Matchs de tennis truqués: «Si je perdais le premier set 6-0, j’empochais 5.000 euros»

REUTERS/Toby Melville.

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Le tennisman danois Andreas Moltke-Leth a reçu l’appel d’un homme qui lui proposait de truquer un match. Il témoigne.

Il y a des appels qu’on n’oublie pas. Le coup de téléphone reçu d'un numéro inconnu, il y a deux ans, par Andreas Moltke-Leth ne quittera sans doute jamais la mémoire du jeune tennisman danois. Si la BBC et BuzzFeed avancent cette semaine que le monde du tennis est gangréné par la corruption à cause des paris truqués, le jeune homme n'a pas eu besoin d'attendre les révélations des médias anglophones pour en faire l'amère expérience, à tout juste 18 ans.

«J’étais en vacances chez mes parents en train de déjeuner quand mon téléphone a sonné. J’ai demandé à ma mère si je pouvais décrocher. Au bout du fil, un gars avec un accent d’Europe de l’Est se présente et me demande directement si je veux participer à un match truqué. Il avait une voix calme, comme si c’était une conversation normale.»

A l’époque, Andreas figure dans les deux mille meilleurs joueurs du monde (son meilleur classement: 1658e, en octobre 2013), s’entraîne parfois avec Rafael Nadal et lorgne sur un Top 100, le graal de tout joueur qui taquine avec talent la balle jaune et rêve de disputer un tournoi du Grand Chelem. Quand il reçoit l’appel, le jeune homme s’apprête à disputer en Pologne un tournoi Futures, catégorie destinée en général aux jeunes. Il n’a alors que dix-huit ans et panique évidemment.

«Je me suis demandé ce qu’il se passait. J’avais un peu peur. Le gars avait réussi à trouver mon numéro, mon nom, il savait que j’allais disputer ce tournoi… Où a-t-il eu toutes ces informations? Ce ne sont pas des infos que tu trouves sur Google.»

Le sportif en herbe affirme être occupé et demande à son interlocuteur de le rappeler quelques instants plus tard. Après en avoir discuté avec ses parents, il élabore un plan pour piéger l’homme en question.

«On a décidé d’enregistrer la conversation et de lui demander le maximum de détails pour pouvoir le dénoncer. Qui? Comment? Combien? Il était suspicieux, il a coupé court à la conversation car il s’est rendu compte que je voulais le faire parler.»

Andreas a néanmoins toutes les informations concernant le deal que lui propose le «fixeur»: «Si je perdais le premier set 6-0, j'empochais 5.000 euros en cash.» Les paris sur le tennis sont en effet loin d'être réservés au tournois les plus prestigieux: il est possible d'en effectuer sur beaucoup de petits tournois.

«L’ATP n’a rien fait»

Andreas Moltke-Leth et Rafael Nadal (DR).

Après avoir raccroché, Andreas Moltke-Leth joint ensuite dans la foulée Kenneth Carlsen, l’entraîneur de Coupe Davis de l’équipe danoise, également en charge des juniors, pour lui faire part de cette mésaventure et surtout pour savoir quoi faire. Ce dernier lui fournit le numéro d’une hotline qui fonctionne 24h/24, instaurée à l'initiative du ministère de la Culture danois avec la participation financière de plusieurs fédérations sportives. Cette dernière a transmis l’affaire à la police, qui a finalement convoqué Andreas pour l’interroger. 

Le Danois a depuis fini par mettre un terme à sa carrière suite à une longue blessure au dos. Même s’il joue encore «pour le fun», l’ancien espoir garde néanmoins une dent contre les instances dirigeantes du tennis, et notamment l’ATP, qu’il accuse «de n’avoir rien fait».  

Quand on lui parle de la Tennis Integrity Unit, institution indépendante créée en mai 2008 et chargée d’enquêter sur les cas de corruption dans le tennis, le jeune homme est sceptique.  

«Combien sont-ils pour contrôler tous les matches? Ils ont trop peu de moyens, de pouvoirs. C’est un système mondial. Le gars qui m’a appelé était chargé de contacter les joueurs, un autre de leur donner l’argent, un troisième de prévenir les bookmakers des bons plans en Asie. Dans ma ville, il y a un tout petit tournoi, il y avait deux gars que personne ne connaissait, qui rôdaient près des courts, qui notaient des informations sur un carnet. Au cours de la semaine, six joueurs avaient été approchés pour truquer leurs matchs. Les instances dirigeantes doivent informer les directeurs de tournois, les agents, les entraîneurs, les joueurs…»

Pour sensibiliser les sportifs et la population, le jeune tennisman a donc voulu aller plus loin en évoquant son cas dans différents médias locaux. Après ses interventions, douze autres affaires comme la sienne ont été révélées dans le pays.

«Ces joueurs avaient été contactés par Facebook ou par téléphone. On leur proposait 500, 600 euros pour arranger des matchs dans les petits tournois Futures. Mon cas était finalement le haut de l’iceberg.»

«C’était beaucoup pour un joueur comme moi »

Cette somme de 5.000 euros ne semble évidemment pas énorme au regard des gains des meilleurs tennismen du monde. Roger Federer a par exemple cumulé plus de 450 millions de dollars de gains sur les dix dernières années, selon le magazine Forbes. Mais ce n’est pas le cas de la plupart des joueurs de tennis, car si on met de côté les cent meilleurs joueurs mondiaux, beaucoup galèrent pour se payer un salaire en plus des différents frais qui ne sont pas toujours pris en charge pas l’organisation (billets d’avion, nourriture, hôtels…).

«5.000 euros, c’est beaucoup pour un joueur comme moi. Si je n’avais pas eu mes parents derrière moi, c’était quasiment impossible de continuer. Avec cette somme, je pouvais payer les frais pour environ six tournois. Cela équivalait à ce que j’ai gagné en jouant lors de ces tournois en simples et en doubles.» 

Pas étonnant, donc, que certains tombent dans le piège, d’autant que le fait de lâcher un set ou un jeu ne les empêche pas forcément de remporter la partie. Eh oui, on peut parier sur pratiquement tout sur le web: un jeu, un point ou la durée du match. 

On se demande dès lors si une meilleure redistribution des gains des tournois ne permettrait pas d’éviter de tenter les joueurs qui triment. Mais l’enquête de la BBC et de BuzzFeed, si elle est avérée, rappelle que tout être humain est corruptible:

«Quand je vois que des joueurs qui ont été dans le Top 50, qui ont gagné beaucoup d'argent, sont cités, je pense que cette théorie que j’avançais tombe à l’eau.» 

Les cas de tricherie énumérés par notre spécialiste Yannick Cochennec prouvent également le contraire. Et quand on sait que même le grand Novak Djokovic, numéro 3 mondial en 2007, a affirmé aussi avoir été approché, il y a quand même de quoi être dubitatif.

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