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Quand Pancho Villa signait un contrat avec Hollywood

Pancho Villa (Library of Congress)

Pancho Villa (Library of Congress)

En 1914, le rebelle mexicain choisit de faire la guerre pour les caméras.


On dit que la première victime de la guerre est la vérité, et cela ne fut jamais aussi évident qu’au Mexique durant la période révolutionnaire, entre 1910 et 1920. Le sang et le chaos nés du renversement de Porfirio Díaz, dictateur du Mexique à partir de 1876, perdurèrent à travers les luttes de pouvoir de plusieurs entités rebelles convoitant ce qui restait du gouvernement central de la ville de Mexico. Parmi celles-ci, l’Armée de libération du Sud, commandée par le célèbre Emiliano Zapata, et la División del Norte, basée à Chihuahua et menée par un bandit plus renommé encore: Pancho Villa.

La guerre civile triangulaire qu’ils provoquèrent est réputée pour sa sauvagerie, sa confusion sans fin et, au nord du Rio Grande, pour ses étonnants contrats cinématographiques. Tout particulièrement un contrat que Villa avait signé avec une grande société de production américaine en janvier 1914: les termes de l’accord spécifiaient que les rebelles devaient se battre devant les caméras en échange d’une grosse avance, payable en or.

À cette époque, il n’y avait rien de surprenant à ce que Pancho Villa (ou qui que ce soit d’autre) signât un accord permettant aux cameramans d’avoir accès aux zones sous son contrôle: l’actualité filmée était une force en devenir. La popularité du cinéma allait croissant, le nombre de spectateurs des Nickelodeons avait doublé depuis 1908, et on estime que 49 millions de tickets d’entrée étaient vendus chaque semaine aux États-Unis en 1914. Les spectateurs étaient friands des informations qui accompagnaient les court-métrages mélodramatiques et comiques qui constituaient la base du cinéma de cette époque. Il y avait en outre un certain nombre d’avantages à contrôler la manière dont les journalistes dépeignaient la révolution, en particulier pour Villa, dont le quartier général se situait à proximité de la frontière américaine. Ainsi décrit-on généralement les clauses de l’accord passé entre Villa et la Mutual Film Company:

«En 1914, une société cinématographique hollywoodienne signa un contrat avec le leader révolutionnaire mexicain Pancho Villa, dans lequel il acceptait de combattre en se conformant au scénario du studio, en échange de 25.000 dollars. L’équipe de tournage d’Hollywood descendit donc au Mexique et rejoignit les troupes de Villa. Le réalisateur disait à Pancho Villa où et comment mener ses batailles. Le cameraman, qui ne pouvait filmer qu’en plein jour, poussait Pancho Villa à commencer à se battre tous les jours dès 9h et ce jusqu’à 16h, en forçant quelques fois Villa à cesser de se battre jusqu’à ce que la caméra trouve un autre angle de vue.»

«Si vous me dites que la lumière n’est pas bonne à quatre heures, les exécutions auront lieu à six heures»

Cela peut sembler bizarre, pour ne pas dire impossible. Mais l’histoire devint légende. Certains racontent que Villa avait convenu qu’il ne laisserait aucun autre employé d’aucune autre société de production avoir accès au champ de bataille, et que si le cameraman n’avait pas réussi à obtenir les images dont il avait besoin, la División del Norte reconstituerait pour lui les scènes souhaitées.

Malgré une interdiction stricte de se battre en dehors des heures où la lumière permettait le tournage, il est dit qu’il y avait des exceptions. Ainsi, Villa aurait dit au cinéaste hollywoodien Raoul Walsh:

«Ne vous inquiétez pas, Don Raúl. Si vous me dites que la lumière n’est pas bonne à quatre heures du matin pour votre petite machine, pas de problème: les exécutions auront lieu à six heures. Mais pas plus tard. Après nous marchons et nous allons au combat. Compris?»

Mais quelle que soit la version des termes du contrat de Pancho, l’histoire se termine toujours de la même façon:

«Lorsque le film fut fini et ramené à Hollywood, l’histoire fut considérée comme trop peu vraisemblable pour sortir en salles, et la plupart des images durent être retournées en studio.»

Un des premiers exemples de guerre médiatique

La révolution mexicaine est l’un des premiers exemples de guerre médiatique du XXe siècle, un conflit dans lequel des généraux ennemis s’opposent non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les journaux et dans les salles de cinéma. L’enjeu était alors de toucher le cœur et l’esprit du gouvernement et du peuple des États-Unis, qui pouvaient, s’ils le souhaitaient, intervenir de façon décisive en faveur de l’un ou l’autre des combattants. De ce fait, la révolution vit la propagande changer de forme, passant d’oppositions brutales dans les pages de publications rivales à des tentatives plus subtiles de contrôler les journalistes et les cameramans, qui se rendaient alors en masse au Mexique.

Où lire la suite

L'intégralité de cet article écrit par Mike Dash est disponible chez notre partenaire Ulyces, magazine qui publie des enquêtes, des grands reportages et des interviews exclusives, qu'il est possible d'acquérir à l'unité ou sur abonnement. Cet article a été traduit de l'anglais par Matthieu Volait d'après l'article «Uncovering the Truth Behind the Myth of Pancho Villa, Movie Star», paru dans le Smithsonian Magazine. Retrouvez d'autres articles de Mike Dash sur Ulyces.

La majeure partie d’entre eux étaient des Américains inexpérimentés et ne parlant pas l’espagnol, dont la plupart étaient aussi intéressés par l’idée de se faire un nom que par celle de démêler les affaires politiques et de comprendre les variations d’allégeances qui distinguaient les Federales des Villistas et des Zapatistas. Il en résultait un mélange indigeste de faits, de falsifications et de reconstruction fictive.

Leur travail était souvent partial, prenant la forme de préjugés en défaveur des Mexicains. Il existait aussi des conflits d’intérêts: plusieurs propriétaires de médias américains avaient d’importants intérêts commerciaux au Mexique; William Randolph Hearst, qui contrôlait de vastes étendues dans le nord du pays, ne perdit pas de temps en médiatisant l’intervention des États-Unis, Villa ayant pillé ses terres, faisant main basse sur 60.000 têtes de bétail. Une volonté de divertir les spectateurs à tout prix animait également les cinéastes, qui plongèrent tête la première dans le sensationnalisme qui stimulait le public; Villa était souvent décrit comme «un monstre de brutalité et de cruauté», en particulier à la fin de la guerre, lorsqu’il traversa la frontière et attaqua la ville de Columbus, au Nouveau-Mexique. L’exagération atteignait parfois des cimes insoupçonnées, comme dans les pages du Literary Digest :

«Des “batailles” innombrables ont eu lieu, des armées ont été anéanties, déchirées, massacrées et entièrement détruites si l’on en croit les déclarations glorieuses des commandants de chaque camp, mais les rangs de chair à canon ne semblent pourtant pas avoir tellement diminués… Jamais une guerre ne vit plus de poudre à canon se consumer pour aussi peu de dommages causés au sein des forces adverses.»

Concurrence féroce

Néanmoins, la concurrence féroce provoquée par l’actualité produisit une situation suffisamment unique pour permettre son exploitation cinématographique. Les trois principaux leaders de la période, Villa, Zapata et le généralissime Victoriano Huerta des Federales, vendirent un accès à leur révolution avant de se vendre eux-mêmes aux journalistes américains, supportant les inconvénients engendrés par les accords négociés pour avoir une chance de bénéficier d’une aide étrangère. Huerta, qui souhaitait traiter certaines affaires en privé, obligeait les cameramans qui filmaient ses campagnes à lui montrer les images tournées afin qu’il puisse exercer sa censure au besoin. Mais Villa est celui qui maximisa les possibilités d’un tel partenariat. En quatre années de guerre, le général rebelle fit un parfait usage du contrat signé avec la Mutual Film, comme le New York Times l’expliquait le 7 janvier 1914:

«Dans le futur, Pancho Villa, général en chef de l’armée constitutionnaliste du nord du Mexique, continuera sa lutte contre le président Huerta en tant que partenaire de la compagnie de production d’images animées de Harry E. Aitken… Le général Villa devra fournir des scènes d’action représentant la manière dont il manœuvre pour bouter Huerta hors du Mexique. L’entreprise de M. Aitken distribuera les films obtenus dans les zones de paix du Mexique, aux USA et au Canada.»

Rien dans ce premier rapport ne suggère que le contrat fût autre chose qu’un accord garantissant un accès privilégié aux cameramans de la Mutual. Quelques semaines plus tard, cependant, eut lieu la bataille d’Ojinaga, une ville du nord défendue par cinq mille Federales, et pour la première fois, des indices laissaient entendre que le contrat comportait certaines clauses spéciales. Plusieurs journaux rapportèrent que Villa avait pris Ojinaga avec un temps de retard, afin de laisser le temps aux cameramans de la Mutual de se mettre en position.

Lire la suite de l'article «Comment Pancho Villa a inventé le cinéma d'action hollywoodien», en accès libre sur Ulyces.

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