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Le combat du Vatican pour rompre avec l’antisémitisme

Le pape François, le 17 janvier 2016, et le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni, à la synagogue de Rome, en Italie | REUTERS/Alessandro Bianchi

Le pape François, le 17 janvier 2016, et le grand rabbin de Rome Riccardo Di Segni, à la synagogue de Rome, en Italie | REUTERS/Alessandro Bianchi

En un temps où une vision fanatique de la religion inspire la plupart des guerres et le terrorisme (au Moyen-Orient, en France, jusqu’au Burkina Faso), il faut se réjouir de la visite que vient de faire le pape François, dimanche 17 janvier, à la grande synagogue de Rome. Un geste qui rassure, un peu, sur l’état du monde.

La visite amicale qu’a faite le pape François dimanche 17 janvier, pour la première fois, à la synagogue de Rome –où il a été reçu par le grand rabbin italien Riccardo Di Segni– tombe à pic. Elle brise, au moins pour un temps, la désastreuse image des religions redevenues des idéologies meurtrières. Elle réconforte une communauté juive isolée, désemparée par la remontée d’un antisémitisme agressif, et qui s’interroge, en France, sur l’opportunité de renoncer au port de la kippa. Elle consolide surtout l’une des mutations les plus spectaculaires de l’après-guerre: la réconciliation entre deux forces religieuses, le judaïsme et le christianisme, séparées par deux millénaires d’ignorance, d’intolérance, de persécution.

Venu de Buenos Aires, où vit l’une des plus fortes communautés juives dans le monde, le pape argentin a repris intégralement les inflexions du nouveau discours chrétien sur le judaïsme. Les juifs sont nos «frères aînés», a-t-il rappelé. Jésus-Christ était juif. Les apôtres étaient juifs. Le christianisme puise toutes ses racines dans le judaïsme. Et, contre les populismes européens qui prospèrent sur fond de xénophobie et d’antisémitisme, le pape François a fermement condamné «toute injure, toute discrimination et toute persécution visant les juifs». Il va même plus loin que ses prédécesseurs en soulignant que les chrétiens doivent rompre avec tout comportement prosélyte visant à «convertir» les juifs.

Comment ne pas s’étonner encore de la relative nouveauté de ce changement de regard sur les juifs? Et ne pas s’inquiéter de sa fragilité? L’antisémitisme, dont on assiste aujourd’hui à la renaissance hideuse en Europe, ne se réduit évidemment pas à l’antijudaïsme des origines chrétiennes. Mais celui-ci ne lui est pas étranger. Transmis de génération en génération, l’antijudaïsme chrétien a même été, pendant des siècles, le terreau favori et l’une des composantes essentielles de l’antisémitisme.

Il faut relire par exemple les textes fondateurs et l’histoire pour mesurer à quel point le christianisme antijuif des origines a labouré les mentalités jusqu’à l’époque moderne. «Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants!»: personne ne conteste que ce terrible mot des témoins juifs de la crucifixion du Christ, rapporté dans les Évangiles, a servi d’exutoire à la haine des juifs. De même que l’épître de l’apôtre Paul aux chrétiens de Thessalonique, visant la populace juive de Jérusalem au moment de la mort du Christ: «Eux qui ont tué Jésus et les prophètes, ils ne plaisent pas à Dieu et sont ennemis de tous les hommes.»

Une image dégradante et haineuse

Une image tronquée, dégradante, haineuse du peuple d’Israël va naître dans le monde méditerranéen et se répandre dans les discours et écrits des premiers philosophes chrétiens, les «Pères de l’Église», notamment chez saint Jérôme (347-419) ou Jean Chrysostome (350-407) dont les termes polémiques, lus aujourd’hui, sont insoutenables. Ce sont eux qui «idéologisent» la condition des juifs: la «dispersion» des juifs (après la destruction du Temple de Jérusalem par l’empereur Titus en l’an 70) et leur «errance» à travers le monde sont la «sanction» de la faute commise quand ils ont refusé de reconnaître Jésus-Christ comme le Messie annoncé par Dieu. Les mots de peuple juif «déicide» (qui a tué Dieu) ou «infidèle» font, dès lors, leur entrée tragique dans le vocabulaire chrétien.

L’antijudaïsme chrétien des origines a-t-il ouvert la voie à l’antisémitisme d’origine païenne et raciale des nazis, qui a débouché sur l’immense tragédie de la Shoah?

L’«enseignement du mépris» des juifs –mot de l’historien français Jules Isaac (1877-1963), qui a perdu tous les siens dans les camps de la mort– va se transmettre à travers les siècles, avec les phases aigües des Croisades et de l’Inquisition. Les juifs sont expulsés de la France de Philippe le Bel en 1306, de l’Espagne des Rois catholiques en 1492. Le Moyen Âge invente le ghetto, la rouelle en France, le chapeau pointu en Allemagne… Les juifs sont accusés de profaner les hosties, de commettre des meurtres rituels, d’empoisonner les puits. «Ils ont tué Jésus», alors ils peuvent bien égorger les enfants et répandre la peste noire!

Autrefois en France, la lapidation des maisons juives était autorisée pendant la «semaine sainte» rappelant la mort de Jésus. À Rome, quand un nouveau pape, souverain de la ville, était élu, le grand rabbin devait venir se prosterner devant lui et lui remettre un exemplaire de la Torah. Le nouveau pape avait cette formule: «J’accepte le livre. Je n’accepte pas le peuple qui le porte.» Et le rabbin recevait un coup de pied bien placé, avant de sortir entre deux haies de passants qui l’insultaient. Jusqu’aux années 1960, une prière pour les «juifs perfides» (du latin perfidis, infidèle) faisait partie de la liturgie catholique du Vendredi saint lue dans toutes les églises. Elle a été supprimée par le pape Jean XXIII en 1959.

De «l’enseignement du mépris» à «l’enseignement de l’estime»

Il faudra vingt siècles –et combien de souffrances et de persécutions– pour que les Églises chrétiennes acceptent de reconnaître qu’elles se sont trompées. Depuis la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, elles révisent tous leurs discours, relisent les fondements juifs de la foi chrétienne. À l’«enseignement du mépris» des juifs s’est ainsi substitué un «enseignement de l’estime». Il y a exactement cinquante ans, à la fin du Concile Vatican II (1962-1965), l’Église catholique a condamné tous ses stéréotypes antijuifs, rompu définitivement avec l’antisémitisme, lavé le peuple juif de la vieille accusation d’avoir tué Jésus («peuple déicide»), affirmé que le peuple hébreu élu ne fut ni réprouvé, ni depossédé de son alliance première avec Dieu.

Trente ans avant la visite du pape François, le 13 avril 1986, le pape Jean-Paul II avait franchi pour la première fois le seuil de cette grande synagogue de Rome. Pour la première fois, un chef de l’Église était entré dans un lieu sacré du judaïsme. Dans la capitale italienne, un kilomètre seulement sépare la basilique Saint-Pierre de la synagogue. Tous les commentateurs avaient alors écrit que ce trajet historique d’un kilomètre fut «le plus long» des voyages du pape polonais: un voyage de 2.000 ans à travers une histoire pavée d’humiliations et de persécutions antijuives.

Ce même pape Jean-Paul II, en l’an 2000, avait fait le voyage de Jérusalem, visité Yad Vashem et les lieux de mémoire juive et, au Mur des lamentations, glissé entre les fentes des pierres, sous les caméras du monde entier, une émouvante supplication, réclamant le pardon du «peuple juif, le peuple d’Abraham, d’Isaac et de Moïse».

L’antijudaïsme chrétien des origines a-t-il ouvert la voie à l’antisémitisme d’origine païenne et raciale des nazis, qui a débouché sur l’immense tragédie de la Shoah? La question reste aujourd’hui débattue. Le Vatican rejette cette thèse mais il ne nie plus aujourd’hui la passivité de la majorité des catholiques pendant les années d’extermination des juifs, ni l’«anesthésie des consciences» (le mot est de Jean-Paul II), provoquée par la lente imprégnation du discours antijuif tenu pendant tant de siècles. Reste également contesté le rôle du pape Pie XII (1939-1958) pendant la guerre, jugé coupable, par son «silence», de n’avoir pas sauvé plus de juifs, alors même que le Vatican et son réseau diplomatique dans toute l‘Europe étaient informés, dès le début de 1942, des projets nazis de «solution finale».

Malgré les avancées et les reculs, ce rapprochement entre les juifs et les chrétiens, encore illustré par la visite du pape François à la synagogue de Rome, est sans doute l‘un des remparts, évidemment insuffisant, pour contrer la remontée et les dégâts de l’antisémitisme aujourd’hui en France et dans toute l’Europe.

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