Marseille, cette ville où les juifs vivaient paisiblement

Devant l'école de La Source, à Marseille, le 12 janvier 2016. BORIS HORVAT/AFP.

Devant l'école de La Source, à Marseille, le 12 janvier 2016. BORIS HORVAT/AFP.

La capitale provençale fut longtemps l'une des cités les plus accueillantes pour ceux qu'on appelait encore autrefois les «israélites». Mais le conflit israélo-palestinien, le terrorisme et les tensions communautaires ont changé la donne.

Marseille (Bouches-du-Rhône)

Ce lundi 11 janvier, Benjamin Amsellem, un professeur de 35 ans à l'Institut franco-hébraïque de la Source, près de la mairie du IXe arrondissement de Marseille, ne sait pas encore que c'est sa Torah qui va lui sauver la vie. Attaqué par un jeune de quinze ans à coups de machette –et qui dit avoir agi «au nom d'Allah et de Daech», selon le procureur de Marseille Brice Robin–, cet enseignant marseillais arrêtera les coups avec son livre tendu vers le ciel, pour se protéger d'une attaque qui aurait pu lui coûter la vie. Et c'est comme un symbole, tant les juifs religieux jurent que penser le monde, c'est déjà transformer la réalité.

«C'est grâce à la grosse Torah qu'il a brandie qu'il a pu détourner la machette», raconte au Figaro Michèle Teboul, la présidente du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) de Marseille. «Je lui disais d'arrêter de me frapper, mais il continuait et je ne pensais pas m'en sortir vivant, a détaillé Benjamin Amsellem à La Provence. Je ne sais pas comment je vais me relever de cette terrible agression.» Dans la précipitation, l'agresseur a laissé tomber son cartable. «Il y avait des feuilles de cours avec des bonnes notes: des 17 et 18. Comment un bon élève peut se laisser embarquer dans une histoire comme celle-là ?, rembobine Jocelyn Zeitoun, du Crif Marseille-Provence. Il savait très bien qu’en voulant tuer quelqu’un, il fermait la porte de son avenir, de sa vie même. C’est terrifiant de voir qu’il y a des jeunes gens qui sont capables de rentrer dans ce processus de radicalisation qui nous effraie tous.»

Il y a longtemps que les Français de confession juive, et pas seulement à Marseille, se sont habitués à la présence des militaires et des policiers devant les écoles ou les synagogues. Ces fonctionnaires en faction sont d'ailleurs souvent pris au piège des «mères juives», qui n'hésitent pas à prendre soin d'eux en leur apportant quelques gâteaux, comme le racontait avec humour Streetpress un mois après les attentats de janvier 2015, relayant le SMS reçu par un fidèle d'une synagogue du XXe arrondissement de Paris: «N’hésitez pas à leur apporter quelques petites choses (gâteaux, fruits, capsules de café Senseo pour la machine) et à leur dire merci d’être là…»

Ne pas porter la kippa, un aveu de faiblesse?

Les choses ne sont pourtant pas toujours si drôles. Depuis 2012, une trentaine d'actes antisémites sont signalés à Marseille chaque année, selon les chiffres du Service de protection de la communauté juive (SPCJ, un organisme créé par le Crif en 1980).

Il y a longtemps, également, que nombre de juifs portent dans la rue une casquette plutôt qu'une kippa pour ne pas se faire remarquer, comme une crainte qui ne les quitte pas, un signe de démission ou même un aveu de faiblesse face aux agressions qui se multiplient. Tal Sfadj, une femme marseillaise qui fait partie du comité directeur du Crif marseillais, jure que ça ne change rien:

«La casquette, c'était souvent pour les gamins, mais souvent ils me disent: "Même avec la casquette, on nous reconnaît Madame!" Et puis, des fidèles qui sortent de la synagogue et se font agresser, ça n'est pas nouveau, on en a toujours eu à Marseille. Sauf que maintenant, c'est avec le couteau ou la machette...»

Chaque samedi matin, à Marseille, on peut en effet observer ces longues processions de familles qui remontent la rue de Breteuil ou l'avenue Michelet, où les fidèles rentrent de la synagogue après le shabbat, fatigués de leur semaine et des prières rituelles du matin. Avec ou sans kippot, chacun sait d'où ils viennent; et jusqu'ici la situation paraissait plutôt apaisée. Mais les choses ont changé: «Le fait de porter une kippa dans certains lieux est perçu désormais comme un comportement à risque», écrit Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop, dans un livre publié sous le patronage de la Fondation Jean-Jaurès, L’an prochain à Jérusalem? «Certains lieux» veut donc aussi dire: dans la rue. Et malgré les mots rassurants du ministre de l'Intérieur Bernard CazeneuveJe ne veux pas que les Français qui ont fait le choix de la religion puissent avoir peur en France»), venu sur place trois jours après l'agression, ainsi qu'à la Grande synagogue pour rencontrer la victime, la réalité reste.

Rubin Sfadj est avocat et a grandi à Marseille. Sa photo, où on le voit arborer une kippa aux couleurs de l'OM, a beaucoup circulé dans la presse et les réseaux sociaux. S'il est attaché à Marseille, aujourd'hui il voyage, mais reviens aussi là où il a vécu. Il a 35 ans, n'est «pas particulièrement pratiquant» et porte une légère barbe un peu hype. Il raconte son enfance et son adolescence à Marseille où, dit-il, il n'a «jamais été confronté à l'antisémitisme»:

«Le Marseille dans lequel j'ai grandi, dans les années 80 et 90, on était juste fiers et contents de ne pas connaître tous ces problèmes comme ceux que nous racontaient certains copains qui vivaient à Paris. Pour nous, ça nous paraissait sidérant! Parmi mes meilleurs potes d'enfance, il y avait un Driss, un Yacine, ils venaient de Tunisie, du Maroc, d'Algérie, comme ma famille! Quand on se baladait dans la rue, et pas seulement dans les quartiers dits "privilégiés", on ne ressentait pas cette tension qui peut exister aujourd'hui.»

À Marseille, où vivent près de 80.000 Français juifs, soit 9% de la population de la ville, ce qui en fait la troisième communauté d'Europe derrière Paris et Londres, il s'agit de la troisième agression en trois mois. Et peut-être, aussi, du début d'une prise de consience.

En octobre, trois personnes, dont un rabbin accompagné de son fils, ont été attaquées au couteau sur la Canebière, alors qu'elles se rendaient à la synagogue un samedi matin. L'agresseur a été condamné à quatre ans de prison, dont 18 mois avec sursis. En novembre, un professeur du lycée juif Yavné, dans le XIIIe arrondissement, a également été pris à partie, au couteau encore une fois. Durant le même mois de novembre, un lycéen lance, en plein débat dans son établissement, qu'il veut «kalacher les juifs». Résultat: dix mois de prison ferme. «Jusqu’à présent, nous avions un vivre ensemble convenable. Mais depuis les attentats de Toulouse en 2012, les choses se sont dégradées, souligne Jocelyn Zeitoun, du Crif. Et je ne vois pas comment on peut penser que les choses vont s’arrêter là.»

Merah et la solitude des Français juifs

Les attentats de 2012. Pour de nombreux juifs, notamment à Marseille, les crimes de Mohamed Merah et le climat qui a suivi ont encore du mal à passer: à l'époque, qui s'était mobilisé? Aucune grande manifestation, peu d'élan de solidarité dans les médias, ni aucune union nationale. Tout juste une campagne présidentielle brièvement interrompue. «Les attentats de Merah et la façon dont la communauté nationale a réagi, ou n'a pas réagi plutôt, ont créé une certaine amertume chez de nombreux juifs», atteste Tal Sfadj. «On a essayé de mobiliser et de faire des manifestations à Marseille à l'époque, mais dans ces rassemblements, il n'y avait malheureusement que des juifs...», regrette-t-elle. Renvoyés à leur statut de «minorité», ils devaient, encore une fois, régler ces problèmes qui concernaient pourtant tout le monde. Comme si, tant qu'on s'attaquait aux juifs «en tant que juifs», c'était à eux de régler ces histoires... Lors des manifestations du 11 janvier après les attaques de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, le défilé semblait également bien léger comparé au nombre d'habitants, même si l'enclavement de certains quartiers explique en partie cette situation.

Dans le cadre du plan «Sentinelle», d'importants moyens ont été déployés à Marseille. Cette présence rassurante des militaires et des policiers n'empêche pas la peur, ni l'inquiétude et encore moins l'amertume. Le 13 janvier, le préfet de police des Bouches-du-Rhône, Laurent Nunez, a pris la parole sur Radio JM, la radio de la communauté, pour «rassurer», tout en prévenant:

«Les effectifs de sécurité sont très sensibilisés à la protection des juifs, sur la voie publique aussi. On prend 100% de précaution mais il n’y aura jamais un risque zéro. Nous avons des référents radicalisation dans de nombreux services publics, dans les entreprises, qui nous aident à la détection de ce type d’individus.»

Colère

Cette débauche de moyens, que de nombreux membres de la communauté juive saluent, a laissé place à une certaine colère. Le lendemain de l'agression antisémite, le président du Consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar, incitait les juifs à «enlever la kippa dans cette période trouble, jusqu'à des jours meilleurs». L'expression en a choqué certains: et si les jours meilleurs ne venaient jamais? Comment accepter qu'ici, où l'on disait jadis être «heureux comme un juif en France», les Français de confession juive soient obligés de «se cacher un petit peu», comme le déplorait lui-même Zvi Ammar? «Malheureusement pour nous, on est ciblés: dès qu'on est identifiés, qu'on est juifs, on peut être agressés et même risquer la mort. Là, on a franchi un pas d'une extrême gravité.»

Ces déclarations ont jeté un trouble et largement déçu une grande partie de la communauté juive marseillaise, qui ne s'est pas reconnue dans cette attitude. Le Crif local s'est démarqué et Ammar s'est fait taper sur les doigts pour avoir, dans l'emballement médiatique, donné l'impression d'une démission. «On aurait du tenir ce type de discours en interne et pas devant tout le monde», juge Tal Sfadj, qui ne veut accuser personne dans cette période troublée. «En réalité, ça ouvre la chasse aux juifs, ça donne le sentiment qu'ils sont des cibles.»

«Depuis les attentats, les parents et les élèves traînent moins devant les écoles à la sortie des classes. Tous adoptent un profil bas, sans qu’on ait donné des consignes pour cela», corrobore Guil Zenou, le directeur de deux établissements scolaires juifs à Marseille, dans Le Monde. «Le curseur en matière de haine des juifs est très élevé. On finit par s’habituer à tout. Ce qui nous paraissait hier exceptionnel, comme des soldats qui encadrent la rentrée des enfants en cours, est devenu presque banal. C’est triste.» Rubin Sfadj, lui, voit un autre problème derrière ce discours:

«À mon sens, c'est une mauvaise inspiration de sa part, mais je ne pense pas qu'il avait en tête l'idée de porter un judaïsme "rabougri". Seulement, on constate une forme de grand écart entre le discours très protecteur des autorités publiques et la réalité du contexte local. Il y a une sorte de schizophrénie qui est peut être arrivée à ses limites. L'idée, derrière tout ça, c'est dire "OK, on vous protège, mais à condition d'enlever la kippa, c'est-à-dire à condition que vous ressembliez aux autres". Ce n'est pas acceptable!»

«J'avais le sentiment que l'identité marseillaise était au-dessus de tout le reste»

Mais Marseille est-elle si différente du reste de la France? Ici, précisément, les institutions juives sont très structurées et très encadrées, ce qui permet d'avoir un dialogue souvent fécond avec les autres associations communautaires et religieuses, musulmanes, chrétiennes ou protestantes, très implantées dans la ville et qui servent de soupape à la dégradation sociale. Contrairement à Paris ou Lyon, Marseille n'a pas connu d'émeutes urbaines en 2005. La ville s'est construite d'une façon différente, avec des quartiers pauvres dans l'hyper-centre, et de nombreuses micro-sociétés qui donnent le sentiment d'un climat apaisé. «On est dans un quartier très calme, très tranquille», indiquait ainsi Zvi Ammar. «Cela veut dire que tout peut arriver aujourd’hui. Deux mamans m’ont interpellé tout à l’heure pour me dire: "Jusqu’où? Aujourd’hui, on conduit nos enfants à l’école et on n’est pas sûr de les récupérer le soir. Que fait-on?" Malheureusement, je n’ai pas la réponse.»

«Autrefois, j'avais le sentiment que l'identité marseillaise était au-dessus de tout le reste», avance Rubin Sfadj. «On vivait dans une ville qui était très grande, très brassée, et le petit juif marseillais ressemblait plus à un petit catho ou un petit musulman marseillais qu'à un juif parisien! On avait le même accent, le même mode de vie à peu près et au final il y avait une sorte de provincialisme de Marseille. Mais ça change: je crois que Marseille s'aligne sur le reste du pays et cette "exception" semble ne plus exister...»

«Marseille, [Albert] Cohen l’a dit et écrit en son temps, c’est ce port où tout au long de notre histoire se sont “affrérés“ les judaïsmes les plus divers: celui de Corfou et celui de Bagdad, celui d’Alexandrie et celui de Livourne, celui de Smyrne et celui de Tlemcen. Et, plus tardivement, ces communautés ashkénazes persécutées par la folie raciale. Massalia, la plus ancienne ville de France. Une cité dont la vocation même a été de dissoudre l’acide des appartenances closes dans une convivance très bonhomme. Tout cela serait-il devenu un lieu de mémoire?», se demande Joseph Macé-Scaron dans un très juste éditorial de Marianne. «Je ne le pense pas, même si tous les clignotants sont au rouge et si la rétraction identitaire, là aussi, progresse et diffuse son poison.»

Zvi Ammar a tout de même trouvé des motifs de satisfaction, notamment dans «le dynamisme de la communauté juive marseillaise qui, en quinze ans, a triplé le nombre de ses synagogues et quadruplé celui des restaurants casher, et en vingt ans, a doublé le nombre des écoles juives.» Mais ce dernier ne cache-t-il pas, au contraire, un profond malaise ? Les témoignages de parents qui ont préféré sortir leurs enfants de l'école publique pour les envoyer en école privée, par souci de sécurité, font florès. Quant à la dernière synagogue qui a ouvert ses portes, à Marseille, dans la rue Paradis, elle n'a pas l'image, vue de l'extérieur, d'un véritable lieu de culte. Elle se confond plutôt dans le paysage parmi les autres bâtiments. Pas d'étoile de David ni d'inscription en hébreu; et des vitres teintées, comme pour cacher la présence des fidèles dans le quartier, qui n'est pourtant pas réputé à risques. On camoufle. En sortant, ceux qui s'y rendent enlèvent rapidement leur kippa, ce qui n'est pas banal pour des juifs religieux qui se rendent aux offices du matin toute la semaine. Est-ce une instruction des autorités locales et religieuses? C'est, en tout cas, symbolique d'un climat tendu qui règne dans la ville.

Une communauté intégrée depuis des siècles

Dans son livre Les Juifs à Marseille (Les Belles Lettres), qui s'attarde en particulier sur la période 1940-1944, Renée Dray-Bensousan donne plusieurs clés pour comprendre la vie quotidienne de la communauté juive à Marseille: «La judaïcité marseillaise se vit, dans la sphère du domaine privé, sur le modèle de l'israélitisme», écrit-elle. «Dans la vie politique, sa place, celle d'invidus de confession israélite, n'a rien de spécifique si ce n'est qu'elle montre l'insertion d'un groupe minoritaire dans la cité. L'ascension de quelques familles en porte témoignage.» Depuis le XIIe siècle, la communauté atteste d'une présence dans cette ville et participe donc largement à l'essor intellectuel et au commerce, qui se développe à travers le port notamment. Les notables juifs ont un traitement équivalent à celui des chrétiens.

À cette époque, les juifs marseillais tiennent une place importante dans le commerce de la ville, se faisant les détaillants d'épices comme le safran, le cumin ou la noix de muscade. De nombreux juifs sont également médecins et exercent dans les hôpitaux marseillais. En gros, la communauté se divise en trois parties: les juifs comtadins (ou «juifs du pape»), les ashkénazes et, enfin, les judéo-espagnols (qu'on appelle communément aujourd'hui les «séfarades»). «Sans être consensuelle, explique Renée Dray-Bensousan, la communauté est loin d'être cloisonnée.» Des mariages ont lieu régulièrement et de nombreux brassages démontrent que cette ville «refuge» qu'est Marseille permet à tous ces gens de s'intégrer, quel que soit leur milieu social.

L'arrivée des juifs séfarades rapatriés dans les années 60, après les accords d'Évian, citoyens Français depuis le XIXe siècle grâce au décret Crémieux, avait apporté une vision plus conviviale et plus festive de la religion, ainsi qu'un brassage et une diversité. Ces gens partageaient les mêmes codes que de nombreux musulmans, parlaient parfois la même langue, baignaient dans la même culture. Mais de nombreux évènements sont venus bouleverser ce relatif apaisement, au premier rang desquels, évidemment, le conflit israélo-palestinien. «Aujourd'hui, on ne parle d'Israël qu'en des termes polémiques. Quand j'étais adolescent, c'était un sujet “bateau“. Les uns racontaient comment ils s'éclataient sur les plages, les autres parlaient de leur famille qui habitait là-bas, et c'était tout», se souvient Rubin Sfadj. «J'ai deux potes musulmans avec qui je suis resté ami, un algérien et un marocain, et je crois n'avoir jamais parlé avec eux d'Israël sur le plan politique. Et pourtant, on n'a jamais évité le sujet consciemment!»

Il est frappant de noter que le mode opératoire des criminels qui agissent sur le sol français ressemble en tous points à celui qu'utilisent des criminels en Israël, dans une forme de symétrie troublante. «On assiste à une duplication de ce qui se passe depuis quelques mois en Israël, une multiplication des attentats au couteau», constate ainsi Michèle Teboul«C'est ce qui nous inquiète le plus car c'est porteur de guerre civile, de haine entre les communautés et de défiance.» En mai, elle prévoit d'organiser une journée de la fraternité, première marche vers un climat plus apaisé. Celle-ci sera-t-elle suffisante ? «Les juifs ont un peu appris à ne compter que sur eux-mêmes ces dernières années, conclut Tal Sfadj. Ils n'ont plus confiance...»

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