Le mutisme politique des grands sportifs devient embarrassant

Neymar, Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, lors de la cérémonie de remise du Ballon d'Or, le 11 janvier 2016 I REUTERS/Arnd Wiegmann

Neymar, Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, lors de la cérémonie de remise du Ballon d'Or, le 11 janvier 2016 I REUTERS/Arnd Wiegmann

Alors que l’agence mondiale antidopage (AMA) vient de révéler ce 14 janvier la deuxième partie de son rapport sur l’athlétisme mondial et que la Fifa attend l’élection de son nouveau président, le 26 février, pour tenter de restaurer un semblant d’ordre au milieu du chaos footballistique, les sportifs de premier plan des disciplines en question continuent d’éviter ces sujets qui fâchent.

Peu importe de ce que l’on pense du Ballon d’or et de la manière dont le vote est conduit, cette cérémonie a au moins un mérite: celle d’exposer côte à côte les meilleur(e)s footballeurs(euses) du moment ou considérés comme tel. Oh, il ne faut jamais s’attendre à de grandes déclarations et c’était encore moins le cas cette année en l’absence du pittoresque Sepp Blatter, président déchu de la Fédération internationale de football (Fifa), car au Ballon d’or, la forme l’emporte sur le fond de manière générale, l’image sur la substance, comme la montée des marches au Festival de Cannes.

Lors d’une conférence de presse conjointe, les trois champions en lice côté masculin –Lionel Messi, Cristiano Ronaldo et Neymar– n’ont d’ailleurs pas eu grand-chose à dire de manière générale et à peu près rien lorsqu’a été évoqué l’actuel scandale qui plonge la Fifa dans le chaos. Ronaldo s’est chargé de résumer brièvement la parole commune: 

«Nous préférons toujours éviter ce type de réponses. La crise et la corruption, ce n’est pas bien. C’est arrivé dans le football. Nous sommes des joueurs de football professionnels. Nous voulons nous concentrer sur ça. Ces choses arrivent pas seulement dans le football. La meilleure chose, c’est pas de corruption dans la vie.»

«Avant tout, je cours pour moi-même»

Voilà quelques mois, lors des Championnats du monde d’athlétisme à Pékin, Usain Bolt n’avait pas souhaité non plus s’appesantir sur les révélations de la presse allemande et britannique qui anticipaient le scandale de grande envergure dans lequel se trouve aujourd’hui engluée la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF). «C’est vraiment prégnant. Tout ce qu’on a pu entendre ces deux dernières semaines, c’est dopage, dopage, dopage, avait-il dit. Avant tout, je cours pour moi-même. Les gens disent que je dois gagner pour la crédibilité de ce sport, mais il y a beaucoup d'autres athlètes qui sont “propres'. Je pense que c'est la responsabilité de tous les athlètes d’aider notre sport et de montrer qu'on peut arriver loin sans dopage.»

Le couple à l'origine des révélations sur le dopage dans l’athlétisme russe  continue d’être ignoré par les athlètes de premier plan embarrassés pour la réputation de leur discipline

En termes de communication, c’est un minimum pour des champions dont les affaires du monde, comme celles de leurs fédérations respectives, ne sont pas logiquement le premier souci. À quoi servent des athlètes en activité et au sommet de leur art si ce n’est, d’abord, à faire rêver la planète à travers leurs exploits? Pourquoi penser à l’intérêt collectif quand un sportif en activité est normalement égotique pour atteindre ses objectifs les plus élevés? Mais ces paroles émollientes ou ces silences gênés sont aussi beaucoup trop «courts» au regard des conséquences liées à cette déliquescence morale des institutions sportives dont dépendent les stars du sport.

Les dénonciateurs ostracisés

Il doit être possible d’en dire un peu plus, histoire de taper du poing sur la table au moins légèrement quand la Fifa et l’IAAF, et donc le football et l’athlétisme, se retrouvent à ce point déconsidérés. Si les fédérations internationales sont devenues aussi riches, elles le doivent après tout aux exploits renouvelés des champions à travers le temps et la corruptibilité de ces institutions est, en quelque sorte, une utilisation exécrable des bénéfices de leurs performances. Messi, plus fort médiatiquement que Blatter ou n’importe quel autre président de la Fifa, c’est aussi l’évidence, mais l’Argentin n’utilise pas ce pouvoir à des fins «politiques»

Dans cette presque indifférence polie, il serait notamment possible, pour les tout meilleurs athlètes, de soutenir le courage de l’ancienne athlète Yulia Stepanova et de son mari Vitali Stepanov, à l’origine des révélations sur le dopage dans l’athlétisme russe. Aujourd’hui, ce couple et leur jeune fils vivent, selon l’AFP, «dans un lieu secret, ont dû déménager huit fois et leurs parents eux-mêmes ne savent pas où ils se trouvent en raison des menaces dont ils font l’objet depuis leurs révélations». Non seulement, le couple n’a pas été loué pour son courage par l’IAAF (à l’examen des révélations qui sortent régulièrement, il est aisé de comprendre pourquoi), mais il continue d’être ignoré par les athlètes de premier plan plus embarrassés pour la réputation de leur discipline et donc pour leur propre réputation que par le destin de ceux qui peuvent d’être catalogués comme des délateurs par certains –en son temps, le cycliste Christophe Bassons, en raison de son refus du dopage, s’était retrouvé la cible du peloton.

Ali, Ashe… des champions raccords avec leur époque

Tous les sportifs n’ont pas forcément la «surface» pour embrasser un problème aussi vaste, mais il existe des gestes, même dérisoires, qui valent bien de longs discours à défaut de quelques phrases. Trop encadrés, trop régentés par tout un tas de collaborateurs (agents, attachés de presse, conseillers en image…), les plus grandes stars mondiales dans leur immense majorité ont malheureusement fini par laisser échapper le sens d’une partie de leurs responsabilités, quitte notamment à avoir signé pour des marques sans se préoccuper de savoir si elles employaient de la main d’œuvre enfantine quand eux faisaient la promotion dans le même temps de fondations liées à l’enfance.

Il fut un temps où des champions, plutôt rares il est vrai, avaient la claire conscience de leur temps et de leurs engagements à commencer, bien sûr, par Mohamed Ali qui a utilisé sa parole de champion pour des combats politiques majeurs. Il est inévitable aussi de penser à Arthur Ashe, sur tous les fronts, notamment en Afrique du Sud pour lutter contre l’apartheid, mais capable aussi d’être à l’origine de l’ATP, l’association qui a permis de construire un circuit professionnel de tennis viable. Au-delà de leurs prouesses, pour rester parmi les sportifs noirs américains de premier plan, qu’ont dit Michael Jordan, Tiger Woods ou Serena Williams sur la société dans laquelle ils vivent et sur la façon dont était géré leur sport?

Les scandales de la Fifa et de l’IAAF ne sont pas des affaires mineures parce qu’ils minent la crédibilité du sport tout entier

Les grands sportifs sont des entreprises

Pour les figures de premier plan, leur image est ce qui leur importe puisque c’est ce qui leur rapporte le plus. Ils savent qu’ils n’ont rien à gagner à prendre des positions trop tranchées, au contraire même, ils y auraient beaucoup à perdre. Se prononcer du bout des lèvres sur les problèmes de son sport (en sous-main, les champions utilisent leurs agents comme messagers) et pas du tout sur ceux du monde pour ne surtout risquer de s’aliéner aucun marché. D’une certaine manière, les stars sont des entreprises plus que des individus et les entreprises ne prennent aucun autre parti que celui du plus grand nombre de leurs clients.

Contrairement à ce que peuvent penser les fans de sport qui n’aiment pas s’intéresser non plus à ces dérives, les scandales de la Fifa et de l’IAAF ne sont pas des affaires mineures parce qu’ils touchent le sport mondial n°1 et le sport olympique n°1. Ils minent la crédibilité du sport tout entier, sa valeur émotionnelle et commerciale. Et sur ces sujets complexes, les champions d’aujourd’hui auraient aussi un rôle à jouer pour éclairer ceux de demain. En demandant à Sebastian Coe de quitter ses fonctions de président de l’IAAF, parce que selon nombre d’observateurs il s’agit d’une évidence à la lecture des événements, Usain Bolt, l’athlète qui soutient médiatiquement l’athlétisme mondial, exercerait une pression formidable sur le cours des événements, mais sagement, il n’endossera pas cette responsabilité.

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