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La loi du «favori maudit» de la présidentielle n'existe pas

Alain Juppé, le 7 décembre 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Alain Juppé, le 7 décembre 2015. REUTERS/Charles Platiau.

La position dans laquelle se retrouve Alain Juppé semble périlleuse, mais elle est aussi enviable.

Il va chuter, tout est trop beau pour lui. Les douces faveurs de l'opinion à l'endroit d'Alain Juppé (70 ans) attirent les persiflages des oiseaux de mauvais augure. Le maire de Bordeaux collectionne trop insolemment les bons sondages.

Imaginez que 60% des Français souhaitent sa candidature à la prochaine élection présidentielle, contre seulement 31% celle de François Hollande et 23% pour Nicolas Sarkozy. Rendez-vous compte que Juppé domine désormais son rival président de LR (38% contre 29%) dans les intentions de vote pour la primaire de droite parmi ceux qui entendent participer à l'exercice. Et qu'il est donné largement en tête du premier tour de la présidentielle, là où Sarkozy risque l'élimination de la compétition finale.

Qu'importe, se rassurent ses adversaires, le favori des sondages à plus d'un an du scrutin présidentiel ne franchit jamais victorieusement le portail de l'Elysée. Sarkozy le confie : «Les François ont adoré Simone Veil, Jacques Delors, Edouard Balladur et Bernard Kouchner. Mais ils ont voté pour Mitterrand, Chirac et moi!» Il y aurait ceux qu'on aime et ceux qu'on élit...

La règle du favori maudit

On pense ici généralement aux déconvenues d'Edouard Balladur. Longtemps auréolé d'une splendide popularité, le premier ministre de François Mitterrand fut, en son temps, presque unanimement considéré comme le prochain président de la République. «Pour l’opinion, l’élection présidentielle est déjà jouée», avait même écrit le sondeur Jérôme Jaffré en janvier 1995.

Balladur, on le sait, a finalement été doublé par Jacques Chirac qui est devenu président de la République. L'ancien Premier ministre, qui n'a pas oublié cet épisode, s'est ainsi récemment autorisé une mise en garde: «Compte-tenu de mon expérience en matière d’élection présidentielle, je me garderai de dire, dix-huit mois avant une élection, ce qui est ou n’est pas un problème

Il n'est toutefois pas exact d'affirmer que l'histoire électorale prouve que le favori d'une élection présidentielle à un peu plus d'un an du scrutin est condamné à la perdre. Le précédent de 2012 n'est pas du tout convaincant. Le favori de 2011, Dominique Strauss-Kahn, a été éliminé de la course à l'Elysée pour des raisons extrêmement personnelles dont on ne saurait tirer une loi générale. Il est probable que Juppé saura gérer un peu mieux sa libido.

L'élection présidentielle de 2007 n'établit pas plus cette prétendue règle du favori maudit. Bien au contraire, Nicolas Sarkozy, le futur vainqueur, était déjà donné gagnant dans la majorité des intentions de vote du début de l'année 2006. Il faut ainsi remonter à 2002 pour trouver un candidat potentiel favori des sondages et finalement battu dès le premier tour en la personne de Lionel Jospin.

Solidement calé à droite

Le maire de Bordeaux peut ainsi considérer avec philosophie cette règle qui voudrait que de bons sondages font perdre la bataille. Ajoutons que la situation politique qui prévaut une quinzaine de mois avant l'élection présidentielle en dit généralement beaucoup sur son issue probable.

Contrairement à ce que l'on répète, Valéry Giscard d'Estaing donnait déjà de sérieux signes de fatigue en 1980. Sept ans plus tard, François Mitterrand était déjà le grand favori à sa propre réélection en janvier 1987. Et la droite fut régulièrement donnée gagnante au début de l'année 1994. Plus près de nous, le succès de Sarkozy en 2007 comme son échec en 2012 étaient tout sauf des surprises au regard des sondages réalisés plus d'un an avant l'échéance présidentielle.

L'échec annoncé de Hollande en 2017, si l'on en croît les études actuelles, est ainsi prometteur pour la droite. Au sein de cette dernière, la position de Juppé semble par ailleurs plus solide que celle de Balladur en son temps. Dans les années quatre-vingt-dix, Chirac pouvait encore mobiliser son parti contre le candidat modéré porté par les sondages. A l'heure des primaires, et alors que la démocratie d'opinion a singulièrement affaibli les partis politiques, la règle du jeu a radicalement changé. Sarkozy a beau être le président du principal parti de droite, cet avantage n'est désormais plus décisif.

Juppé est un rival d'autant plus dangereux pour l'ancien président qu'il est plus clairement calé à droite que ne l'était Balladur. D'ores et déjà, le profil de son électorat en fait un efficace candidat d'union de la droite et du centre, gage de qualification pour le second tour.

Le maire de Bordeaux obtient, au premier tour, d'excellent scores dans les catégories traditionnellement conservatrices: 50% chez les 65 ans et plus, 43% parmi les professions libérales et cadres supérieurs ou encore 42% chez les entrepreneurs et travailleurs indépendants. Et Juppé attire 72% de ceux qui ont voté Sarkozy au premier tour de la présidentielle de 2012 tout comme 81% de ceux qui ont choisi Bayrou.

Sous les feux croisés

Le vrai problème rencontré par le favori est de devenir, par la force des choses, la cible privilégiée de tous les autres acteurs. Juppé va ainsi vraisemblablement être soumis à des feux croisés d'intensité croissante qui mettront inévitablement sa popularité à l'épreuve.

La gauche a déjà commencé à s'en prendre à un homme regardé avec indulgence par une partie de ses électeurs, Jean-Christophe Cambadélis le traitant de «cheval de retour». Le virage à droite opéré par Juppé sur les questions de sécurité offrira sans doute un nouvel angle d'attaque. Encore le maire de Bordeaux pourra-t-il tirer profit, dans un électorat de droite devenu stratégique pour cause de primaires, de ces flèches venues de la gauche.

Au final, pour Juppé, le risque principal est sans doute céder à une arrogance à laquelle son tempérament peut le prédisposer. Demeure une dernière, et non négligeable, faiblesse. L'homme qui était déjà ministre il y a trente ans devra trouver le moyen de répondre, d'une manière ou d'une autre, à l'aspiration au renouvellement de notre vie politique qui taraude un nombre croissant de nos concitoyens.

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