Israël-Palestine: la dernière tentation de Barack Obama et de John Kerry

Barack Obama et John Kerry lors d’une rencontre avec le président turc Recep Tayyip Erdogan pendant la COP21, le 1er décembre 2015 | REUTERS/Kevin Lamarque

Barack Obama et John Kerry lors d’une rencontre avec le président turc Recep Tayyip Erdogan pendant la COP21, le 1er décembre 2015 | REUTERS/Kevin Lamarque

En dépit du bon sens, le président américain et son secrétaire d’État vont de nouveau essayer de relancer le processus de paix au Moyen-Orient.

En ce début d’année 2016 (qui est aussi la dernière année de présidence de Barack Obama), les observateurs du Moyen-Orient sont sans doute persuadés que l’administration américaine a abandonné tout espoir de relancer le processus de paix israélo-palestinien. Comment ne pas partager ce point de vue? Le fossé qui sépare les valeurs des deux camps –et la méfiance qui règne entre le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et le président palestinien, Mahmoud Abbas– sont plus vastes que le Grand Canyon. À l’évidence, le président américain et son ancien secrétaire d’État n’avaient aucune intention de se lancer dans cette cause perdue.

Les chances de faire véritablement progresser le processus de paix israélo-palestinien sont minces; au mieux, c’est une entreprise presque impossible; au pire, c’est une cause sans espoir. Pour autant je gage que cette administration ne pourra s’empêcher de «faire quelque chose» pour relancer le processus de paix –ou ce qu’il en reste.

Il s’agit clairement d’une décision paradoxale. Les raisons de s’abstenir de «faire quelque chose» ne manquent pas: forte probabilité d’échec, tensions avec Netanyahou, risque de compliquer les nombreuses opérations en cours au Moyen-Orient (arrêter l’État islamique, réunifier la Syrie, organiser une opération pour reprendre Mossoul)… Mais Obama désire laisser son empreinte sur le problème palestinien; c’est là sa dernière tentation en matière de politique étrangère. Ces efforts n’auront peut-être pas pour objectif l’organisation de véritables négociations, ou l’obtention d’une avancée d’importance; mais ils auront pour but de mettre en place un cadre (ou un ensemble de paramètres) américain ou international d’ici la fin de l’année, afin d’exposer la solution potentielle envisagée par l’actuelle administration. Voici pourquoi.

Syndrome du «besoin de faire quelque chose»

On pense tout d’abord aux projets inachevés. En 2009, deux jours après son inauguration, le président (accompagnée de sa secrétaire d’État d’alors, Hillary Clinton) a nommé George Mitchell envoyé spécial chargé du processus de paix. Plus tard, au détour de divers commentaires et remarques, Obama s’est laissé aller à quelques promesses insensées (l’obtention d’un accord israélo-palestinien dans les deux ans) ainsi qu’à un engagement tout aussi imprudent (gel complet des colonies). Il va sans dire qu’aucun de ces projets n’a vu le jour et Netanyahou l’a dominé dans la plupart des situations diplomatiques; sa crédibilité quant a ses promesses a donc finalement été réduite à néant.
Certes, l’accord sur le nucléaire iranien a montré que le président était prêt à se battre et à l’emporter contre Bibi lorsque l’enjeu lui tenait à cœur –mais j’estime qu’il aimerait également obtenir un résultat de nature à prouver qu’il n’a pas perdu la main en tant que négociateur du processus de paix. Et, si Obama a prouvé une chose –presque à l’excès–, c’est qu’il est capable d’agir unilatéralement si nécessaire.

D’ici un an, le Moyen-Orient de la fin du mandat du président Obama sera dans un état bien pire que celui dont il avait hérité au début de sa présidence. Et cet échec lui sera attribué

Second point: John Kerry l’encouragera en ce sens. Le premier diplomate de la nation s’intéresse fortement à cette question et estime être capable d’obtenir un résultat positif –et il a en ce sens peu d’égaux parmi ses prédécesseurs (voire aucun, si j’en crois mon expérience professionnelle auprès d’une demi-douzaine d’entre eux). Précisons que ce n’est pas forcément une bonne chose: cette attitude renforce le vieil adage –convaincant, mais destructeur– selon lequel il est préférable d’essayer et d’échouer que de ne rien tenter du tout. Et quelle qu’ait été la nature de ses intentions, force est d’admettre qu’il a échoué sur presque toute la ligne. Toutefois, comme l’a démontré sa malheureuse initiative menée tout au long de l’année 2013, Kerry estime qu’il s’agit d’un problème-clé pour l’Amérique et Israël –pour leur crédibilité et leurs futurs intérêts respectifs au Moyen-Orient. Dans un discours prononcé en décembre 2015 au Saban Forum, il a minimisé le rôle de coordinateur principal des États-Unis mais –comme il l’a fait maintes et maintes fois– a mis en garde Palestiniens et Israéliens contre la catastrophe qui pourrait s’abattre sur Israël si les deux partis (autrement dit, principalement Israël) prenaient les mauvaises décisions dans le cadre des négociations pour la paix. Cette fois-ci, l’apocalypse en question prendrait la forme d’un effondrement du gouvernement de l’Autorité palestinienne, qui plongerait la région dans le chaos –ou qui permettrait au Hamas de gagner en influence.

Dernier facteur: au fur et à mesure que la fin du mandat se rapproche, le syndrome du «besoin de faire quelque chose» se fait de plus en plus sentir. Si j’en crois ma propre expérience professionnelle du processus de paix, ce besoin peut se faire particulièrement pressant, et ce, quelles que soient les probabilités de réussite. Si la situation israélo-palestinienne devient véritablement incontrôlable sur le terrain, l’action urgente apparaîtra d’autant plus nécessaire et sera appuyée par d’autant plus de justifications. D’ici un an, le Moyen-Orient de la fin du mandat du président Obama sera dans un état bien pire que celui dont il avait hérité au début de sa présidence. Et cet échec lui sera attribué –à tort ou à raison.

L’état actuel du processus de paix est un signe qui ne trompe pas: qualité exécrable des relations avec Israël; aucune crédibilité chez les Palestiniens; augmentation des initiatives de colonisation; vague d’actes terroristes rudimentaires perpétrés par de jeunes Palestiniens; échec d’une initiative de paix. De fait, Obama ne sera visiblement pas en mesure de confier le moindre projet couronné de succès aux bons soins de la prochaine administration.

Obsession pour le processus de paix

Reste à déterminer quelle forme pourrait prendre cette dernière tentation de relancer le processus de paix. Quoi qu’il arrive, ce sera certainement de la petite bière. Passons tout de même en revue un éventail de possibilités.

Un véritable processus de paix? Malheureusement, la meilleure stratégie –du moins, sur le papier– est peu susceptible d’aboutir, car elle passe par une implication directe de Netanyahou et d’Abbas dans le processus de paix. Il faudrait pour ce faire que chacun d’entre eux reconnaisse un fait d’importance: le conflit ne doit pas être résolu, il doit être géré. S’ils passaient un accord en optant pour une période transitoire, ce texte devrait se concentrer sur le maintien d’une coopération pour la sécurité; sur les solutions pouvant être apportées aux problèmes économiques ainsi qu’aux problèmes d’accès et de déplacement des Palestiniens pour faciliter les voyages à l’intérieur de la Cisjordanie ainsi que depuis et vers Israël; sur une construction responsable d’un État par les Palestiniens; et peut-être sur un retrait partiel des Israéliens de la Cisjordanie et la conversation d’autres zones où les Palestiniens n’exercent qu’une autorité civile pour y inclure le contrôle de la sécurité.

Toutefois, une telle approche pourrait nécessiter une forme d’accord –fût-il de principe– spécifiant les buts à atteindre, et ce, même si le chemin à parcourir s’avère particulièrement long. Étant donné l’absence de confiance, de politiques et d’intérêts communs de chaque côté, il est difficile d’imaginer les Israéliens ou les Palestiniens accepter un tel projet. Je comprends toutefois pourquoi l’administration souhaite leur soumettre cette proposition: elle cherche à savoir si cette dernière suscite un quelconque intérêt. Il serait sans aucun doute judicieux de tenter cette approche avant d’en adopter une autre.

Un objectif virtuel? En l’absence de véritable processus, Obama et son secrétaire d’État voudront peut-être transmettre un autre héritage en matière de processus de paix; un héritage de nature plus virtuelle. L’idée serait de rédiger une sorte de cahier des charges de la création potentielle de deux États –les points essentiels: Jérusalem, frontières, sécurité, territoire, réfugié – et ce que les deux camps acceptent ces lignes directrices ou non. Cela pourrait prendre la forme d’une allocution présidentielle, ou pourrait passer par une approche diplomatique plus adaptée –les «paramètres Obama». C’est ainsi qu’a procédé l’ancien président Bill Clinton: en décembre 2000, après les élections, il s’est directement adressé aux négociateurs israéliens et palestiniens pour leur donner ses lignes directrices.

Quoi qu’il arrive, cette dernière tentation de relancer le processus de paix sera certainement de la petite bière

Il serait également possible de porter ce processus virtuel à l’échelle internationale, en convaincant le «quartet» (États-Unis, Nations unies, Russie et Union européenne) de soutenir les paramètres de l’objectif final –ou d’opter pour l’option la plus radicale: graver ces paramètres dans le marbre via une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU (comme le souhaite la France, qui fait pression sur la communauté internationale pour l’obtenir). Tout État agissant en ce sens s’attirera les foudres de Netanyahou, qui attend patiemment la fin du dernier mandat d’Obama et espère que son successeur sera plus en accord avec les intérêts d’Israël. Et il ne sera pas beaucoup plus simple de convaincre les Palestiniens et les États Arabes de soutenir le projet.

Une approche régionale? Il existe une autre stratégie potentielle: tirer parti des intérêts communs des Arabes et des Israéliens face à la menace de l’État islamique pour organiser une réunion régionale consacrée à l’antiterrorisme, comparable en bien des points au sommet de Charm el-Cheikh de 1996. Bill Clinton avait alors convié plus de vingt pays arabes et Israël au lendemain d’une série d’attentats-suicides du Hamas ayant frappé Israël ce même printemps. C’était une autre époque. Shimon Pérès était alors Premier ministre israélien; il s’apprêtait à affronter... Netanyahou (vous l’aviez deviné) aux élections de mai. (Il a perdu.) Toute approche régionale devrait s’inspirer de près ou de loin de l’Initiative de paix arabe de 2002, qui proposait une reconnaissance d’Israël par les pays arabes en contrepartie de la création d’un État palestinien. Israël et l’Égypte sont plus proches que jamais et Israël et les États du Golfe se rejoignent indirectement dans leur opposition au pouvoir iranien. Reste à déterminer un ensemble commun de principe à même de rassembler Israël, les États arabes et les Palestinien; ce ne sera pas chose aisée.

Mais quelles que soient les difficultés rencontrées, je gage que la présente administration n’est pas encore guérie de son obsession pour le processus de paix. Et, d’une façon ou d’une autre –via des efforts pour créer un véritable processus de paix, ou via un processus virtuel–, Kerry et Obama continueront d’œuvrer dans ce sens en 2016. Comptez là-dessus et soyez certain d’une chose: le problème israélo-palestinien (comme bien d’autres aspects de ce Moyen-Orient brisé, colérique et dysfonctionnel) sera sans doute encore d’actualité lorsque Obama quittera la Maison Blanche. Et il s’avérera tout aussi frustrant pour la personne qui prendra sa suite.

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