Culture

«Les Chevaliers blancs», prisonniers de la violence du désert

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.01.2017 à 12 h 39

Inspiré de l'affaire de l'Arche de Noé, le nouveau film de Joachim Lafosse cherche à dénoncer certaines dérives humanitaires. Heureusement, «Les Chevaliers blancs» a davantage à offrir que ce simple programme.

Vincent Lindo et Reda Kateb I Fabrizio Maltese - Versus Productions - Les films du Worso

Vincent Lindo et Reda Kateb I Fabrizio Maltese - Versus Productions - Les films du Worso

Un pas de côté, et puis un second. Deux pas salutaires. Le premier est volontaire, il n’est pas sûr que ce soit le cas du second.

Premier pas: Joachim Lafosse s’inspire d’une affaire qui est encore dans les mémoires, celle de L’Arche de Zoé, ces humanitaires qui allèrent chercher des enfants au Tchad en 2007 dans des conditions douteuses, qui leur valurent d’être condamnés par la justice tchadienne, la justice française et l’opprobre généralisée des médias et des opinions publiques.


Racontant des faits similaires, le film rend très vite tout à fait clair qu’il ne reconstitue pas l’affaire, même avec la licence du passage à la fiction. Il ne s’agit pas de rejouer ce qu’ont fait les activistes à l’époque, il s’agit de nourrir un récit, et un questionnement, à partir de ce qui a porté leur entreprise, les conditions dans lesquelles elle s’est mise en place, son environnement et ses justifications.

À cet égard, le scénario comme l’interprétation sont très habiles à simultanément convoquer des éléments factuels –le désert, les problèmes de transport, le rapport à l’argent des différents protagonistes, la question de la médiatisation– et à les réinventer comme enjeu de cinéma, c’est-à-dire comme ouverture, comme élément de trouble.

La sensation physique du désert

C’est ici que se situe le deuxième pas de côté. À en croire le réalisateur Joachim Lafosse, notamment ses déclarations dans le dossier de presse, son projet est bien de condamner les formes d’interventionnisme humanitaires aux relents colonialistes et les dérives qu’elles engendrent, mais de le faire de manière plus générale quand dans le seul cas des zozos de Zoé. Or, sans trahir ce projet, regarder Les Chevaliers blancs sans être déjà convaincu de ce qu’il faut y voir en fait un meilleur film.

Valérie Donzelli I Fabrizio Maltese - Versus Productions - Les films du Worsoi

 

Un film qui, du fait même de ses exigences dramatiques et spectaculaires, dépasse son propre programme. Cela tient à la sensation physique de la chaleur du désert, à la découverte de rapports de pouvoir et d’allégeance qui échappent, à l’immensité surhumaine des espaces, à la violence «inhumaine» (en fait, tellement humaine) des situations.

Cela tient à la dureté retenue des échanges entre protagonistes blancs –le chef de la mission joué par Vincent Lindon, le responsable de la logistique Reda Kateb, la journaliste d’images Valérie Donzelli, l’activiste vaguement illuminée campée par Louise Bourgoin, et aussi les autres, médecins, infirmiers, briscards du baroud humanitaire d’une générosité un peu délirante. Cela tient même, paradoxalement, à la relation instable, maladroite, utilitariste, avec les personnages africains –relation qui est tout autant celle des protagonistes que celle de la réalisation.

Le monde a ses raisons…

C’est à la fois le problème et l’honneur du cinéma: quand des êtres sont filmés, fussent-ils des personnages de fiction, fussent-ils des complets salauds ou des crétins exaltés (ce que ne sont pas les personnages des Chevaliers blancs) ou des figures interchangeables de mignons enfants noirs ou de chefs tribaux retors, très vite ils tendent à gagner en autonomie, leur sort conquiert un minimum de droits. On peut essayer d’aller contre en simplifiant à l’extrême, les exemples sont innombrables. Fort heureusement ce n’est pas ce que fait cette fois le réalisateur de Nue propriété, d’Élève libre et d'À perdre la raison, lui qui se veut, précédemment souvent de manière trop systématique, le cinéaste de l’ambiguïté. Nouveau et bénéfique paradoxe: l’écart entre sa visée dénonciatrice et sa manière de raconter ouvre une faille, qui est le meilleur du film.

Joachim Lafosse laisse à ses personnages un peu de place, un peu d’existence, il leur donne des dialogues où chacun dit de son mieux ce qui l’anime et comment il voit les choses, positions incarnées avec beaucoup de conviction par les interprètes.

Voilà même que le désespoir d’un autre monde, celui de ces adoptants français qui attendent un gosse qu’ils sont prêts à payer, mute de faux problème aux conséquences calamiteuses à fragment d’un malheur du monde dont les composants, pour être incommensurables les uns aux autres, n’en participent pas moins d’une catastrophe générale. Un monde commun où, pour le spectateur aussi, il devient un peu moins simple d’occuper la place confortable de celui qui sait et condamne. Et voilà que leurs raisons ne sont plus complètement absurdes, voilà que, même mentionnés brièvement, les meurtres et les viols de masse qui sont la toile de fond des menées plus ou moins loufoques, maladroites, ambiguës de ces «chevaliers» existent eux aussi, et qu’il devient difficile de s’en débarrasser d’un revers de main.

Les Chevaliers blancs

de Joachim Lafosse, avec Vincent Lindon, Reda Kateb, Valérie Donzelli, Louise Bourgoin, Bintou Rimtobaye. Durée: 1h52. Sortie le 20 janvier.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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