Partager cet article

Notre deuil de Bowie ne fait pas de nous d'incurables nostalgiques

À Bruxelles, le 11 janvier 2016. REUTERS/François Lenoir.

À Bruxelles, le 11 janvier 2016. REUTERS/François Lenoir.

Ce n'est pas un passé mythifié que nous avons pleuré, mais l'artiste de l'éternel présent.

Tous, ou presque, nous avons pleuré la mort de David Bowie. Nous avons tweeté, facebooké, instagrammé, étalé sur tous les réseaux sociaux notre peine sincère, notre morceau ou notre clip favori, notre extrait d'interview préféré, ce moment où une de ses chansons sublimait une scène de film et, parfois, notre meilleur souvenir de concert. Nostalgiques de deux âges d'or supposés que, pour beaucoup, nous n'avons pas vécus, celui du Swingin' London de la fin des années soixante et de l'explosion punk et new-wave de celle des années soixante-dix, que Bowie accompagna en éclaireur génial sur sa trilogie berlinoise. Bébés juchés sur les épaules d'une idole paternelle, comme sur cette très belle et très émouvante photo partagée par Duncan Jones, le fils du chanteur, pour confirmer l'annonce de son décès.

Ou, pour les vingtenaires et trentenaires, de «gros bébés chauves»? L'attaque est venue de Lelo Jimmy Batista de Noisey, dans un billet d'humeur au canon:

«Vous pourrez bien vous laisser pousser vos barbes dégueulasses et vous couvrir de tatouages de triangles ou de marques de bicyclettes tant que vous voulez, tout ce que je vois, ce sont des gamins qui, quoiqu’ils fassent, se considèreront toujours moins forts, moins géniaux, moins originaux que leurs aînés. Des enfants désespérément accrochés à leur doudous.»

La veille, c'était le tour de Bester Langs de Gonzai, dans un texte plus tendre mais au propos similaire:

«La mort de Bowie, c’est surtout celle d’un âge d’or, vieux de quarante ans, qu’on refuse de voir crever au prétexte que nous n’avons jamais rien connu d’autre. [...] Il y a quand même de quoi s’interroger sur notre relation aux icônes pop du siècle dernier, et pourquoi les réseaux sociaux ont profondément modifié notre rapport à ce temps qui n’est pourtant pas le nôtre. [...] Nous sommes devenus des pousse-boutons incapables d’accepter que le futur puisse être plus bénéfique que ce passé que nous perdons peu à peu. Après Lemmy et David, à qui le tour? Bientôt Iggy, Paul, Jerry Lee, Keith, à chaque fois le même cirque?»

Consensus général

L'argument paraît à première vue fondé, au milieu du consensus général dans lequel a été accueilli la mort de Bowie, de son vieux complice Iggy au Premier ministre conservateur britannique David Cameron. Pour mesurer à quel point, en quarante ans, le contexte de disparition d'une pop-star a changé, il suffit de relire ce que Philippe Paringaux écrivait dans Rock'n'Folk à la mort de Jimi Hendrix et Janis Joplin, en novembre 1970:

«Pour le camp principal, c'étaient des drogués et des crados et des fous faiseurs de bruit. Des corrupteurs qui, après avoir donné toute leur vie le mauvais exemple, en donnent enfin un bon en s'en allant rapidement, en crevant comme des chiens dans leurs vomissures. [...] La jeunesse, pourtant, a montré en la circonstance un peu plus de dignité, peut-être parce qu'elle seule contre le reste du monde –c'est-à-dire qu'elle n'a aucun pouvoir sur les moyens d'information–, plus certainement parce que ce n'étaient pas des monuments qui disparaissaient de sa vie, mais des êtres de chair et de sang pour lesquels elle ressentait bien plus que de l'admiration ou du respect.»

C'était l'époque de la guerre du Vietnam et de la rébellion des fils contre les pères. Les guerres ont changé, les moyens d'information aussi, nos deuils également, devenus quasi-consensuels, rassemblant tout le monde au garde-à-vous devant le monument, du grand-père qui ne s'est jamais remis du «Starman» de «Top of the Pops» à l'ado qui a écouté Blackstar pour la première fois sur Spotify ou YouTube.

Il y a quelques années, Mark Cooper, le responsable de la musique à la BBC, déclarait cruellement au journaliste Simon Reynolds: «À mes yeux, la culture pop est devenue l'équivalent moderne du "Qu'est-ce que tu faisais pendant la guerre, papa?"» Reynolds s'interrogeait:

«La nostalgie freine-t-elle la capacité de notre culture à évoluer, ou sommes-nous nostalgiques précisément parce que celle-ci a cessé d'avancer, nous obligeant à nous tourner vers un passé plus substantiel et dynamique?»

Ces critiques touchent juste. Oui, nous sommes devenus rétromaniaques, réclamant du refait en mieux plutôt qu'une innovation ratée (l'épisode VII de Star Wars plutôt qu'une prélogie à la George Lucas), puisant davantage dans le back catalogue que dans les nouvelles sorties. Oui, les réseaux sociaux et le passé accessible en un clic nous ont transformés en machines à commémorer, de Michel Delpech à Michel Galabru, de Pierre Boulez à Alan Rickman. Oui, dans la guerre entre le passé culturel fantasmé et le présent culturel à inventer, il se pourrait que le passé l'ait emporté.

«Nostalgie du futur»

Est-ce une raison pour faire de la mort de Bowie une nouvelle bataille perdue dans cette guerre? C'est mal comprendre l'essence de son art, comparée à celle d'autres pop stars de l'époque «dorée». La plupart ont explosé durant une décennie puis ont fait fructifier leur héritage –et elles auraient été bien bêtes de ne pas le faire– sans trop de risque, avec des hauts et des bas, beaucoup de bas, au niveau des albums sortis.

«On accepte que maintenant [Lou Reed] fasse des disques innommables depuis dix ans, et tout le monde est là: "Ah c'est Lou Reed, il revient! C'est très bien!"», tempêtait en 2009 le critique dandy du Figaro Magazine et de Rock'n'Folk Nicolas Ungemuth. Quand Lou Reed est mort, à l'automne 2013, le deuil du grandiose artisan de Transformer et Berlin a été général, mais personne n'est venu pleurer sur les réseaux sociaux en brandissant les pochettes de Magic & Loss ou The Raven. Quand George Harrison est mort en 2001, ce sont surtout les sixties et leurs rêves qu'on a enterrées une seconde fois après la mort de Lennon, moins l'auteur de Cloud Nine, sorti quatorze ans auparavant.

Bowie fait du futur un passé déjà mythifié,
Dylan prophétise
en regardant
dans le rétro

S'il est permis d'évoquer crûment la liste des prochains départ, disons que quand Paul McCartney nous quittera, on verra se multiplier sur les réseaux sociaux les posts à base de «Yesterday» ou «When I'm 64», deux morceaux dont les titres résument déjà tout. On peut, sans trop se risquer, avancer que l'embaumement médiatique de Ray Davies des Kinks aura lieu au son d'une chanson déjà nostalgique à l'époque, la sublime «Waterloo Sunset», et quand Iggy Pop partira, on doute que beaucoup de souvenirs émus accompagneront ces toutes dernières productions avec les Stooges. Et que dire des Stones, qui vivent depuis quarante ans sur le viager d'Exile on Main Street

À l'inverse, et c'est ce qui rend sa disparition si stupéfiante, Bowie est parti deux jours après avoir publié Blackstar, un nouvel album qui était déjà un évènement, un vrai, pas seulement un objet que la patrie pop reconnaissante était prête à accueillir avec la déférence dûe aux grands hommes.

Si l'on doit lui trouver un alter ego en termes de stature dans le temps, il s'agirait sans doute de Dylan, avec qui il partage un étrange rapport à la durée et à l'instant. On a parfois attribué à Bowie (on ne prête qu'aux riches) un aphorisme très répandu disant qu'il voulait faire de sa musique une nostalgie, certes, mais une «nostalgie du futur»–«nostalgia for an age yet to come», chantèrent les Buzzcocks, ses grands fans. Dylan, lui, est celui qui est toujours simultanément en avance et en retard sur son temps.

L'un fait du futur un passé déjà mythifié («Ziggy played guitar», grande chanson au passé composé), l'autre prophétise en regardant dans le rétro. Cela a permis, par exemple, à Dylan de publier avec Love & Theft un disque de blues ancestral sur lequel l'auditeur pouvait entendre, le jour de sa sortie, un certain 11 septembre 2001, des phrases comme «Some things are too terrible to be true» («Certaines choses sont trop horribles pour être vraies») ou «Sky full of fire, pain pouring down» («Le ciel est rempli de feu, la douleur se déverse»). Cela avait valu, à l'époque, à un critique du Village Voice de poser cette question stupéfiante: «Que savait Dylan, et quand l’a-t-il su?» Et aujourd'hui, on se demande, dans le même genre, si l'un des derniers singles de Bowie parle de la vie sous Daech...

Quand le passé sert à effeuiller le présent

Bowie était l'homme du présent perpétuel, des quinze minutes de célébrité («We can be heroes, just for one day»), du flash éphémère et de la dernière cigarette qui se consume, avant la suivante («Time takes a cigarette, puts it in your mouth»). Chez lui, le passé servait à effeuiller le présent –souvenez-vous de la pub Vittel où le chanteur quinqua s'amusait avec ses anciens doubles ou de la quasi-photocopie de la pochette de "Heroes" (1977) sur The Next Day (2013), où son visage s'effaçait derrière ce slogan du «jour d'après».


«Le jour d'après»: de "Heroes" (1977) à The Next Day (2013).

Bowie n'a pas inventé un monde avant de le gérer, il a accompagné le nôtre, pour le meilleur et pour le pire

Peut-on vraiment parler de nostalgie quand, comme sur un GIF désormais célèbre, l'image évolue tellement vite qu'elle n'a jamais vraiment le temps de se fixer? Il y a eu plusieurs générations Bowie, une génération glam, une génération berlinoise, une génération Let's Dance, une génération nineties et même, apparemment, une génération Labyrinth. Chacune avec son rapport à l'inscription de son œuvre dans le temps: les cinéastes Leos Carax et Wes Anderson, qui avaient tous les deux l'âge d'être son fils, ont ainsi respectivement pioché pour leurs BO dans sa discographie contemporaine pour le premier («Modern Love» puis «Time Will Crawl») et dans son âge d'or pour le second; David Lynch, son exact contemporain, s'était lui synchronisé en choisissant «I'm Deranged», son dernier single, pour son Lost Highway. C'est sans doute cette façon de nous accompagner qui explique le succès du site «Que faisait Bowie à votre âge?»: il était l'homme idéal pour étalonner une vie sur plusieurs décennies.

Bowie n'a pas simplement inventé ou magnifié un monde avant de le gérer, il a cheminé avec le nôtre, pour le meilleur et pour le pire, influençant quasiment tous les courants successifs (punk, new-wave, pop indépendante des années 1980, britpop, trip-hop, même hip-hop), idole transgenre devenant pop-star cotée en Bourse puis prophète d'internet. Il est d'ailleurs significatif que, plutôt que fuiter dans un média traditionnel ou un communiqué aux agences, sa mort ait été directement annoncée par sa famille sur les réseaux sociaux.

De sorte que, à travers sa mort, ce n'est pas le passé que nous avons pleuré mais l'éternel présent. Si nous avons regretté un «hier», c'est «hier» au sens strict du mot, ou plutôt avant-hier: l'artiste qui, il y a deux jours encore, était capable de sortir un disque important, et dont nous imaginions qu'il pourrait encore nous en proposer un dans le futur. Notre fantasme d'immortalité: pas «un vieux meuble posé là depuis avant même le jour de notre naissance», comme l'écrit Gonzai, mais quelqu'un qui meublait notre imaginaire en continu. «Quelle personne vivante admirez-vous le plus? Elvis», répondait-il au questionnaire de Proust en... 1998, vingt ans après la mort du King. En 2036, nulle doute que quelqu'un répondra David Bowie.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte