le dernier mot à Schnoeblen: «À ma connaissance, aucun smiley clin d’œil n’a jamais voulu dire: “Je suis tout le temps d’accord pour du sexe.”»

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