Sports

Ne vous réjouissez pas trop vite la prochaine fois que votre équipe obtient un corner

Pierre Rondeau, mis à jour le 30.01.2016 à 15 h 15

Faut-il vraiment s'exciter pour une phase de jeu qui amène un but moins d'une fois sur quarante?

Mathieu Valbuena s'apprête à tirer un corner face à Marseille, le 20 septembre 2015. FRANCK PENNANT/AFP.

Mathieu Valbuena s'apprête à tirer un corner face à Marseille, le 20 septembre 2015. FRANCK PENNANT/AFP.

Tous les supporters et observateurs du football le concèdent, un corner constitue une action de but. C’est l’occasion de développer une organisation tactique et provoquer une tentative de tir.

D’ailleurs, dans n’importe quel grand championnat, dans n’importe quel match, dès lors qu’une équipe obtient ce fameux corner, tous les supporters se lèvent et se mettent à chanter et à crier, espérant voir leur club favori faire trembler les filets. Sur les sites sportifs type L’Equipe ou Eurosport, la statistique «nombre de corners» apparait en quatrième position, juste après la possession, le nombre de tirs et le nombre de passes, sur les feuilles de match disponibles.

Aux yeux de beaucoup de monde, le corner est une action importante: plus une équipe en obtient, plus il est logique qu’elle domine au score et, qu’au final, elle gagne le match.

Vraiment?

Si l’on regarde les statistiques fournies par la LFP sur les 22 premières journées de Ligue 1 lors de cette saison 2015-2016, il est possible de comparer les corners avec le nombre de buts. En associant, sur un même graphique, le nombre de coups de pied de coin obtenu par un club avec son nombre total de buts, on constate une corrélation faible, illustrée par le graphique suivant.

Lien entre le nombre de corners obtenus et le nombre de buts marqués depuis le début de la saison 2015-2016.

Que l’on ait eu plus ou moins de 100 corners, le nombre de buts ne varie que très peu et tourne entre 20 et 30 pour la très grosse majorité des clubs. Paris sort du lot, avec 119 corners obtenus et 56 buts inscrits. Le coefficient de détermination, qui mesure le lien entre les deux variables étudiées, n’est que de 3,2%, autant dire quasiment rien.

La chose étonnante est lorsqu’on compare avec les saisons précédentes. En effectuant la même étude de corrélation, mais cette fois-ci de la saison 2010-2011 à la saison 2014-2015, on constate un lien bien plus prégnant.


Lien entre le nombre de corners obtenus et le nombre de buts marqués lors des saisons 2010-2011 à 2014-2015.

Clairement, ici, plus le nombre de corners obtenus augmente, plus le nombre de but croît. La pente de la régression est croissante et le coefficient de détermination est égal à 50%, soit un niveau très élevé. Il y a donc eu un changement entre cette saison et les années précédentes.

Avant, dominer était marquer. Obtenir plus de corners était la preuve d’une force stratégique, d’une domination tactique. Les équipes allaient de l’avant, chercher à essouffler l’adversaire et à marquer leur territoire. Ce n’était pas marquer juste un but de plus qui comptait mais marquer le plus de buts possible. La tendance semble s’être inversée cette saison.

En observant le lien entre les corners et les tirs, on arrive au même constat cette saison. Normalement, on suppose que le nombre de buts devrait augmenter avec la hausse des corners; on devrait admettre qu’une telle action peut déclencher un tir en direction de la cage adverse et ainsi hausser la probabilité d’ouvrir la marque. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Sur la saison 2015-2016, nous avons associé le nombre de corners obtenu par match avec le nombre de tirs tentés par match, sur 220 rencontres.


Ici, l’analyse admet une corrélation très faible: certes, au fur et à mesure que le nombre de corners augmente pendant un match, le nombre de tirs croît –l’équipe domine le jeu et tente des tirs avant et après– mais le taux de variation est bas. Obtenir 2 corners sur une rencontre permet, en moyenne, de réaliser 14 tirs alors qu’en obtenir 18, soit 9 fois plus, aboutit à 18 tirs en moyenne, soit 1,28 fois plus.

Et maintenant, si on associe le nombre moyen de corners dans un match avec le nombre de buts, la corrélation apparaît comme moins bien évidente: la preuve avec le graphique suivant.


La pente est négative à partir d’un certain seuil: entre 0 et 7 corners, la probabilité de marquer un but est croissante. Mais à partir de 10 corners par match, elle devient décroissante. Plus on obtient de coups de pied de coin, moins on de chances de faire trembler les filets!

Le pire a été observé avec Toulouse, lors de la 8e journée, contre Bastia. Les hommes de Dominique Arribagé ont obtenu 18 corners (contre un seul pour les Bastiais) et n’ont pas marqué le moindre but, s'inclinant largement 3-0. Un résultat statistiquement affreux qui illustre bien cette tendance: tirer des corners n’est pas marquer. Lors de la 19e journée, Monaco a obtenu 15 corners contre Troyes mais n’a pas non plus inscrit le moindre but, et le match s’est soldé sur un navrant 0-0.

L’idée est qu’une domination offensive reflète la volonté d’une équipe à marquer. Elle veut à tout prix battre son adversaire et se donne tous les moyens pour réaliser son objectif. Or, une fois qu’il a été atteint, mettre au moins un but de plus, la domination offensive s’arrête et les joueurs vont seulement gérer le temps et faire tourner le ballon. Avoir de plus en plus de corners, c’est effectivement la preuve d’une volonté agressive mais surtout le reflet d’une incapacité à être réaliste et à marquer.

D’ailleurs, depuis le début de la saison, 2.080 coups de pied de coin ont été tirés, contre seulement 50 buts inscrits sur cette action, soit un but tous les 42 corners environ. On peut rajouter à cela le fait que 1 corner sur 9 se solde par un tir, en Ligue 1, et qu’un but est inscrit tous les 11 tirs en moyenne, soit une probabilité théorique de 1,01% de marquer sur cette phase arrêtée. C’est moins que la statistique réelle, 2,4%, puisque sur un corner, l’action est relativement proche de la cage, mais c’est tout de même très peu.

Lorsqu’il était entraîneur à Chelsea, José Mourinho se moquait gentiment du public Anglais, «qui applaudissait à chaque fois qu’on obtenait un corner. […] Sauf que, pour moi, un corner est synonyme de risque, pas d’une possibilité de marquer. Je dois faire monter deux de mes défenseurs et m’exposer à un risque de contre de l’adversaire. Ces actions me font plus stresser qu’autre chose».

Pensez-y donc à deux fois alors, devant votre télévision ou au stade, avant de vous lever sur un corner…

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (30 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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