La Chine inquiète quand elle va bien… et plus encore quand elle va mal

 Hong Kong, le 20 janvier 2016 I REUTERS/Bobby Yip

Hong Kong, le 20 janvier 2016 I REUTERS/Bobby Yip

C’est la panique sur tous les marchés boursiers dans le sillage de ceux de Shanghai et Shenzhen. Et les doutes sur l’économie chinoise conduisent tous les chefs d’entreprise de par le monde à se demander de quoi 2016 sera fait.

C’est simple, regardez sur un site boursier la liste des indices internationaux: ils sont tous dans le rouge! Pas une seule place financière de grande ou moyenne importance ne voit ses marchés d’actions monter depuis le début de l’année, ce qui est rarissime. Tout est parti de Chine, avec un plongeon qui atteignait 18,8% à Shanghai et 20,9% à Shenzhen le 15 janvier. 

Et face à cette dégringolade, il n’est pas question de se dire: «que des spéculateurs perdent de l’argent et que les plus grosses fortunes mondiales soient amputées de plusieurs milliards après avoir subi déjà quelques pertes en 2015, ce n’est pas mon problème». En fait, cela nous concerne tous, parce que ce qui inquiète les financiers, c’est la santé de l’économie chinoise. Et les problèmes d’un pays de plus de 1,3 milliard d’habitants qui représente entre 13% et 18% du PIB mondial, selon le mode de calcul retenu, peuvent avoir un impact fort sur tous les continents.

L'affolement généralisé

Pour les économistes, les débuts d’année sont toujours difficiles: leurs clients, chefs d’entreprise et investisseurs, les interrogent sur la conjoncture (il y a quarante ans c’était sur la conjoncture française, il y a vingt ans c’était sur la conjoncture européenne, maintenant c’est sur la conjoncture mondiale) pour bâtir leurs propres prévisions pour leur activité. L’exercice s’annonçait déjà délicat avec les interrogations sur la politique de la banque centrale américaine, la plongée des cours du pétrole et des matières premières, les risques de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, etc. Mais, avec ces nouveaux soubresauts des marchés chinois, c’est l’affolement: on se bouscule au standard des instituts de conjoncture pour demander ce qui se passe et les économistes sont bien obligés de dire qu’ils n’ont pas de réponse définitive à  donner. Les incertitudes sont trop grandes.

Finalement, la situation précédente était confortable: la Chine achetait des matières premières, des biens d’équipement et des composants, elle fabriquait des produits finis qu’elle vendait au reste du monde en réalisant de solides excédents commerciaux, elle utilisait les montagnes de devises accumulées au fil des ans pour financer la dette des pays développés et tout le monde y trouvait son compte, sauf les salariés des dits pays développés qui perdaient leur emploi ou voyaient leur rémunération stagner.

Pour faire face à la crise, les États européens ont dû laisser filer leurs déficits et leur dette publique

Évidemment, la nouvelle puissance chinoise inquiétait un peu, parce qu’on voyait bien que ses entreprises ne se contentaient plus de fabriquer des jouets en plastique ou du textile, qu’elles montaient en gamme et que, à terme, tous les secteurs étaient menacés. Mais la croissance était là; la Chine en profitait plus que les autres, certes, mais son enrichissement offrait de nouvelles perspectives de développement de son marché intérieur. Si l’on avait l’échine suffisamment souple et si l’on acceptait de faire semblant de ne pas voir ses manquements répétés aux droits de l’homme les plus élémentaires, on pouvait espérer y faire de belles affaires.

Séquelles de la crise de 2008

La crise financière de 2008 a mis fin à cette période faste. Il était apparu que la stagnation du niveau de vie de la majorité des salariés, aux États-Unis notamment, posait un problème: le recours accru à l’endettement pour le financement d’achats immobiliers par des ménages de moins en moins solvables risquait de mal se terminer. C’est effectivement ce qui est arrivé. Pour faire face à la crise, les États européens ont dû laisser filer leurs déficits et leur dette publique; on est arrivé à la crise de la dette européenne de 2010-2011. La Chine, elle, a mis en place en 2009 un plan de relance de 4.000 milliards de yuans, soit environ 11% de son PIB

Pour l’essentiel, ce plan a reposé sur une distribution généreuse de crédits aux entreprises. Le résultat a été rapide et bénéfique: l’économie a bien résisté au choc. La croissance du PIB a seulement fléchi à 9,2% en 2009 avant de remonter à 10,6% en 2010, mais au prix d’un accroissement des surcapacités de production. Résultat: avec une croissance aujourd’hui plus faible non seulement en Chine elle-même (hausse du PIB de 6,9% en 2015 et attendue vers 6,5% en 2016), mais aussi dans le monde (2,4% en 2015 et 2,9% en 2016 selon la Banque mondiale), les industriels doivent baisser leurs prix et accepter une dégradation de leur situation financière alors que leur dette est élevée: l’endettement de l’ensemble du secteur non-financier représente maintenant près de 250% du PIB contre 150% avant la crise financière).

Il est souvent dit que les difficultés actuelles de la Chine résultent de son passage d’un modèle à un autre, d’une croissance reposant principalement sur les exportations à une économie laissant une part accrue à la satisfaction des besoins intérieurs, à la consommation. Dans la logique de cette évolution, comme c’est déjà le cas dans les pays développés, le poids de l’industrie est amené à reculer face à celui des services. Tout cela est vrai, mais il vrai aussi que la gestion de cette période de transition est rendue beaucoup plus compliquée par les suites de la crise de 2008. À tel point qu’économistes et investisseurs se demandent si le gouvernement réussira à prendre le virage sans quitter la route.

Difficile gestion de crise

Les plus optimistes estiment qu’il ne faut dramatiser à l’excès et que l’économie chinoise est en fait proche de son point bas, si elle ne l’a pas déjà pas touché à la fin de l’an passé. Ils ne manquent pas d’arguments: la banque centrale a encore des marges de manœuvre pour baisser les taux d’intérêt et le pays dispose d’amples réserves de change, même si les sorties de capitaux ont été fortes depuis l’été dernier; par ailleurs, la dette publique est encore raisonnable (43,2 % du PIB en 2015 selon le FMI) et le gouvernement central dispose de tous les instruments de contrôle de l’économie.

En intervenant précipitamment pour modifier ces règles, les autorités n’ont fait qu’accroître la confusion à un moment où des statistiques décevantes inquiétaient les investisseurs

Mais c’est précisément ce dernier point qui inquiète le plus les observateurs. Ils se demandent où veulent aller les pouvoirs publics et s’ils utilisent les bons instruments au bon moment. Déjà, en août 2015, la dépréciation surprise du yuan les avait inquiétés: les dirigeants chinois n’étaient-ils pas plus préoccupés qu’ils ne voulaient le laisser paraître pour la santé de leur économie et ne voulaient-ils pas dévaluer leur monnaie pour relancer leurs exportations? Ces inquiétudes avaient provoqué un choc boursier de grande ampleur et provoqué de fortes sorties de capitaux étrangers. Les explications officielles selon lesquelles il s’agissait simplement de donner plus de flexibilité au taux de change du yuan et de préparer son entrée dans le panier de monnaies composant le DTS, l’unité de compte du Fonds monétaire international, n’ont pas pleinement convaincu.

Confusion et manque de visibilité

Et en janvier 2016, de nouveau, des fausses manœuvres en cascade ont semé le trouble: les règles imposant un arrêt des transactions boursières dès lors que la baisse des indices atteignait un certain niveau et celles qui limitaient les possibilités de vente de titres pour les plus gros actionnaires n’ont fait qu’aggraver la situation. Et en intervenant précipitamment pour modifier ces règles, les autorités  n’ont fait qu’accroître la confusion à un moment où des statistiques décevantes inquiétaient les investisseurs.

Le malaise est d’autant plus profond que la qualité des statistiques chinoises laisse à désirer. Quand les économistes rassemblent les chiffres de la production d’acier et d’électricité, du taux d’utilisation des capacités et d’autres encore et qu’ils les croisent avec ceux du PIB, ils n’arrivent pas à comprendre d’où vient le résultat final; il n’y a pas vraiment de cohérence (6,9% de croissance en 2015, c’est, comme par hasard, le chiffre que tout le monde attendait et avait envie de voir, car il indique un ralentissement somme toute limité après le chiffre de 7,3% enregistré en 2014). Dans ces conditions, il est difficile de dire avec certitude où en est l’économie.

Guerre des changes

L’inquiétude la plus forte est liée à l’évolution du taux de change. Que veulent faire les dirigeants chinois? Selon certains analystes, deux écoles s’affronteraient: d’un côté, il y aurait un clan «moderniste», incarné par le gouverneur de la banque centrale, qui souhaiterait donner la priorité aux réformes, de l’autre une vieille garde qui préférerait relancer la machine en se servant du bon vieil instrument du taux de change qui permettrait de rendre l’économie chinoise plus compétitive en dépit des hausses de salaires de ces dernières années. Le clan moderniste semblait l’emporter, avec l’appui du président Xi, mais la vieille garde semble reprendre de l’influence. Jusqu’à présent, il n’a été question que de faire modérément reculer le yuan face à un dollar qui s’était trop apprécié face à l’ensemble des devises. Mais si jamais les dirigeants chinois décidaient de faire baisser leur monnaie face à toutes les grandes devises qui composent leur panier de référence, cette nouvelle escalade dans la guerre des changes pourrait provoquer des dégâts dans l’économie mondiale.

Le pire n’est pas le plus probable –l’agence  Chine nouvelle assure qu’il ne se produira pas–, mais il n’est pas à exclure. On entend beaucoup dans les milieux économiques occidentaux un discours selon lequel la Chine, du fait de la hausse des rémunérations, a perdu beaucoup de sa compétitivité, qu’elle va moins attirer les investissements étrangers et qu’on va au contraire pouvoir relocaliser des activités de production industrielle plus près des centres de consommation dans nos pays. 

La part des exportations chinoises dans les exportations mondiales est toujours en progression

Grand bond en avant

Ce discours, en apparence séduisant (on est d’autant plus disposé à l’écouter ici que cela nous arrangerait beaucoup de mettre un terme à de longues années de désindustrialisation), ne doit pas faire illusion. La Chine reste l’atelier du monde et va le rester encore longtemps. Le fait qu’elle ait maintenant d’autres priorités que le commerce extérieur ne signifie pas que celui-ci ne va pas continuer à contribuer de façon significative à sa croissance; elle en a encore besoin.

Ses échanges internationaux ont nettement ralenti en 2015.  Mais il faut bien voir de quoi on parle. Si les importations ont effectivement chuté de 13,2% l’an passé exprimées en yuans, les exportations n’ont reculé que de 1,8% et, au total, l’excédent de la balance commerciale a fait un grand bond en avant de 56,7%, aux alentours de 560 milliards de dollars. Plus encore, la part des exportations chinoises dans les exportations mondiales est toujours en progression.

Il faut être réaliste: les produits chinois n’ont pas fini de remplir les rayons de nos magasins et si relocalisation il y a, elle a de fortes chances de se faire dans des usines contrôlées par des entreprises chinoises soucieuses de se faire connaître ici pour mieux étendre leur domination…

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