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Dans le tennis, les matchs truqués sont un fléau bien installé

REUTERS/Régis Duvignau.

REUTERS/Régis Duvignau.

L'enquête de la BBC et de BuzzFeed rappelle que ce sport a un problème sérieux avec la corruption, né du développement vertigineux des paris en ligne.

Alors que commence l’Open d’Australie, le tennis, après le football et l’athlétisme ces derniers mois, se retrouve plongé à son tour dans la polémique, si ce n’est déjà le scandale. En révélant conjointement que 70 joueurs, «avec un noyau dur de 16 joueurs», seraient impliqués dans une série de paris truqués, BuzzFeed et la BBC ne lèvent pourtant pas un lièvre né ce matin puisque l’ATP, l’organisme qui régit le circuit professionnel du tennis masculin, avait instauré un programme anti-corruption dès 2003 en raison de l’émergence des paris sur le Net. 

Sauf que le lièvre, dans le cas présent, paraît tout de même bien gras et qu’il serait même énorme si, bien sûr, des cas connus de corruption avérés auraient été «couverts» par le silence d’institutions habilitées à traiter ces problèmes, hypothèse que semble suggérer l’enquête (Chris Kermode, le patron de l’ATP, a nié depuis farouchement une quelconque «couverture»).

Ce n’est pas un scoop, en effet, que le tennis a un problème sérieux avec la corruption, né du développement vertigineux des paris en ligne. Voilà quelques mois, deux noms familiers des suiveurs habituels de l’actualité du tennis, se sont retrouvés, par exemple, suspendus à vie: les Italiens Potito Starace et Daniele Bracciali. Starace, 27e mondial au sommet de sa carrière en simple, a été notamment accusé d’avoir laisser «filer» la finale du tournoi ATP de Casablanca, qu’il avait perdue 6-1, 6-2 face à l’Espagnol Pablo Andujar en 2011. Comme le rappelait l’AFP cet été, les enquêteurs avaient mis la main «sur des échanges par SMS et messagerie instantanée suspects, alors que plusieurs paris donnaient une victoire rapide d'Andujar, ne laissant que quelques jeux à l'Italien, qui menait pourtant 5-0 dans ses confrontations avec l'Espagnol avant cette rencontre».

Quelques années plus tôt, Nikolay Davydenko, n°3 mondial en 2006 et vainqueur du Masters de Londres en 2009, avait déjà dû essuyer une tempête médiatique à l’issue d’un match perdu en 2007 contre l’Argentin Martin Vassallo Arguello au tournoi de Sopot, en Pologne. Le Russe, alors 4e joueur mondial, avait remporté le premier set, mais la cote de paris misant sur sa défaite s’était alors envolée (dix fois les mises habituelles), contrairement à toute logique, Davydenko finissant par abandonner sur blessure. Un an plus tard, une enquête avait passé l’éponge en estimant n’avoir «trouvé aucune preuve de violation du règlement de la part de MM. Davydenko et Vassallo-Arguello ou de qui que ce soit ayant eu un rapport avec ce match» (les investigations de BuzzFeed et de la BBC estiment d’ailleurs que les conclusions de cette affaire auraient été trop hâtives). Et sinon, depuis des années, les témoignages abondent de joueurs appelés dans leur chambre par des messagers mystérieux leur proposant un bon «deal» en échange d’une défaite négociée.

Des joueurs régulièrement suspendus

Régulièrement, la Fédération internationale de tennis (FIT) suspend d’ailleurs des joueurs sur ce motif de la corruption avérée, des joueurs de deuxième plan, comme en décembre dernier le Grec Alexandros Jakupovic, 469e mondial en 2009 et suspendu à vie avec effet immédiat pour s’être rendu coupable de faits délictueux selon la Tennis Integrity Unit, mise en place en 2008 par les instances dirigeantes du tennis professionnel pour lutter contre ce fléau.

Enquêter sur l’éventualité d’un match truqué dans le tennis est un exercice particulièrement complexe. Sport individuel qui ne s’arrête jamais de janvier à décembre, le tennis propose tous les jours, à toutes les heures, sur tous les continents, des matches professionnels sur lesquels il est possible de parier, qu’ils soient organisés sur les deux circuits principaux (ATP pour les hommes, WTA pour les femmes) ou secondaires (Challengers, Futures), là où les espoirs se font notamment les dents pour glaner leurs premiers points ATP/WTA et leurs premiers dollars. Le tennis permet aussi ce qu’on appelle le live betting, la possibilité de parier sur certains éléments d’une rencontre, notamment le fait de miser une somme d’argent sur le fait que tel ou tel joueur perdra le premier set. Et la traque d’éventuelles irrégularités est forcément ardue puisqu’il est possible de parier depuis tous les pays –y compris sur des sites parfaitement illégaux.

Comment jurer qu’un joueur a «balancé» sciemment un match pour complaire à un ou plusieurs complices ayant misé sur la rencontre? La question n’appelle pas de réponse évidente tant le tennis est un sport solitaire où il est possible tout simplement de «craquer» par simple ras-le-bol ou en raison d’un tempérament personnel trop impulsif. Mais cette solitude du joueur du tennis, souvent livré à lui-même aux quatre coins du monde sur des circuits secondaires où il est bien difficile de gagner sa vie à cause des maigres dotations, peut aussi entraîner des comportements déviants. La tentation peut exister de se «coucher» face à un adversaire pour récolter, par le biais d’un intervenant extérieur, une somme d’argent supérieure à celle offerte en cas de victoire finale dans cette épreuve.

Surveillance particulière en France

En France, le tennis a fait l’objet d’une attention toute particulière depuis la genèse de la loi sur les paris sportifs née en 2010. En effet, Jean-François Vilotte, le premier président de l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel), venait de l’univers du tennis puisqu’il avait été précédemment le directeur-général de la Fédération Française de tennis (FFT) et il a toujours admis que ce sport était, de par sa nature individuelle, plus fragile que les autres face à cette menace de corruption. 

«La question n’est pas aujourd’hui de savoir si l’on est pour ou contre les paris en ligne, qui existeront de toute façon, mais comment on fait pour les réguler au mieux, disait-il en 2012 à ChallengesMais si l’on veut protéger plus efficacement les paris sportifs, il faut aussi regarder les paris enregistrés à l’étranger sur nos propres compétitions. Tout l’enjeu aujourd’hui est de parvenir à obtenir des normes harmonisées de paris comme en matière de dopage.»

Les conflits d’intérêts abondent au plus haut niveau des institutions sportives et le tennis n’échappe pas à la règle

Cette harmonisation est ardue et, disons-le, presque impossible compte tenu des législations diverses propres à chaque pays, sans compter l’hypocrisie liée à des obligations économiques. Plusieurs tournois du circuit ATP ont été ou sont ainsi sponsorisés partiellement par des sites de paris en ligne, comme le prestigieux Open d’Allemagne, à Hambourg, appelé jusqu’en 2015 le Bet-at-Home Open (la marque n’a pas reconduit son contrat en 2016). En octobre 2015, William Hill, l’un des grands spécialistes des paris dans le monde anglo-saxon, est même devenu l’official betting partner de l’Open d’Australie. Et depuis cette édition 2016, des publicités de William Hill sont donc autorisées au sein même de Melbourne Park, cadre de l’Open d’Australie, sachant que le live betting n’est pas pas encore admis légalement en Australie.

Voilà exposée l’une des contradictions du tennis qui, à son plus haut niveau, lors d’un tournoi du Grand Chelem, tend le bâton pour se faire battre alors que ces épreuves sont, et de très loin, les plus riches et pourraient se priver de ce type de partenariat. Une fois encore, mais c’est le problème général de la gouvernance du sport tellement prise à défaut lors des scandales de la FIFA et de l’IAAF, les conflits d’intérêts abondent au plus haut niveau des institutions sportives et le tennis n’échappe pas à la règle. Le ciel bleu des si bien portants tournois du Grand Chelem sait tromper son monde, mais les gros nuages qui viennent de passer au-dessus de l’Open d’Australie ont rappelé que la météo était aussi à l’orage, même si nombre de joueurs se posent des questions sur la méthodologie de l’enquête de BuzzFeed et la BBC.

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