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Grâce à vous, Snapchat pourrait très vite devenir Big Brother

L'arrivée de nouvelles fonctionnalités permettant de voir une scène de la vie quotidienne sous différents angles nous fait entrer dans un monde à la «1984»... avec notre accord.

Quand il publiait 1984, il y a près de soixante-dix ans, George Orwell savait-il que son Big Brother, arme de surveillance généralisée dans une société dystopique, donnerait un jour son nom à une émission de télé-réalité et son surnom aux programmes d’espionnage étatiques? Peut-être pas. Mais aujourd’hui, une autre de ses prophéties pourrait bien se mettre en place sous nos yeux: les «télécrans» qui, dans le roman, permettent à la «Police de la Pensée» de surveiller en permanence les citoyens.

En effet, depuis quelques mois, l'application de messagerie éphémère Snapchat permet de naviguer de caméra en caméra et de rentrer dans l’intimité de milliers de personnes sans bouger de votre canapé. Ces derniers jours, on a ainsi pu observer des dizaines d’images de la capitale, envoyées par les utilisateurs eux-mêmes: lieux touristiques, dîner de famille entre quinquagénaires, soirée un peu trop arrosée entre ados, inconnus dans le métro ou solitude d’une jeune femme en train de manger des pâtes dans son appartement... Tout est visible, ou presque. 

Différents extraits de la Story Live de Paris

Avec «Live Story Paris», observez vos voisins sans complexe

Facebook, Twitter, Instagram vous laissaient partager vos clichés préférés ou votre humeur: Snapchat va plus loin en vous permettant de donner une vision globale de votre environnement. Car si vous êtes géolocalisé en région parisienne, vous pouvez participer à la fameuse «Story Live Paris», une «histoire visuelle» renouvelée en permanence grâce à un «crowdsourcing» de photos et d'images.

Une équipe d'une cinquantaine d'employés de Snapchat visionne les contenus envoyés par ses utilisateurs, en choisit un certain nombre en s’assurant qu’aucun contenu n’est choquant et éditorialise un peu l’histoire pour rassembler les images ayant des thématiques communes. 

Difficile de ne pas penser à Orwell, qui mettait en scène le fameux panoptique de Bentham, ce regard omniscient sur l'environnement et les citoyens, et l'adaptait au médium télévisuel. 1984, «c'est un regard sur tout ce qui se passe, mais aussi une oreille qui s'étend sur tout ce qui se passe, y compris dans les lieux les plus intimes», explique Frédéric Regard, professeur de littérature anglaise et spécialiste, entre autres, d'Orwell. Chez Snapchat, on retrouve selon lui la même «transparence obsessionnelle de la vie de chacun, la même exhibition, où il n'y a plus un seul espace de l'ordre privé.» 

Sur la «Live Story» de Paris, on voit aussi bien François Hollande qu'une jeune femme en train de manger des pâtes.

 

Bien sûr, ces Story Live peuvent aussi être une source de divertissement (en couvrant des festivals de musique ou des événements sportifs), mais aussi d'information. Lors de l'incendie du Ritz, le 19 janvier, plusieurs vidéos de témoins ont été ajoutées à la «Story Live Paris». L'un des exemples les plus flagrants (et les plus tragiques) reste la couverture de la fusillade de San Bernardino aux Etats-Unis, début décembre.


Chaque jour, selon les chiffres communiqués par Snapchat à Slate.fr, ce sont des milliers de vidéos qui sont proposées pour chaque «Live Story» à travers le monde. Sur une centaine de millions de Snapchatters actifs, ils sont 10 millions à visionner une de ces «Stories» chaque jour. Les responsables ont refusé de nous donner des éléments précis sur Paris, mais Le Figaro estimait fin novembre que les Franciliens étaient plus de 120.000 à s'observer quotidiennement

Avec «Explorer», suivez un événement ou des soirées en boîte sous plusieurs angles

        
Extrait de la Story Paris du 12 janvier. 

Au même moment, une autre fonctionnalité, beaucoup plus intrigante vis-à-vis de cette comparaison avec Orwell, est apparue: Explorer. Sous certains «snaps» de Live Story, vous pouvez faire glisser l’image vers le haut pour accéder à des contenus traitant du même sujet que le snap de départ, mais venant d’un autre utilisateur, ce qui permet d’avoir un angle différent pour une même scène. En quelque sorte, c’est comme si plusieurs caméras filmaient au même moment un événement et que vous étiez aux commandes, vous baladant de l’une à l’autre. Là encore, votre géolocalisation et l’heure de l’envoi permettent à Snapchat de lier les contenus entre eux, mais contrairement à la «story» principale, ce sont ici des ordinateurs qui se chargent de faire le tri. Lors du bicentenaire de la Caisse des Dépôts le 12 janvier, des invités proposaient ainsi différents angles de l’intervention de François Hollande.

Mais comme l’algorithme de reconnaissance de contenu vidéo et de texte n’est pas parfait, cela donne lieu à des moments incongrus, ou carrément étranges. Ces derniers jours, en visionnant la fameuse Story, nous avons donc pu entendre une femme, dans un bar, crier à la caméra d'un téléphone qu'elle venait vraisemblablement de voler à une collègue: «Je travaille avec ta copine et elle est en train de se bourrer la gueule!» L’histoire ne dit pas si le compagnon de la jeune femme a effectivement reçu la vidéo, mais des milliers de personne l'ont visionnée. Plus grave, sur un autre Snapchat aperçu dans Explorer, on entre dans une salle de classe où un élève, amusé, filme un de ses camarades d’origine asiatique et titre la vidéo «enfoirer de jaune». Enfin, sur une dernière vidéo, on se retrouve dans ce qui ressemble à une cave où un homme s’approche d’un jeune guépard enchaîné pour lui caresser la tête. Doit-on en conclure qu’un guépard est enchaîné dans Paris? Qui est l’homme qui le filme? On ne le saura jamais, l’image disparaissant au bout de quelques secondes.  

Extraits d'Explorer, les vidéos «cachées» sous la Story Live de Paris (visage flouté par Slate.fr).

Je suis avec ta copine, elle se bourre la gueule!

Une utilisatrice de Snapchat, dans une vidéo publié sur la Live Story de Paris.

«Il y a là un problème très important du droit à l'image, estime Frédéric Regard, qui n'existait pas à l'époque d'Orwell. [...] On peut imaginer voir un homme marié en compagnie de sa maîtresse. On peut imaginer des drames humains causés par des choix opérés par des robots.»

Bien sûr, Snapchat n'offre pas l'omniscience de Big Brother (pas d'images en direct, et les événements ou micro-événéments sont triés sur le volet), et il est toujours possible de signaler des images d'Explorer en maintenant le doigt appuyé dessus. Mais aucune application n'avait proposé jusque-là une vision aussi globale de notre environnement, et surtout disponible en un clic. 

Comment les utilisateurs aident Snapchat à construire son panoptique

L’ironie de l’histoire, c’est que Snapchat pourra toujours se défendre en expliquant que les utilisateurs eux-mêmes ont donné leur accord en signant les fameuses «conditions générales d’utilisation» et de «politique de confidentialité» auxquelles personne ne prête attention, comme pour la plupart des autres réseaux sociaux. On y lit très clairement qu'une «photo ou une vidéo soumise à une Live Story peut être vue par tous les Snapchatters et, si la Live Story est diffusée sur le web ou dans d'autres médias, peut être vue par le public».

Chaque métadonnée est collectée et conservée, du temps d'envoi aux contacts avec lesquels vous échangez le plus, et votre position peut être déterminée grâce aux «GPS, réseaux sans fil, tours de relais cellulaire, accès Wi-Fi et autres détecteurs comme les gyroscopes, accéléromètres et compas». Plus inquiétant encore, Snapchat explique qu'il peut «sauvegarder indéfiniment» les vidéos que vous soumettez aux «Stories» et «autoriser le visionnage à nouveau à travers tous [ses services] ou sources tierces». On est très loin des promesses de messages éphémères mises en avant par l'application. 

Désormais, ce sont les outils numériques et techniques qui altèrent notre façon d'être ensemble 

Frédéric Regard, professeur de littéraire anglaise, spécialiste d'Orwell.

«Le caractère éphémère [des images] a deux effets», explique la sociologue Sophie Jehel, spécialiste des pratiques médiatiques des jeunes, qui a réalisé plusieurs enquêtes auprès d'adolescents, notamment sur leur usage de Snapchat, dont ils sont les principaux utilisateurs. «D'une part, les utilisateurs peuvent penser que ces photos vont disparaître et n'ont pas conscience que cela est enregistré. Et d'autre part, ils savent qu'il y a un risque, un jeu presque pour eux, c'est de faire une capture d'écran pour enregistrer les images.» Mais si l'émetteur de l'image est alerté quand on «screenshot» ses messages, de nombreuses applications non autorisées permettent de sauvegarder des images de façon masquée. Une polémique a d'ailleurs éclaté après la dernière mise à jour des conditions d'utilisation de l'application. Les responsables de l'entreprise ont dû alors se défendre et assurer à leur que tout était fait pour préserver leur vie privée.

Mais Frédéric Regard estime, à l'instar des personnes cachées derrière Big Brother, que l'«on sait bien qu'il y a quelque part, de manière opaque, des gens qui manipulent cette information [qu'on leur envoie]. Par exemple, on peut très bien imaginer que des Californiens vont décider de ne pas retenir telle image ou telle vidéo sur Paris parce qu'ils n'ont pas les éléments culturels pour comprendre. Ils imposent une certaine image de la ville.» Comme le ferait Big Brother afin que le produit diffusé corresponde à ses attentes. Sauf qu'ici, le pouvoir politique s'est transformé en pouvoir économique. «Désormais, ce sont les outils numériques et techniques qui altèrent notre façon d'être ensemble», ajouter le spécialiste d'Orwell.

Quand la surveillance consentie se transforme en liberté d'expression

La divergence la plus flagrante avec Orwell concerne la réaction citoyenne à cette surveillance: les gens fournissent eux-mêmes les images de leur intimité, de façon consentie. Le Story Live et Explorer n'existeraient pas si les utilisateurs ne les envoyaient pas à l'entreprise.

«Chez Orwell, détaille Frédéric Regard, le pouvoir est centralisé, même s'il est invisible, et impose une vision monologique du monde, il n'y a qu'une voix. [...] Avec Snapchat, ce qui pouvait laisser espérer le retour du dialogue, de la polyphonie, devient un outil supplémentaire dans le grand délire panoptique. Les gens vont fournir au pouvoir les moyens de leur propre surveillance. Dans le monde de 1984, les personnages cherchaient tous à échapper au pouvoir centralisateur.»

Snapchat, c'est le renouveau de la télé-réalité et la banalisation de la webcam

 

Mais pourquoi les utilisateurs de Snapchat en particulier, et des réseaux sociaux en général, ressentent-ils ce besoin de partager autant leur intimité et acceptent-ils qu'elle soit réutilisée? Sophie Jehel, tout en rappelant que leur comportement sur ce genre de plate-forme est assez mouvant et qu'il varie d'un âge à l'autre, explique qu'«un certain nombre des adolescents [avec qui elle a travaillé] vont utiliser Snapchat comme un défouloir». Normal donc de voir des images de soirées plus ou moins arrosées, de blagues entre amis, de grimaces... Mais l'explication va plus loin et témoigne d'un basculement de notre société entamé au début du XXIe siècle:

«Cela fait plus de dix ans qu'on s'interroge sur ces comportements car Snapchat est le prolongement d'une logique d'exposition de soi, explique-t-elle. Il y a un désir de reconnaissance, comme l'ont expliqué certains philosophes (comme Axel Honneth). Avant lui, Hannah Arendt disait [dans Condition de l'homme moderne, ndlr] que parler dans l'espace public est une façon d'obtenir un sentiment d'existence plus grand. Les réseaux sociaux exploitent ce désir de se sentir davantage exister parce que d'autres vont nous voir et partager ce que l'on fait.»

De plus, dans 1984, les télécrans anticipaient justement le retournement du médium télévisuel. Ils ne servaient pas à montrer au téléspectateur, mais bien à l'observer. C'était la naissance de la télé-réalité.

«Le renouveau de la télé-réalité et la banalisation de la webcam apparaissent au tournant de notre siècle, nous explique Sophie Jehel. Ces supports réussissent, et le rapport avec Orwell est tout fait, à transformer le consentement à la surveillance en une forme d'expression de soi et de liberté d'expression. C'est un tournant idéologique. [...] On propose à l'individu de se mettre lui-même sur écoute. L'industrie médiatique a réussi à transformer le symbole du totalitarisme comme une forme d'expression réservée aux jeunes, et les réseaux sociaux se sont engouffrés là-dedans.»

Reste à savoir si les utilisateurs de Snapchat, un peu comme le héros de 1984 Winston l'a fait avec la langue étatique, réussiront à s'emparer des outils qu'ils ont en main pour regagner leur liberté. 

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