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Consulter les Français sur la fin de la vaccination obligatoire n’est pas une solution

Vaccination d’un petit garçon de 6 mois le 4 septembre 2012, à Solingen, en Allemagne (image d'illustration) | REUTERS/Ina Fassbender

Vaccination d’un petit garçon de 6 mois le 4 septembre 2012, à Solingen, en Allemagne (image d'illustration) | REUTERS/Ina Fassbender

La ministre de la Santé lance une consultation citoyenne pour lutter contre la défiance croissante de la population vis-à-vis de la vaccination. Ce n’est sans doute pas la bonne stratégie.

Sèchement désavouée par le Parlement dans la lutte contre l’alcoolisme, attendue au tournant tabagique avec le «paquet neutre», Marisol Touraine s’attaque désormais à l’hydre antivaccinale. Après bien des atermoiements, la ministre de la Santé a, mardi 12 janvier, dévoilé son Plan d’action pour la rénovation de la politique vaccinale. Il s’agit ici d’un long catalogue de mesures techniques. Réunies en trois chapitres, elles visent à lutter contre la défiance grandissante de la population française quant à l’innocuité et à l’efficacité des vaccins, qu’ils soient «obligatoires» ou «recommandés».

La mesure la plus spectaculaire est l’annonce d’une «grande concertation citoyenne» qui sera organisée via internet. À bien écouter la ministre, cette concertation apparaît d’ores et déjà comme une entreprise destinée à avaliser une décision d’ores et déjà acquise: l’abandon du caractère aujourd’hui obligatoire de trois vaccinations (diphtérie, tétanos, poliomyélite) au profit de la systématisation des recommandations vaccinales, qui concernent actuellement la coqueluche, la rubéole, la rougeole, les oreillons, la varicelle, les infections invasives à haemophilus influenzae B, à pneumocoque, à méningocoque C et les infections à papillomavirus humain (pour les jeunes filles entre 11 et 14 ans).

Pour l’essentiel, le plan ministériel reprend les conclusions du rapport demandé par Manuel Valls à Sandrine Hurel, ancienne députée (PS, Seine-Maritime) –un rapport qui reprend lui-même les demandes très concrètes formulées en mars 2014 par le Haut Conseil de la Santé publique (HCSP). Ces demandes visaient alors à donner un coup de fouet au Programme national d’amélioration de la politique vaccinale 2012-2017 élaboré par la direction générale de la Santé quand Marisol Touraine venait d’être nommée ministre de la Santé.

Désaffection

Depuis quatre ans, c’est la même question qui est soulevé, une question de santé publique et «de société». C’est aussi une problématique éminemment politique: comment les pouvoirs publics peuvent-ils lutter contre l’installation d’un sentiment de défiance généralisée vis-à-vis des vaccinations et tout particulièrement des vaccinations pédiatriques? Les derniers chiffres officiels de la couverture vaccinale témoignent du phénomène, qui, bien que limité, n’en est pas moins inquiétant.

Les spécialistes observent une baisse des vaccinations chez les nourrissons, la résurgence de foyers épidémiques de rougeole, la chute de treize points du taux de couverture vaccinale contre la grippe en cinq ans. Dans le même temps les généralistes et les pédiatres (dont certains sont rétifs à la vaccination) témoignent d’une montée croissante des interrogations et des refus –notamment chez les parents devant faire vacciner leurs tout jeunes enfants.

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils lutter contre l’installation d’un sentiment de défiance généralisée vis-à-vis des vaccinations et tout particulièrement des vaccinations pédiatriques?

L’inquiétude des autorités sanitaires est d’autant plus vive que cette désaffection relative coïncide avec d’invraisemblables dysfonctionnements dans le système de production industrielle et de distribution en pharmacie des lots vaccinaux. Cette situation, qui ne touche pas seulement la France, est devenue récurrente et aucune date n’est fixée pour un retour à la normale. Le gouvernement apparaît ici comme désarmé, sans véritables moyens de pression sur les firmes pharmaceutiques productrices (au premier rang desquelles Sanofi Pasteur).

Tout au plus Marisol Touraine peut-elle annoncer qu’elle réunira les industriels pour qu’ils lui remettent des «propositions» afin d’empêcher toute rupture d’approvisionnement et «assumer ainsi leurs responsabilités». Le marché vaccinal est aujourd’hui mondial, les processus de fabrication assez complexe et les pays riches sont des marchés captifs; aucun État ne peut véritablement peser sur les grands choix stratégiques des quelques firmes spécialisées dans la production vaccinale; et ce, alors même que ce marché est entièrement financé par la collectivité.

Rumeurs

Les «antivaccinaux» ne sont pas le fruit d’une génération spontanée. Les autorités sanitaires françaises ont aussi leur part de responsabilité dans la désaffection relative pour la vaccination. Il faut ici mentionner les incitations parfois outrancière des premières campagnes de vaccination contre l’hépatite virale de type B, l’incurie qui a suivi l’apparition des premières rumeurs mettant en doute son innocuité ou, plus récemment, les publicités commerciales de la campagne vaccinale contre le cancer du col de l’utérus. On peut encore citer la gestion gouvernementale très hasardeuse et l’organisation désastreuse de la campagne vaccinale contre la grippe A(H1N1). Dans tous les cas, le ministère de la Santé est apparu comme incapable de gérer des situations et des communications de crise.

Tous ces éléments sont entrés en résonance avec la quasi-disparition des maladies infectieuses (pour une large part grâce à la vaccination), la médiatisation de rumeurs infondées quant à la nocivité de certains vaccins et celle de plaintes déposées par des personnes pensant être victimes d’injections vaccinales. Il faut encore compter avec la réapparition, sous de nouvelles formes moins théorisées, des oppositions au principe même de la vaccination. Des oppositions pour partie fédérées sur la toile via la pétition adressée à Marisol Touraine par le professeur Henri Joyeux. Attaqué (sans succès) par le conseil de l’Ordre des médecins, ce dernier réclame la commercialisation d’une spécialité pharmaceutique qui ne contiendrait que les trois vaccins obligatoires «sans aluminium», ce qui est considéré comme une absurdité par les spécialistes. Dans l’attente il recommande aux parents de ne pas faire vacciner leurs enfants.

C’est dans ce contexte que Marisol Touraine a choisi d’organiser une «concertation citoyenne» qui s’achèvera dans un an et dont l’organisation a été confiée au professeur Alain Fischer, spécialiste d’immunologie pédiatrique et de thérapie génique. Ce chercheur de réputation internationale sera ainsi confronté à la question, d’apparence assez paradoxale, de la levée du caractère obligatoire de certaines vaccinations. Une question d’autant plus délicate que le Conseil constitutionnel a estimé, en mars 2015, que cette obligation vaccinale était conforme à la Constitution. Une décision qui a conduit le tribunal correctionnel d’Auxerre à condamner, le 7 janvier 2016, à deux mois de prison avec sursis deux parents qui refusaient de faire vacciner leur enfant au motif que certains adjuvants contenus dans les vaccins obligatoires seraient toxiques.

En finir avec la vaccination obligatoire imposera d’expliquer les raisons pour lesquelles cette obligation est aujourd’hui justifiée et pourquoi des vaccinations devront être impérativement poursuivies. En France, la première obligation a été instaurée en 1902 avant d’être levée en 1984. C’était contre la variole –maladie éradiquée en grande partie grâce à la vaccination. Entre 1938 et 1964, quatre vaccins ont été rendus obligatoires dans la population générale: ceux contre la diphtérie, le tétanos, la tuberculose et la poliomyélite. «Les raisons qui ont amené le législateur à imposer une obligation étaient le caractère épidémique de ces maladies, leur gravité (avec une mortalité élevée) et la volonté de rendre le vaccin accessible à tous. Après celle de la variole en 1984, l’obligation de la vaccination par le BCG a été suspendue en 2007, explique le HCSP. La diphtérie, le tétanos et la poliomyélite sont désormais des maladies rares grâce à la vaccination. Le maintien d’une couverture vaccinale élevée vis-à-vis de ces maladies reste cependant nécessaire.»

Paradoxes

Corynebacterium diphtheriae, la bactérie qui cause la diphtérie continue à circuler dans différents pays (Russie, Ukraine ou Lettonie) et certaines régions restent endémiques (sud-est asiatique, Amérique du Sud, Moyen-Orient et Afrique, notamment Madagascar). Programmée depuis plusieurs décennies par l’OMS, l’éradication planétaire de la poliomyélite n’est toujours pas obtenue, le virus polio continuant à faire des victimes dans une dizaine de pays africains et proche-orientaux. Quant au tétanos, il ne peut être éradiqué, Clostridium tetani étant présent dans la terre et pouvant contaminer via des blessures ou des écorchures cutanées toutes les personnes non vaccinées.

Avec quelques pays d’Europe de l’Est la France et l’Italie sont parmi les seuls pays industrialisés à maintenir encore des obligations vaccinales (la Belgique a maintenu une obligation pour la poliomyélite et certains cantons suisses une obligation pour la diphtérie). «Mais tous les pays européens de niveau comparable à la France obtiennent, sans obligation, des couvertures vaccinales supérieures à 90%», souligne le HCSP. Cet organisme détaille aussi les paradoxes de la situation française:

La fin de l’obligation sera-t-elle perçue comme la preuve que les «vaccins sont dangereux», accentuant du même coup la désaffection actuelle pour cette méthode individuelle et collective de prévention?

«Les obligations actuelles ne concernent que l’enfant et non les rappels des adultes, pourtant seuls concernés par les cas résiduels de diphtérie et de tétanos. La rareté des cas de tétanos actuellement enregistrés est liée à la pratique de ces rappels, pourtant non obligatoires. L’atteinte à la liberté a été de tout temps un argument des opposants traditionnels à l’obligation vaccinale. La plupart des pays anglo-saxons ont de ce fait adopté une clause de conscience avec trois formes d’exemption: médicale, religieuse et philosophique. En France, l’obligation vaccinale peut paraître à certains égards en contradiction avec la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, instituant la possibilité de donner à toute personne le choix de refuser des soins.»

Faut-il en finir avec ces paradoxes et basculer d’un régime d’obligation à un régime de recommandation? La fin de l’obligation sera-t-elle perçue comme la preuve que les «vaccins sont dangereux», accentuant du même coup la désaffection actuelle pour cette méthode individuelle et collective de prévention? Ce sont là deux des questions de santé publique auxquelles devra répondre, dans un an, la «concertation citoyenne» voulue par Marisol Touraine. Une opération d’ores et déjà dénoncée par le docteur Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. Selon lui, un «grand débat national et citoyen ne rétablira pas la confiance des Français dans la vaccination». «Le rôle des pouvoirs publics n’est pas d’hésiter mais de trancher et d’avoir une position claire sur la politique vaccinale», affirme-t-il. Pour leur part, l’Académie nationale de médecine et le Conseil national de l’Ordre des médecins ont, le 19 janvier, recommandé aux pouvoirs publics «de ne pas remettre en cause le principe de l’obligation vaccinale». Ils proposent de remplacer la notion de vaccins «recommandés» par celle de vaccins «exigés». Ce sont là des conceptions radicalement opposées à celle de l’actuelle ministre de la Santé, qui fait le pari qu’une consultation citoyenne sera de nature à légitimer une décision qu’elle n’ose pas prendre de son propre chef –et ce, en dépit des nombreux avis techniques qui lui ont déjà été donnés.

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