Pourquoi Ryad veut faire entrer son géant pétrolier en bourse

À gauche, le ministre saoudien du Commerce et de l’Industrie Tawfiq al-Rabiah et, à droite, Khalid al-Falih, président d’Aramco, lors du dixième Forum mondial sur la compétitivité, le 25 janvier 2016, à Ryad | Fayez Nureldine/AFP

À gauche, le ministre saoudien du Commerce et de l’Industrie Tawfiq al-Rabiah et, à droite, Khalid al-Falih, président d’Aramco, lors du dixième Forum mondial sur la compétitivité, le 25 janvier 2016, à Ryad | Fayez Nureldine/AFP

Le prix du pétrole n'a jamais été bas depuis dix ans. Malgré ça, l'Arabie saoudite veut vendre une partie de sa compagnie nationale d'hydrocarbures.

Dix-mille milliards de dollars. Telle est l’estimation, en fourchette haute, de Saudi Aramco, la plus grosse compagnie pétrolière au monde. Un chiffre à avoir en tête quand le géant de l’énergie débarquera en bourse, peut-être d’ici la fin de l’année.

Que Riyad ait décidé de mettre sur le marché une tranche de son industrie nationale la plus emblématique montre combien la chute des cours pétroliers pousse les nouveaux dirigeants saoudiens à accélérer des réformes plus que nécessaires au sein d’une économie toujours prodigieusement dépendante des exportations de brut.

Offrir aux investisseurs ne serait-ce qu’une fraction de ce mastodonte pourrait être un signe d’évolution de l’économie insulaire saoudienne. Reste qu’en elle-même la manœuvre ne fera pas grand-chose pour régler les problèmes fondamentaux qui se posent au royaume et sapent tous ses efforts visant à pourvoir en emplois une population en pleine croissance et aux débouchés domestiques plus que limités.

Dans une interview publiée le 7 janvier dans The Economist, Mohammed ben Salmane Al Saoud, vice-prince héritier, laissait entendre qu’une partie d’Aramco allait être introduite en bourse. Une information ensuite confirmée par le géant pétrolier: la compagnie envisage bien de vendre soit une petite portion de sa maison-mère, soit une part encore plus petite mais plus profitable de ses actifs aval –des unités spécialisées dans le raffinement et le traitement du pétrole et du gaz naturel et dans la production de carburants, plastiques et produits chimiques. Reste à savoir si l’introduction en bourse ne concernera que le marché saoudien ou se jouera aussi sur les places internationales.

Ouvrir l’économie saoudienne

Aramco est née dans les années 1930 en tant que concession de l’actuelle Chevron, avant de devenir, un demi-siècle plus tard, la Saudi Arabian Oil Co, entreprise pleinement nationalisée. Aujourd’hui, elle contrôle 15% des réserves mondiales connues de pétrole et, à côté de ses 10 millions de barils extraits chaque jour –soit davantage que toute la production américaine–, ses concurrents privés tels Exxon Mobil, font bien pâle figure. Sa valeur réelle est estimée entre 1.000 et 10.000 milliards de dollars. La valorisation d’Exxon, la plus grande compagnie pétrolière cotée en bourse, avoisine pour sa part les 310 milliards.         

Au cours des dix-huit derniers mois, la chute des prix du pétrole a grevé les recettes publiques d’Arabie saoudite et obligé ses dirigeants à puiser dans les réserves nationales de devises. Par conséquent, le pays a terminé l’année 2015 en déficit budgétaire et sa croissance économique, d’ores et déjà palote, ne devrait pas dépasser les 2,4%. Si le pétrole n’est pas cher, c’est qu’il est surabondant, notamment parce que l’Arabie saoudite a toujours refusé de limiter sa production. Reste qu’un cours du pétrole au plus bas oblige le roi Salmane à accélérer l’ouverture de l’économie saoudienne, afin de la diversifier et de la rendre moins dépendante de l’extraction et de l’exportation pétrolière.    

L’idée d’introduire Aramco en bourse n’est pas tombée du ciel

James B. Smith, ancien ambassadeur américain en Arabie saoudite entre 2009 et 2013

À l’été 2015, la bourse saoudienne s’ouvrait aux investisseurs étrangers pour la première fois de son histoire. À l’automne, les responsables saoudiens ont envisagé l’ouverture totale de son commerce de détail à la participation étrangère. Pour gagner en efficience et en productivité, le gouvernement est en train de baisser de juteuses subventions sur les carburants, dont l’essence, que bon nombre de Saoudiens considèrent comme un droit naturel mais qui coûtent aux finances nationales plusieurs milliards de dollars chaque année. Fin 2015, le ministre des Finances annonçait des mesures visant à diversifier l’économie saoudienne en général et à booster son secteur privé en particulier. Des consultants, sous l’égide du McKinsey Global Institute, ont planché à une renaissance de l’économie saoudienne, un projet capable de diminuer la dépendance pétrolière du royaume et de doubler son PIB.

Développer le secteur privé

«L’idée d’introduire Aramco en bourse n’est pas tombée du ciel», explique James B. Smith, ancien ambassadeur américain en Arabie saoudite entre 2009 et 2013. Selon lui, cest depuis le Printemps arabe que les dirigeants saoudiens cherchent à donner un coup daccélérateur au développement économique par un renforcement du secteur privé.

«Le roi Salmane a passé les dernières années de règne d’Abdallah à chercher comment transformer l’économie», précise Smith. Un mouvement qui s’est accéléré avec son arrivée sur le trône. Si, grâce à un pétrole cher, l’Arabie saoudite a pu jouir depuis le début du siècle de quinze années de croissance et d’augmentation de ses recettes, les revenus pétroliers ne seront pas suffisants, ces prochaines années, pour maintenir les exigences de niveau de vie d’une population, elle aussi en augmentation, surtout avec un prix du baril dans les choux. «Ils savent pertinemment qu’ils doivent développer le secteur privé, c’est là que sont les nouveaux emplois», ajoute Smith.

En Arabie saoudite, le chômage touche à peu près 12% de la population et, face à une poussée démographique, la création d’emplois est nécessaire pour ne pas le voir grimper. Le pays a aussi besoin de revitaliser le secteur public au-delà des grandes entreprises du bâtiment qui le dominent aujourd’hui, des entreprises dépendantes des revenus gouvernementaux, eux-mêmes alimentés par le pétrole.

Transformer la manne pétrolière

Les morceaux d’Aramco qui seront offerts aux investisseurs restent encore à déterminer. Dans un communiqué, la compagnie a déclaré étudier l’introduction en bourse de certaines parts d’Aramco «et/ou» de certaines de ses activités aval, dont des raffineries et des usines pétrochimiques. Selon la presse, les Saoudiens pencheraient davantage vers cette deuxième option, si on se fie aux choix passés du royaume avec d’autres compagnies.

Sabic, une compagnie pétrochimique nationale, a ainsi été partiellement privatisée en 1984. Aujourd’hui, elle est la troisième compagnie chimique la plus diversifiée au monde. Un autre projet pétrochimique, Petro Rabigh, joint-venture entre Aramco et Sumitomo Chemical, est coté en bourse depuis 2008. McKinsey, à l’instar de Mr. McGuire dans Le Lauréat, voit en rose l’avenir des plastiques et de leurs homologues pétrochimiques. Selon lui, ils sont un moyen de transformer la manne pétrolière brute de l’Arabie Saoudite en croissance économique et en emplois.

Reste que les responsables d’Aramco, bien conscients que le monde salive à l’idée de mettre la main ne serait-ce que sur une fraction de ses 260 milliards de barils, ont laissé entendre qu’une partie de la maison-mère et de ses emblématiques activités de production feront partie du lot. Le président d’Aramco, Khalid al-Falih, a ainsi déclaré au Wall Street Journal que l’introduction «concernera des actifs amont», telles l’exploration et la production pétrolières, soit le cœur de métier d’Aramco.

Dans tous les cas, l’introduction en bourse ne sera pas une sinécure. Même limitée, la part d’Aramco à entrer sur le marché pourrait éclipser toutes les autres valeurs présentes sur la petite bourse saoudienne. Le total des échanges y avoisine les 400 milliards de dollars, soit une paille par rapport aux places internationales que sont Londres (qui dépasse les 6.000 milliards de dollars) ou New York (quasiment 20.000 milliards de dollars)

Mais si Aramco ou ses succursales veulent pénétrer des marchés étrangers, l’Arabie saoudite devra révéler à ses potentiels investisseurs bien plus d’informations –par exemple la très confidentielle quantité réelle de ses réserves pétrolières–, qu’elle n’a jamais voulu rendre publiques.

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