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Après Brel, Bashung ou Johnny Cash, Bowie a sublimé le geste de mourir en artiste

Un des derniers plans de «Lazarus», ultime clip de David Bowie.

Un des derniers plans de «Lazarus», ultime clip de David Bowie.

Le premier numéro de 2016 de notre chronique musicale bimensuelle est écrasé par la mort du musicien, disparu trois jours après la parution de son 26e et dernier album.

1.Le (triste) buzzBlackstar, le parfait testament de David Bowie

Mourir, comme prévu, trois jours après la parution de son dernier album. Disparaître à 69 ans, comme un seigneur, après avoir retrouvé la fraîcheur d’un créateur-défricheur. Avoir enregistré, avec son reste de forces, un album-testament. Ne pas en avoir parlé, confier à la musique le soin de laisser une empreinte pour toujours.

David Bowie, emporté par son cancer le 10 janvier, a laissé derrière lui des millions de mélomanes reconnaissants, toujours frappés par l’oeuvre vertigineuse d’une vie passée à en mener plusieurs. Il a surtout laissé Blackstar, son vingt-sixième album paru 72 heures plus tôt. Sa qualité propre aurait valu à l’artiste une reconnaissance méritée. Il sera, pour toujours, son disque post mortem. Le point final. Celui où la voix, à tort et à raison, résonnera comme si elle venait d’outre-tombe.

Quitter la vie en totale maîtrise de son art et de son image est la chose la plus difficile pour un artiste mythifié de son vivant. C’est un luxe auquel peu ont eu droit, l’exemple de Lou Reed le prouve. La dernière star du rock vaincue par la maladie avant Bowie était en retrait de l’actualité musicale quand il a rendu l’âme, le 27 octobre 2013. Son dernier disque remontait à 2007 et Hudson River Wind Meditations, album instrumental conçu pour méditer selon les principes du taiji quan, restera comme un travail anecdotique dans une oeuvre débutée au milieu des années 60 avec le Velvet Underground. Son dernier «vrai» album remontait à 2003. Son impact avait été discret. L’oeuvre de Lou Reed, pour faire simple, était derrière lui.

George Harrison était aussi rangé des guitares quand il fut emporté par la maladie en novembre 2001. Lui avait bel et bien décidé de produire un disque testament au crépuscule de sa vie, quasiment quinze ans après Cloud Nine, qui était lui-même l’album d’un retour. Mais le cadet des Beatles n’a pas eu le temps de finir Brainwashed (traduction: «qui a fait l’objet d’un lavage de cerveau», titre froidement calculé pour un homme terrassé par une tumeur au cerveau). Si le disque a été entamé pour laisser une dernière trace, il est paru un an après la disparition de George Harrison, après avoir été achevé par son fils Dani et Jeff Lyne.

Mourir en laissant un disque pour l’éternité fut le tragique destin de John Lennon, son partenaire et ami des Beatles, assassiné au revolver devant chez lui à 40 ans un soir de décembre 1980. Maître de l’ironie grinçante et décomplexée, Lennon aurait pu sourire à l’idée d’un type assassiné après avoir enregistré un disque, Double Fantasy, dont le premier morceau et premier single, «Just Like Starting Over», racontait la fraîcheur d’un nouveau départ dans la vie. Les images de ce qui en deviendrait la vidéo avaient été tournées dix jours avant le meurtre, au pied du Dakota Building, lieu de l’oeuvre macabre de Mark David Chapman.

Bowie, lui, a peut-être réalisé la sortie la plus réussie de l’histoire de la pop music. Le recul du deuil et de l’analyse critique de sa dernière oeuvre le diront. Mais nous voyons au moins quatre autre figures mythiques de la musique à avoir été capables d’un effacement public d’une absolue dignité, de choisir la mort sur scène, au propre ou au figuré, dans un final à la hauteur de leur personnage.

Alain Bashung a réussi un coup de maître en narguant la fatalité, même si son cas est très spécifique. Quand il est entré en studio pour enregistrer Bleu Pétrole, son dernier disque, il ne se savait pas encore atteint par la maladie. Il ne l’apprit qu’en cours de travail. L’enregistrement de la chanson «Comme un Légo», signée Gérard Manset, deviendrait le symbole d’un combat perdu d’avance mais assumé avec le courage d’un géant. Son épouse Chloé Mons a raconté, dans deux documentaires sonores magistraux, De l’aube à l’aube en 2010 et Une vie une oeuvre en 2014, avoir instinctivement refusé cette colossale chanson testament: «Tu ne peux chanter ça, sinon ça veut dire que tu vas partir.» Sublime chanson située entre terre et cieux, «Comme un Légo» place la voix déchirante de Bashung dans la position détachée d’un spectateur témoin de la futilité de l’agitation du monde («Quelqu’un a inventé ce jeu: terrible, cruel, captivant»). Au cours de sa dernière et miraculeuse tournée, Bashung débutait ses concerts par «Comme un Légo». Elle est inchantable par un autre que lui.

Jacques Brel, lui, savait qu’il ne rechanterait plus sur scène quand il a mis en boîte «l’album au ciel bleu», improprement surnommé Les Marquises, après dix ans d’un quasi-silence discographique décidé au sommet de sa gloire. Tout au long de l’année 1977, Brel, rongé par un cancer du poumon depuis quatre ans, a réalisé son album le plus grave, celui dont il savait qu’il n’aurait jamais à la porter sur scène. C’est probablement le disque où la voix est la plus mise en avant de toute l’histoire de la musique enregistrée. Brel y débite chaque syllabe avec une intensité qui ferait passer «Amsterdam» pour une timide démo. Pour tromper la fatigue et la souffrance, il a réduit au minimum le nombre de prises, s’est contraint au devoir de la justesse totale dès les premières mesures. Le morceau «Les Marquises», dans la version finale de l’album, n’a été enregistré qu’une seule et unique fois. La pochette est un ciel bleu qui promet l’éternité. Brel s’est passé de toute promotion et a eu le temps de voir le disque triompher, avant de mourir à l’automne 1978.

Bashung et Brel, question de tempérament ou d’époque, n’ont pas autant joué avec leur image que Bowie pour donner un contenu à leur dernier souffle. Freddie Mercury et Johnny Cash sont allés plus loin dans la mise en scène. Ils ont sciemment utilisé la caméra comme une compensation au silence, avec la même maîtrise que David Bowie.

«These Are The Days Of Our Lives»

Dans le choix des images, des mots et de leur timing, le génial auteur de «Bohemian Rhapsody» fut exemplaire. Freddie Mercury se savait atteint du VIH quand il a réalisé le rêve de sa carrière en enregistrant un disque d’opéra avec Montserrat Caballé en 1988. Sur le coup, le noyau dur de ses fans put en être décontenancé, au moins l’artiste s’est-il offert l’accomplissement d’une vie.

Quelques mois plus tard, il souffrait des symptômes du sida en silence quand Queen tourna ses dernières videos au complet. Le dernier plan jamais tourné par Freddy Mercury, embelli par un maquillage outrancier, le représente en train de réfréner un dernier sourire de bonheur, murmurer «I still love you», et quitter la scène avec sa légendaire théâtralité. Il officialisera sa maladie le 23 novembre 1991 et disparaîtra le lendemain. Il laissera le single « The Show Must Go On» achevé avec, pour consigne limpide, une parution post-mortem.

La sortie de scène de Johnny Cash eut moins d’impact auprès des masses, mais elle reste parfaitement bouleversante, plus de douze ans après l’événement. Elle est aussi parfaite sur le plan de la mise en scène que celle de Bowie, peut-être plus gracieuse encore. Car si Bowie a incarné des dizaines de personnages et a fasciné les foules pour cette raison précise, Cash était un grand émotif à l’âme cabossée, qui a chanté ses fêlures avec une voix de mâle blessé comme aucun autre pendant cinq décennies.

Il n’a pas changé de registre au moment de s’effacer. Atteint de la maladie de Parkinson à partir de 1997, le chanteur country a fini sa vie en enregistrant six volumes de la série American. Trois parurent avant sa mort, trois après. Cette série en forme de testament est sertie d’inoubliables reprises, portées par une voix voilée par le temps mais à la force intacte.

«Hurt», de Johnny Cash.

En 2003, Johnny Cash a tourné pour «Hurt», reprise des Nine Inch Nails, une vidéo plus tard désignée par The Independant comme «la plus triste de tous les temps». Cash, affaibli mais droit, y met en scène en moins de cinq minutes quelque chose comme un bilan de vie. Il assume le contraste entre le beau gosse resplendissant qu’il fut et le vieil homme alourdi et tremblant qu’il était devenu. Il annonce le départ imminent de sa bien-aimée June Carter, à laquelle il ne survivra que trois mois. Il en pleure quelques secondes à l’écran. Il se scandalise quelques secondes de ce bras incontrôlable qui trahit son incapacité et sa souffrance.

Le dernier plan raconte ce que Bowie réussit, lui aussi, à obtenir, au moment de s’effacer du monde avec les textes et la video de Blackstar. Cash a fini sa chanson. Il ferme son piano pour la dernière fois, la der des der. Son geste est plein de gratitude pour la vie et la musique qu’il vient de jouer. Il en caresse le bois avec la même sensualité qu’un baiser à l’être aimé. Puis disparaît d’avoir fait son temps en ce bas monde. L’Homme en noir, lui aussi, était une black star.

2.Le coup de pouceVolume Courbe

Volume Courbe a sorti son deuxième album en dix ans dans les derniers jours de 2015, en pleine avalanche de tops de fin d’année. Cela lui permet de faire l’actualité de ce début d’année 2016.

Si vous souhaitez vous procurer le 33 tours de «I Wish Dee Dee Ramone Was Here With Me», vous remarquerez que le film plastifié est ouvert: il a fallu remplacer toutes les pochettes intérieures une fois les objets livrés au disquaire. Charlotte Marionneau, qui porte le projet Volume Courbe, trouvait la première impression ratée. L’anecdote en dit long sur la capacité de la chanteuse-claviériste-compositrice à peaufiner son art au mépris des contraintes de calendrier.

Charlotte Marionneau est une française installée à Londres depuis 1995. Elle a construit autour d’elle une chaîne de loyautés conjuguées plutôt qu’un groupe au sens propre du terme. Kevin Shields, guitariste du groupe culte My Bloody Valentine, est celui qui l’aide, en première ligne, à construire son répertoire en usant autant de sa science du son que de ses impuretés de bricoleur. Volume Courbe cherche un chemin entre rêveries ambiguës («Born To Lie»), lo-fi assumée («Rusty»), mélancolie épurée («Viens monte dans mon ambulance»), pop pure («The House»), expérimentations soniques («The Mind In The Horse Version») et tentations orchestrales («Tiny Shoes»). Elle ne le trouve pas. Mais au final, une évidence s'impose: le premier grand disque de 2016 a vu le jour en 2015.

3.Un vinyleDavid Bowie, Five Years (1969-1973)

Il en restait quelques-uns en début de semaine. Malgré le prix, ça ne va pas durer. Affairé à la maîtrise de sa dernière oeuvre, David Bowie a aussi profité des derniers mois de sa vie pour faire paraître une réédition monstre de la période la plus fructueuse de sa carrière, à savoir les cinq premières années de sa discographie. Six albums, deux concerts, un remix de Ziggy Stardust, quatre faces d’inédits répartis sur 13 vinyles et le traditionnel livre luxueux: Five Years (1969-1973) est la malle au trésor du moment, le cadeau de Noël qu’il est encore temps d’envisager.

Les disques de Bowie ne sont pas exactement de ceux qui traînent le plus souvent dans les vide-greniers. Cela confère encore à ces 33 tours au contenu si connu une forme de fraîcheur, notamment pour les deux grandes pièces de coffret paru à l’automne: Hunky Dory et Ziggy Stardust. Ce coffret est le premier d’une série. Le suivant, qui chronique la fin des années 70 et la période berlinoise entamée en 1977, vaudra le détour pour son invraisemblable zigzag esthétique et l’influence déterminante qu’il eut sur trente ans de pop. Les autres coffrets seront réservés aux inconditionnels. Bowie eut bien du mal à être grand entre 1980 et 2015.

4.Un lienLe clip de «The Less I Know The Better»

Il y a deux grands morceaux dans Currents, le disque multicélébré de Tame Impala paru en 2015. Si «Let It Happen», la chanson, est un joyau pour l’histoire, «The Less I Know The Better» restera aussi comme une vidéo mémorable. Parue dans les derniers jours de 2015, elle nous réconcilie avec l’exercice. Réalisée par la maison de production barcelonaise Canada, elle marque la vue par un érotisme extrême, une photographie digne du grand cinéma, des animations enivrantes et des références magnifiquement détournées. Il y a de la couleur, des poils, des clins d’oeil en pagaille, des mises en scène créatives (vous avez déjà été dans un casier de vestiaire de sport?) et quelques images sublimes. Ecrire n’est plus utile: il faut regarder.

 

5.Un copier-collerBeauvallet sur Bowie

Monstre de complexité personnelle et artistique, David Bowie avait été croqué avec beaucoup de justesse par JD Beauvallet en quelques lignes parues en 1993 dans Les Inrockuptibles:

«David Bowie rentrait dans le rang et se démaquillait: ne restait que David Jones. Mais la plupart du temps, le grand écart était sacrément impressionnant entre Jones et son doppelganger, monstre à média. Au paroxysme de la schizophrénie –période berlinoise, 77-80–, il prit même largement le dessus sur le petit David Jones, quand il jurait "It’s not the side effect of the cocaine" tandis que la drogue rongeait son faux-frère jusqu’à la moëlle épinière. Après ça, le néant: un des deux devait mourir. En 85, le frère, vrai celui-là, immortalisé dans "The Bewlay Brothers", se jette sous un train. A force de s’apprivoiser mutuellement –David Bowie donnant à David Jones des cours de savoir-vivre; David Jones forçant David Bowie à arrêter alcool et cocaïne–, les David ne deviennent alors qu’un seul, se fondent définitivement en un. Fin du mythe. David Bowie et "Let’s dance" deviennent fréquentables. Son premier mauvais disque devient sa plus grosse vente, de quoi faire réfléchir moins malin que lui. Depuis qu’il va mieux, ses albums vont moins bien: lourd prix à payer pour qui a eu le choix un jour entre mythe encercueillé et retraite des bécanes? C’est égoïste –le fan de rock est un prédateur– mais on le préférait en mille morceaux, écartelé façon puzzle.»

 

Les Inrockuptibles, numéro 44

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