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Ce que signifie arriver aux États-Unis en tant que réfugié irakien

Des Irakiens sunnites de la province d’Al-Anbâr fuyant l’État islamique reçoivent de l’aide du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Bagdad, le 24 février 2015 (image d’illustration) | REUTERS/Thaier Al-Sudani

Des Irakiens sunnites de la province d’Al-Anbâr fuyant l’État islamique reçoivent de l’aide du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Bagdad, le 24 février 2015 (image d’illustration) | REUTERS/Thaier Al-Sudani

Après avoir travaillé pour l’armée américaine, j’ai dû fuir les escadrons de la mort de Bagdad. Cela n’a pas été facile de trouver un nouveau chez-moi –et d’apprendre l’argot texan.

Je n’oublierai jamais le 4 mai 2003, le jour où les forces armées américaines sont passées à côté de mon village. Depuis tout près de chez moi à Aziziyah, à environ 80 kilomètres au sud de Baghdad, je voyais les tanks et les hélicoptères Apache recouvrir l’horizon au sud.

Beaucoup étaient horrifiés en voyant cela; ils craignaient que cela apporte mort et destruction. Mais pas moi. Je sentais au contraire que la liberté était possible: à 22 ans, j’avais seulement entendu parler de la possibilité de faire mes propres choix, de poursuivre mes rêves, de voyager comme je le voulais et de profiter de la vie. 

Je voulais me libérer du régime et de l’homme qui asservissait nos vies et nous volait notre argent et notre futur. Alors j’ai fait un grand panneau et je l’ai placé à l’entrée de mon village: «Bienvenue à nos amis», c’est ce qu’il disait. C’est là que j’ai décidé d’abandonner mes études –j’étais en troisième année d’un diplôme d’ingénieur– et de travailler avec les Américains.

Ma recherche d’emploi a porté ses fruits et je me suis mis à travailler avec les Forces américaines en tant qu’interprète dans la province occidentale d’Al-Anbâr en 2005. Chaque jour, d’intenses affrontements avec al-Qaida avaient lieu –et je suis si souvent passé près de la mort. À trois reprises, une bombe a explosé sur la route et touché nos tanks mais j’ai eu la chance de m’en sortir vivant. En combattant auprès des Américains, j’étais prêt à sacrifier ma vie pour la liberté et pour la démocratie.

Menaces

Bien avant que je ne fasse ma demande pour obtenir le statut de réfugié, l’Armée du Mahdi [milice islamiste chiite irakienne; NDLR] et les escadrons de la mort de mon village ont appris que je travaillais avec les Américains. Leurs agents locaux, présents dans mon quartier, se sont mis à me prendre pour cible: j’ai commencé à recevoir des menaces sur mon téléphone portable et dans ma famille, menaces dans lesquelles ils promettaient de me pourchasser. 

Comme ils ne m’ont pas trouvé, ils ont commencé à mettre la pression sur ma famille. Un groupe est venu à la maison de mon père: «Est-ce que ton fils travaille toujours pour les Américains? ont-il demandé. C’est un espion?»

Ils ont exigé que mon père leur donne des informations sur moi mais il a refusé. «Il n’y a rien à dire. Il est journaliste et nous soutenons son activité. Il ne fait rien de mal», a dit mon père.

Les hommes ont laissé des papiers sur la porte d’entrée de la maison de ma famille, sur lesquels il était écrit «TRAÎTRE».

J’ai disparu à Bagdad pendant quelques mois, je déménageais chaque semaine. Je me suis fait faire une autre carte d’identité, sous un nom différent, qui disait que je venais d’une autre région d’Irak. J’ai aussi acheté un pistolet

J’ai commencé à prendre le bus partout où j’allais, par peur que quelqu’un ne fasse sauter ma voiture. Mais, même ça, c’est vite devenu trop dangereux: il n’a pas fallu longtemps avant que mon père ne m’appelle pour me dire de m’arrêter tout de suite et de descendre du bus dans lequel j’étais. «Ils sont venus à la maison, ils te cherchaient, m’a-t-il dit. C’est dangereux.»

J’ai passé cette nuit-là dans le désert. Le matin suivant, j’ai pris un taxi pour rejoindre Bagdad, où j’avais des amis et de la famille qui pouvaient me trouver un endroit où loger. Je me torturais à me demander si je devais les contacter ou pas, car je ne voulais pas mettre leur vie en danger. 

J’ai disparu à Bagdad pendant quelques mois, je déménageais chaque semaine. Mon père m’a dit plus tard que les escadrons de la mort m’accusaient d’être un espion pour le compte des Américains et de travailler pour la CIA en me faisant passer pour un journaliste. C’était dur pour moi mais je suis resté discret et la milice était tellement prise par les combats que je n’étais pas leur priorité.

J’ai fait tout ce que je pouvais pour me protéger et pour dissimuler mon identité. Je me suis fait faire une autre carte d’identité, sous un nom différent, qui disait que je venais d’une autre région d’Irak. Je l’utilisais seulement si les milices me contrôlaient. J’ai aussi acheté un pistolet et je le prenais avec moi partout où j’allais –je le mettais même sous mon oreiller quand je dormais, histoire de me sentir en sécurité. J’ai vécu comme ça pendant une année.

Profil bas

En juin 2010, j’ai déposé ma candidature auprès de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui travaille avec le système de relocalisation de l’ONU, afin d’obtenir un visa de réfugié. D’abord, le questionnaire semblait facile: on me demandait des informations de base sur moi et sur ma famille ainsi que les noms de mon frère et de mes sœurs. Mais ensuite le formulaire allait vraiment dans le détail: la date à laquelle mes parents s’étaient mariés, si j’avais reçu une formation militaire, si j’avais déjà tiré sur quelqu’un et si moi ou ma famille avions rejoint le parti Baath

Il y avait des questions à propos des menaces proférées contre moi. Par quel biais est-ce que je les avais reçues? Est-ce que moi ou ma famille avions été déplacés à cause d’elles? Est-ce que je pensais que la milice me recherchait encore et comment est-ce que j’assurais ma protection?

Ensuite, j’ai encore dû fournir d’autres documents, comme une recommandation de mon employeur et une copie de mon contrat de travail, et le processus visant à approuver ma candidature nécessitait un délai de quatre mois avant même que je ne puisse postuler pour un entretien. Pendant que j’attendais, beaucoup de mes amis qui avaient également déposé leur candidature ont été tués par des milices ou par al-Qaida avant d’avoir pu obtenir leur autorisation. C’était compliqué: je devais à la fois continuer de faire profil bas et garder mes distances avec ma famille, tout en restant à disposition pour un entretien quand l’ambassade m’appellerait. 

Les heures les plus sombres de cette attente ont eu lieu en 2011, quand plusieurs journalistes irakiens ont été pourchassés –assassinés avec des armes silencieuses ou des bombes posées dans leur voiture. Un jour, mon père m’a appelé pour me dire que quelqu’un avait mis une grenade dans sa voiture. Tout ce que je voulais, c’était qu’on me dise que j’avais reçu mon autorisation, car je sentais que j’étais un fardeau pour ma famille et que je devais juste m’enfuir –mais je n’avais nulle part où aller.

J’ai continué à attendre et attendre encore, à me remémorer les sacrifices que j’avais faits pour pouvoir travailler avec les forces américaines. Ma tête débordait de craintes pour ma vie et pour la sécurité de ma famille. Fin 2011, une année après en avoir fait la demande, j’ai reçu un appel et mon premier entretien a été programmé.

Le simple fait de me présenter à l’entretien mettait ma vie en danger. Je devais pénétrer la zone verte pour rejoindre le bureau de l’OIM mais des extrémistes surveillaient les checkpoints menant à la zone. Tout le monde peut vous voir marcher en direction de la porte que les demandeurs d’asile doivent traverser. Faire la queue et attendre d’être appelé pour le contrôle de sécurité à cet endroit comportait d’énormes risques. Tous ceux qui se trouvaient à cet endroit étaient des cibles faciles pour les milices. 

La pièce dans laquelle j’ai eu mon entretien ressemblait à un bureau: des murs blancs, une table très simple et une petite étagère avec des dossiers. La personne qui menait l’entretien était plus jeune que moi de quelques années et il était jordano-américain. Il m’a posé toutes les questions auxquelles j’avais répondu dans ma candidature, en mettant l’accent sur la façon dont je gérais les menaces et sur la manière dont je survivais. Il m’a demandé si j’étais un musulman strict, si je priais tous les jours et si j’allais à la prière du vendredi. Si j’étais sunnite, chiite, ou si j’avais des connexions avec des groupes islamiques.

Je me souviens qu’il a terminé l’entretien en me demandant pourquoi je voulais vivre aux États-Unis et comment j’envisageais le futur. Et, surtout, est-ce que j’étais une menace pour l’Amérique, ou pour les Américains?

Attente

Ensuite, le processus d’attente et les dangers associés ont repris. Près d’une année plus tard, fin 2012, j’ai eu mon second entretien, au même endroit et de l’autre côté du même portail que la première fois. À cet entretien, ils ont pris mes empreintes, m’ont fait passer plusieurs tests médicaux et m’ont posé d’autres questions. Contrairement au premier entretien, c’était bien plus facile et aussi plus rapide, une quinzaine de minutes à peine.

Tout le monde peut vous voir marcher en direction de la porte que les demandeurs d’asile doivent traverser. Tous ceux qui attendaient d’être appelés pour le contrôle de sécurité à cet endroit étaient des cibles faciles pour les milices

J’ai rencontré une équipe du Service de la citoyenneté et de l’immigration des États-Unis (USCIS) et une jeune femme américaine m’a demandé de jurer que j’étais menacé et que je devais quitter l’Irak. Elle a vérifié mon identité et m’a demandé si les menaces s’étaient arrêtées ou si elles étaient encore d’actualité. Je lui ai dit qu’elles étaient toujours là et que je devais vraiment quitter l’Irak. À la suite de quoi elle m’a prié de quitter son bureau et m’a dit que je recevrais bientôt une décision.

J’ai appris que les vérifications d’antécédents pouvaient prendre encore une année, si ce n’est pas plus, en fonction de chaque cas individuel. On m’a dit que l’ambassade des États-Unis avait une importante base de données répertoriant chaque citoyen irakien, fournie par la police locale irakienne et les services secrets irakiens. Je conviens qu’il faut prendre des précautions pour assurer la sécurité des États-Unis vis-à-vis de menaces potentielles mais de prendre si longtemps pour compléter ce processus fait risquer leur vie non seulement aux demandeurs d’asile mais aussi à leurs familles.

L’attente n’était jamais évidente et la situation en matière de sécurité continuait d’empirer pour tout le pays. Le processus m’a laissé dans l’incertitude pour ma sécurité et dans l’attente désespérée d’une réponse.

J’ai contacté l’OIM par email à plusieurs reprises pour qu’on me dise où en était ma demande. Leur réponse était toujours qu’ils n’avaient pas reçu de décision et que celle-ci viendrait de l’USCIS, pas de l’OIM. Tout ce que j’espérais, tout ce pour quoi je priais, c’était qu’on me dise que c’était bon, que je pouvais y aller. J’ai envisagé de partir pour l’Europe mais j’aurais été obligé de faire confiance à des trafiquants. Je courais le risque d’être tué durant le voyage; ou qu’on me vole tout simplement l’importante somme d’argent.

Après des années de peur, d’inquiétude et d’anxiété, j’ai appris en mai 2013 qu’on m’acceptait comme réfugié et que je serais transféré aux États-Unis. Il est difficile de décrire ce que j’ai ressenti à ce moment-là. D’un côté, j’étais heureux –j’étais prêt à quitter l’Irak pour poursuivre mes rêves, vivre en sécurité et finir ma formation. Mais je me suis rappelé que j’allais quitter ma mère, mon père, mes sœurs, surtout la plus jeune, qui était attachée à moi comme si j’étais son père, et mon cœur s’est brisé. J’ai essayé de rester positif et je me suis dit que je les verrais deux ou trois ans plus tard, une fois que j’aurais ma green card [la carte de résident permanent aux États-Unis; NDLR], mais cela fait maintenant plus de deux ans que je ne les ai pas vus.

Lacunes

Je suis parti pour Dallas, au Texas, avec mon frère, Rawsam. J’ai choisi Dallas parce que j’ai des amis là-bas, qui sont du même village que moi –je voulais aller à New York, mais je ne connaissais personne là-bas.

Rawsam et moi avons été confrontés à de nombreux défis aux États-Unis. La langue était un problème pour nous deux. Même si je parlais l’anglais, j’avais du mal à m’adapter et à apprendre l’argot. Par exemple, une phrase que les gens utilisent ici et qui est difficile à comprendre est «I’m fixin’ to come over» («je suis sur le point de venir te retrouver»).

Même si l’organisation de secours IRC nous a aidés pendant huit mois –notamment avec un chèque de 400 dollars par mois durant quatre mois, réduit ensuite à 180 pour les quatre mois restants–, elle ne nous a pas aidés autant que ce que nous pensions. Nous avons dû payer notre nourriture en attendant de pouvoir demander des coupons alimentaires.

Pour pouvoir obtenir des coupons alimentaires et une aide médicale, nous avons dû remplir des formulaires et passer des entretiens. Vu nos lacunes en anglais et en matière de lois américaines, remplir le formulaire de demande de coupons alimentaires était difficile. Mais la période durant laquelle nous avions droit à cette aide a commencé à s’écouler à partir de la date à laquelle nous avons atterri dans le pays –même si on ne pouvait commencer à l’utiliser qu’à une date ultérieure, une fois qu’on en avait reçu l’autorisation. 

Chercher un emploi était difficile à cause du conflit en cours en Irak. Certaines entreprises semblaient avoir peur de nous accorder un entretien et de nous engager quand elles apprenaient que nous venions d’Irak. Les employeurs en Amérique veulent de l’expérience plutôt que des diplômes. Les entretiens et les CV sont différents et cela prend du temps de comprendre ce qu’il faut faire et comment il faut le faire.

J’ai commencé à chercher un emploi qui payait suffisamment pour pouvoir couvrir mes frais de subsistance et mes études. Le salaire minimum était de 7,25 dollars par heure et ce n’était pas assez pour payer le loyer, l’essence, la nourriture et l’école.

Chance

Apprendre la culture n’a pas toujours été facile. Les choses sont tellement différentes. En Irak, on ne parle pas de choses personnelles liées à la famille mais, en Amérique, il faut, semble-t-il, tout expliquer pour pouvoir obtenir de l’aide. Les femmes sont beaucoup plus sympas et vous serrent dans leurs bras, même quand vous les rencontrez pour la première fois. La musique est tellement différente. En Irak, on admet que des hommes aient une relation proche; par contre, aux États-Unis, cela semble poser problème que des hommes se rapprochent trop. Je ne vois pas de familles assises devant leur maison, à partager un thé avec leurs voisins à la fin de la journée.

C’était aussi un challenge de trouver de la nourriture halal, c’est-à-dire de la viande préparée d’une certaine façon, selon notre pratique religieuse. Au début, je ne trouvais que du fast-food qui n’était pas halal. Cela nous a pris du temps mais on s’est servi de Google et on a découvert qu’il y avait beaucoup de musulmans au Texas et qu’il y avait des marchés et des restaurants où l’on pouvait trouver de la viande halal et des épices irakiennes pour cuisiner.

Nous avons appris à sourire, à dire «Hi» tout le temps, à serrer les mains quand nous le pouvons et nous nous sommes habitués à ce que les gens nous serrent dans leurs bras

Cela a été long mais, à chaque nouvelle expérience, nous en apprenons plus sur ce pays. Nous avons appris à sourire et à dire «Hi» tout le temps et à répondre à des questions personnelles quand c’est nécessaire pour obtenir de l’aide. Nous avons appris à serrer les mains quand nous le pouvons et nous nous sommes habitués à ce que les gens nous serrent dans leurs bras. Il y a des endroits où on peut aller avec des amis et en famille. Il y en a beaucoup où il y a de l’alcool mais où on peut aussi ne faire que manger –on n’est pas obligé de boire.

Il nous est arrivé de vouloir abandonner mais on a continué d’essayer, histoire de nous prouver à nous-mêmes et à tout le monde que nous pouvions nous redresser, traverser ces moments difficiles et rester en Amérique. Nous sommes conscients que c’est une chance pour nous et un endroit bien plus sûr que notre pays, dévasté par la guerre et la terreur.

J’ai longtemps rêvé de finir mes études et désormais je fais une formation pour devenir ingénieur. Faire des demandes pour obtenir de l’aide n’est pas aussi facile que je le pensais. Remplir un formulaire et expliquer pourquoi on a besoin d’aide pour payer les cours est difficile. L’attente, encore une fois, est lourde à porter –mais on attend. Je paie en ce moment le prix de mon cours, jusqu’à ce que j’obtienne une aide financière, ou que je ne l’obtienne pas. Pour payer l’école, je travaille, j’achète et je vends des voitures d’occasion. Ce travail me permet d’avoir du temps pour étudier et pour aller aux cours.

Pour l’heure, je vais à l’école, j’étudie et j’attends, mais je continue de poursuivre mon rêve –celui de finir ma formation en Amérique. Mon amour et ma passion pour le journalisme sont toujours là. J’espère développer mes compétences et écrire à nouveau un jour, afin d’aider les gens à comprendre les souffrances qui ont cours en Irak. J’ai l’impression que c’est ma responsabilité de me faire le reflet des maux de ma nation auprès du reste du monde.

Les réfugiés qui viennent en Amérique veulent la paix. Je pense que tout ce dont ils ont besoin, c’est d’opportunités pour subvenir à leur besoins ainsi qu’à ceux de leurs familles, sans avoir à craindre la menace d’une guerre ou l’oppression politique.

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