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Charlie Hebdo de nouveau victime de son paradoxal succès

Des réactions sur Twitter au dessin de Riss.

Des réactions sur Twitter au dessin de Riss.

L'affaire du dessin du petit Aylan Kurdi illustre à quel point l'attentat du 7 janvier 2015 a totalement modifié le mode de réception de l'hebdomadaire.

À chaque nouvelle édition de Charlie Hebdo, une nouvelle controverse autour d’un de ses dessins? Centre de l’attention médiatique mondiale depuis un an, le journal satirique se voit aujourd'hui reprocher un dessin de Riss jugé au mieux de mauvais goût, au pire raciste. Il représente Aylan Kurdi, l’enfant syrien de 3 ans échoué sur une plage turque, devenu l’automne dernier la triste incarnation de la crise migratoire aux portes de l’Union européenne. Le dessinateur imagine ce que serait devenu Aylan une fois adulte, et dresse un parallèle avec les hommes soupçonné d'avoir agressé sexuellement des femmes dans la gare de Cologne, le 31 décembre dernier.

Après examen critique, le dessin peut être rapproché d’autres créations délibérément ambigües caractéristiques de la ligne du magazine satirique: jouer avec les préjugés d’extrême droite sur les immigrés et les prendre à la lettre pour façonner une situation absurde, comme les femmes enceintes violées par Boko Haram qui manifestaient pour leurs «allocs», dessin qui avait en son temps suscité beaucoup d’incompréhension et de rejet outre-Atlantique. Moins fréquemment soulevée, la manière dont le dessinateur représente les migrants, avec des traits assez simiesques, ajoute encore au malaise.

Un nouveau public pas prêt pour l’humour «Charlie»?

Le dessin de Riss comme le numéro entier peuvent bien refléter l’esprit «Choron-Cavanna-Reiser-on-tape-sur-tout-ce-qui-bouge» de la période Hara Kiri, comme le note Daniel Schneidermann sur Rue 89, cette période apparaît totalement déphasée par rapport aux standards moraux actuels, qui font volontiers passer la sensibilité de chacun avant la possibilité de provoquer et tolèrent beaucoup moins des outrances qui pouvaient être «acceptées» en d’autres temps. Pour une partie du public –et, souligne le chroniqueur, c'est aussi une question de génération–, le dessin de Riss apparaît tout bonnement raciste, sans que rien ne le différencie d'une production de Minute ou de Valeurs Actuelles.

Raphaëlle Bacqué se demandait récemment dans Le Monde si «le nouveau public de “Charlie” [était] prêt pour l’humour de “Charlie”», évoquant en particulier le numéro commémoratif du 6 janvier 2016, paru un an après l’attentat contre sa rédaction, avec sa une montrant un Dieu surmonté du titre «Un an après, l'assassin court toujours». La réponse à la question est manifestement négative.

Depuis ce drame et le soutien faussement consensuel qui s'en est suivi (le slogan à plusieurs sens «Je suis Charlie»), la notoriété de Charlie Hebdo a explosé et le magazine écoule 90.000 exemplaires par semaine, auxquels il faut ajouter 180.000 abonnements. Or, le lectorat historique d’un Charlie Hebdo «bête et méchant», celui qui adhère à son idéologie anarchiste, à son rejet de la religion, à son ton malveillant et à son mauvais goût poussé à l’excès, est bien plus restreint que cela et il n’est pas surprenant que chaque édition du journal satirique heurte ses lecteurs plus fraîchement convertis...

Les polémiques déclenchées par un dessin du magazine sont devenues systématiques: Nadine Morano en bébé trisomique, le petit Aylan déjà, échoué sur une plage «si près du but» sous une pancarte de publicité pour McDo... Et à présent, le même Aylan devenu adulte et agresseur en Allemagne.

Un journal scruté dans le monde entier

Mais le décrochage entre le journal et l'ensemble de ses récepteurs, ceux qui peuvent être amenés à en lire une partie sans l'avoir cherché, est encore plus profond: le caractère indivisible du journal papier est totalement remis en cause par le mode de propagation des images sur internet, qui favorise l'isolement d'un extrait, le redécoupage, l'interprétation, la décontextualisation et les détournements plus ou moins explicites. «Le problème, écrit Daniel Schneidermann, c’est que ce dessin, soigneusement propagé par ceux-là même qui veulent le dénoncer, va atteindre des publics qui n’auront jamais accès au numéro entier de Charlie Hebdo.»

L'audience de Charlie étant devenue internationale, même les professionnels anglo-saxons des médias hésitent sur le sens véritable qu'il faut donner à ces dessins français qui heurtent en apparence si manifestement leurs opinions. Le Guardian relaie ainsi les réactions de plusieurs d'entre eux: une correspondante d'ABC au Moyen-Orient parle d'un dessin «scandaleux», quand un journaliste du Financial Times émet l'hypothèse qu'il puisse s'agir d'une satire qui «généralise les stéréotypes à propos des migrants», et donc pas d'un dessin raciste.

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